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Puces : la Cour des comptes européenne doute de l’objectif des 20 % en 2030

L’Union européenne veut porter sa part de la production mondiale de puces à 20 % en 2030. Mais un audit de la Cour des comptes européenne estime cette ambition largement hors de portée, face à des financements fragmentés, une course industrielle mondiale accélérée et une dépendance qui fragilise l’automobile comme l’intelligence artificielle.

Techniciens dans une usine de semi-conducteurs inspectant des wafers et des équipements de fabrication de puces
Illustration : Actu.ai

Les puces électroniques sont devenues une infrastructure aussi discrète qu’indispensable. Elles pilotent les voitures, les réseaux de télécommunications, les équipements médicaux, les usines et les centres de données qui font tourner les services d’intelligence artificielle. Lorsque leur approvisionnement se grippe, c’est toute l’économie industrielle qui ressent le choc. C’est dans ce contexte que la Cour des comptes européenne juge sévèrement la stratégie de l’Union européenne : son ambition de reconquérir une place majeure dans la fabrication mondiale de semi-conducteurs paraît très éloignée des moyens réellement réunis.

L’objectif politique est clair : atteindre 20 % de la production mondiale de microchips d’ici à 2030. Mais, dans son audit publié en avril 2025, la Cour des comptes européenne considère que cette cible repose davantage sur une volonté que sur une trajectoire industrielle crédible. La question ne porte pas seulement sur le volume d’argent annoncé. Elle concerne aussi la vitesse des décisions, la coordination entre États membres, la concentration des projets et la croissance très rapide du marché mondial.

Pourquoi les microchips sont devenus un enjeu stratégique

Un microchip, ou puce électronique, est un composant qui traite, stocke ou transmet de l’information. Il existe des puces très différentes : certaines commandent une fonction précise dans un véhicule ou un appareil ménager, d’autres sont des processeurs puissants conçus pour les téléphones, les serveurs ou l’intelligence artificielle. Leur fabrication mobilise des machines extrêmement spécialisées, des matériaux très purs, des compétences rares et des investissements qui se chiffrent en milliards.

Cette chaîne de valeur est mondiale. Un produit conçu en Europe peut intégrer des composants fabriqués en Asie ou aux États-Unis, à partir d’équipements et de logiciels provenant de plusieurs continents. Cette interdépendance a longtemps été considérée comme efficace. La pandémie de Covid-19 et les pénuries qui ont suivi ont toutefois révélé sa vulnérabilité : une rupture locale peut interrompre une production à l’autre bout du monde.

Les besoins ne diminuent pas. Au contraire, ils progressent avec l’électrification des véhicules, les réseaux énergétiques, la défense, les objets connectés, le calcul intensif et l’IA. Le rapport relève notamment qu’une automobile pourrait embarquer jusqu’à 3 000 microchips en 2030. Il ne s’agit donc pas d’un secteur industriel parmi d’autres, mais d’un maillon nécessaire à une grande partie des technologies modernes.

Ce que reproche la Cour des comptes européenne

La Cour des comptes européenne ne conteste pas l’importance d’une politique européenne des semi-conducteurs. Elle juge en revanche que l’objectif fixé manque d’ancrage dans les réalités du marché. Annemi Turtelboom, responsable de l’audit, décrit les ambitions inscrites par la Commission européenne en 2022 comme « essentiellement aspiratoires ».

Le décalage est particulièrement visible lorsque l’on compare la cible politique aux projections disponibles pour 2030. L’Union européenne ne part pas d’une page blanche : elle possède des entreprises, des laboratoires, des sites de production et des savoir-faire importants dans certains segments. Mais elle fait face à des concurrents qui investissent massivement, disposent déjà d’une vaste capacité de fabrication et concentrent une part décisive des chaînes mondiales.

Indicateur à l’horizon 2030Ambition ou estimation citée par l’auditCe que cela implique
Part visée par l’Union européenne dans la production mondiale20 %Objectif politique du Chips Act
Part de la production localisée dans l’Union européenne8 %Niveau attendu, très inférieur à la cible
Part attendue de la Chine22 %La Chine pourrait dépasser Taïwan comme premier fabricant mondial
Effort de capacité nécessaire pour l’Union européenneMultiplication par quatreCondition évoquée pour se rapprocher de 20 %
Financements catalysés selon la Commission80 milliards d’eurosSocle d’investissements mis en avant par Bruxelles
Financement que l’Union espère mobiliser d’ici à 203086 milliards d’eurosMontant très inférieur aux moyens déployés par certains concurrents

La part de marché n’est pas un gâteau immobile. Pour conquérir 20 % de la production mondiale, l’Europe ne doit pas uniquement accroître ses propres capacités : elle doit le faire plus vite que le marché mondial et que les autres régions. Or la demande augmente précisément dans les domaines où les usines sont les plus coûteuses et les plus complexes à construire.

Le Chips Act peut-il combler le retard ?

Présenté en 2022 puis entré en vigueur en 2023, le Chips Act européen doit renforcer la sécurité d’approvisionnement de l’Union et stimuler la production locale de composants essentiels. Le cadre prévoit notamment de soutenir l’innovation, de faciliter les investissements industriels et d’améliorer la surveillance des risques d’approvisionnement.

Le texte répond à une nécessité apparue de façon brutale pendant les pénuries. Mais la Cour des comptes européenne souligne qu’il a été élaboré dans l’urgence. Surtout, la Commission ne dispose pas d’un véritable mandat pour piloter les investissements décidés au niveau national. Les aides, dispositifs fiscaux et programmes de financement restent répartis entre de nombreux acteurs publics.

Cette fragmentation complique la lecture de l’effort réel. Une annonce de financement ne garantit pas qu’une usine sortira de terre à la date prévue, qu’elle produira les types de puces les plus demandés, ni qu’elle sera compétitive pendant des années. Dans cette industrie, la construction d’un site n’est que le début : il faut ensuite recruter, sécuriser l’énergie et les matériaux, obtenir des commandes, maintenir les équipements à niveau et suivre les évolutions technologiques.

La Commission européenne défend néanmoins son action. Un porte-parole a indiqué que le Chips Act avait permis de catalyser 80 milliards d’euros de financements, constituant selon Bruxelles une base pour consolider la position européenne sur le marché mondial.

Chips Act : l’ambition européenne face aux contraintes industrielles

La promesse européenne

  • Atteindre 20 % de la production mondiale de puces en 2030.
  • Réduire la dépendance envers les fournisseurs étrangers de composants critiques.
  • Mobiliser jusqu’à 86 milliards d’euros d’ici à 2030.
  • Renforcer la capacité d’innovation et de fabrication sur le territoire européen.

Le test de réalité

  • La part européenne pourrait ne représenter que 8 % de la production en 2030.
  • Les capacités devraient être multipliées par quatre pour se rapprocher de la cible.
  • Les financements restent fragmentés entre programmes et régimes nationaux.
  • Les retards d’un très grand projet peuvent peser lourdement sur la trajectoire globale.

Les pénuries ont révélé la fragilité de l’industrie automobile

La crise des semi-conducteurs a donné une illustration concrète des risques de dépendance. Après la pandémie, le manque de composants a forcé des constructeurs automobiles allemands à réduire leur production à des niveaux comparables à ceux de 1975, selon les éléments rappelés par l’audit.

Cette situation s’explique par le fonctionnement même de l’industrie automobile. Une voiture moderne dépend de nombreux calculateurs : gestion du moteur ou de la batterie, systèmes d’aide à la conduite, freinage, capteurs, connectivité, écrans, confort ou sécurité. L’absence d’un seul composant peut empêcher la livraison d’un véhicule entier, même si toutes les autres pièces sont disponibles.

La leçon dépasse l’automobile. Les puces nécessaires à l’IA, aux infrastructures énergétiques ou aux équipements de défense ne sont pas forcément les mêmes que celles utilisées dans une voiture. Pourtant, ces secteurs se disputent des capacités de fabrication, des matériaux et des équipements souvent concentrés dans un petit nombre de pays et d’entreprises. Une politique industrielle doit donc arbitrer entre quantité, qualité technologique et sécurité des approvisionnements.

Une course mondiale dominée par quelques géants

L’Europe cherche à rattraper une course déjà lancée à grande vitesse. La Chine, les États-Unis, Taïwan et la Corée du Sud disposent de positions fortes dans la fabrication mondiale de semi-conducteurs. Selon les projections évoquées dans l’audit, la Chine pourrait représenter 22 % de la production mondiale en 2030 et dépasser Taïwan.

Dans ce contexte, les montants mobilisés donnent la mesure du défi. Des groupes tels que TSMC, Samsung et Intel investissent des sommes considérables dans de nouvelles usines et dans les générations suivantes de technologies. Le document rappelle notamment un budget de 425 milliards de dollars sur trois ans pour TSMC. Même en tenant compte des particularités de chaque projet, la comparaison met en évidence le fossé entre la puissance financière de certains acteurs dominants et la capacité de coordination de l’Union.

L’enjeu n’est pas seulement de construire quelques grandes usines. Les fabricants doivent aussi remplir leurs lignes de production avec des commandes stables. Or les clients choisissent leurs fournisseurs selon le prix, le niveau technologique, la fiabilité, la proximité et la capacité à livrer en grande quantité. Des subventions publiques peuvent déclencher un investissement, mais elles ne suffisent pas à garantir durablement son activité.

Les tensions commerciales internationales accroissent encore l’incertitude. Des menaces de droits de douane sur les puces ou leurs produits dérivés pourraient désorganiser des chaînes d’approvisionnement déjà très intégrées. Pour l’Union européenne, dépendante de partenaires extérieurs pour de nombreux composants, la résilience industrielle reste donc liée à un environnement commercial ouvert et prévisible.

Le risque d’une stratégie trop concentrée

Le rapport attire également l’attention sur un point sensible : une partie importante des investissements repose sur un nombre réduit de projets très vastes et d’entreprises majeures. Cette concentration peut accélérer une montée en capacité lorsqu’un projet aboutit. Mais elle transforme aussi chaque retard, révision ou abandon en revers important pour l’objectif européen.

Le cas d’Intel à Magdeburg, en Allemagne, en est une illustration. Le groupe a mis à l’arrêt son projet de méga-usine dans un contexte de retards. Pour l’Union européenne, l’effet ne se limite pas à un site industriel différé : un projet de cette taille comptait dans les perspectives de capacités européennes. Lorsque le calendrier change, toute la trajectoire vers les 20 % devient plus difficile à tenir.

Cela pose une question de méthode. Faut-il concentrer l’effort public sur quelques installations de pointe capables d’attirer l’attention mondiale, ou diversifier davantage les projets, les types de puces et les régions de production ? L’audit ne nie pas l’utilité des grands investissements. Il rappelle que leur poids impose une gestion des risques particulièrement rigoureuse.

Ce qu’il faut surveiller d’ici à 2030

Le premier indicateur sera la concrétisation des annonces : les financements devront devenir des usines opérationnelles, des emplois qualifiés et des volumes de production réels. Le deuxième sera la nature des puces produites. Une hausse des capacités ne répondra aux besoins stratégiques européens que si elle couvre aussi les composants dont dépendent l’automobile, l’énergie, les télécommunications et l’intelligence artificielle.

Il faudra également observer la capacité de la Commission et des États membres à coordonner les aides nationales. L’objectif des 20 % ne pourra être approché sans décisions plus cohérentes sur les investissements, les compétences, l’énergie, la recherche et les chaînes d’approvisionnement.

Enfin, le débat dépasse le seul chiffre de 20 %. L’Union européenne doit déterminer quel niveau de dépendance elle juge acceptable et quels composants elle considère comme critiques. L’audit de la Cour des comptes européenne ne dit pas que l’Europe doit renoncer à produire davantage de puces. Il rappelle plus sévèrement que, dans une industrie où les concurrents investissent à l’échelle de centaines de milliards, une ambition politique ne peut pas remplacer une stratégie industrielle exécutable.

Questions fréquentes

Quel est l’objectif de l’Union européenne pour les puces en 2030 ?

L’Union européenne vise 20 % de la production mondiale de microchips d’ici à 2030. Cette cible doit réduire sa dépendance envers les producteurs étrangers et mieux sécuriser les composants jugés critiques. L’audit de la Cour des comptes européenne estime toutefois que la trajectoire actuelle ne permet pas de considérer cet objectif comme réaliste.

Pourquoi la Cour des comptes européenne juge-t-elle l’objectif des 20 % peu crédible ?

Les auditeurs évoquent des ambitions « essentiellement aspiratoires », des financements dispersés et une concurrence mondiale très intense. La production située dans l’Union européenne pourrait ne représenter que 8 % du total mondial en 2030. Pour se rapprocher des 20 %, l’Europe devrait multiplier ses capacités de production par quatre.

Que fait concrètement le Chips Act européen ?

Le Chips Act, présenté en 2022 et entré en vigueur en 2023, cherche à stimuler la production de semi-conducteurs en Europe et à mieux prévenir les pénuries. Il facilite notamment les investissements et la surveillance des risques d’approvisionnement. Son efficacité dépend cependant de la coordination entre la Commission, les États membres et les industriels.

Pourquoi les pénuries de puces touchent-elles autant l’automobile ?

Un véhicule moderne contient un grand nombre de composants électroniques, pour la sécurité, la batterie, la motorisation, les capteurs ou les écrans. L’absence d’une seule puce peut bloquer l’assemblage d’une voiture entière. Après la pandémie, les pénuries ont ramené la production automobile allemande à des niveaux comparables à ceux de 1975.

L’Europe produit-elle déjà des semi-conducteurs ?

Oui. L’Union européenne possède déjà des entreprises, des sites industriels et des compétences dans plusieurs segments de la filière. Le problème soulevé par l’audit est celui de l’échelle et de la vitesse : face aux investissements de la Chine, de Taïwan, de la Corée du Sud et des États-Unis, les capacités européennes risquent de progresser trop lentement.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Cour des comptes européenne, rapport spécial 05/2025 sur la stratégie européenne des microchipswww.eca.europa.eu/en/publications
  2. Commission européenne, politique européenne sur les puces électroniquesdigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/european-chips-act
  3. Règlement européen établissant un cadre de mesures pour renforcer l’écosystème européen des semi-conducteurseur-lex.europa.eu/eli/reg/2023/1781/oj