Robotique et matériel

Semi-conducteurs : pourquoi STMicroelectronics croit encore aux atouts de l’Europe

STMicroelectronics estime que l’Europe dispose encore de solides leviers pour peser dans les semi-conducteurs. Entre un projet d’usine de 5 milliards d’euros en Sicile, une aide publique de 2,9 milliards et le Chips Act, le groupe franco-italien mise sur l’innovation, malgré un marché automobile en difficulté.

Des ingénieurs inspectent des wafers dans une usine européenne de composants pour véhicules électriques.
Illustration : Actu.ai

Les semi-conducteurs sont devenus une infrastructure aussi stratégique que l’énergie ou les réseaux de télécommunications. Ils se trouvent dans les voitures, les usines, les téléphones, les objets connectés et les serveurs qui font tourner les services numériques. Pour l’Europe, qui dépend largement de chaînes d’approvisionnement mondiales, l’enjeu n’est donc pas seulement de fabriquer davantage de puces : il s’agit de préserver des compétences industrielles et de réduire l’exposition aux ruptures d’approvisionnement.

Dans ce contexte, STMicroelectronics défend une lecture résolument constructive des capacités européennes. Le groupe franco-italien reconnaît une conjoncture difficile, particulièrement dans l’automobile, mais il mise sur les investissements, la recherche et l’appui public pour consolider sa place. Son président du directoire, Jean-Marc Chéry, considère que l’Europe possède des fondations suffisamment solides pour continuer à rivaliser dans les technologies avancées.

L’Europe peut-elle encore peser dans les puces ?

Fabriquer un semi-conducteur ne consiste pas seulement à disposer d’une usine. La chaîne de valeur comprend la recherche, la conception des composants, la fabrication des wafers, le conditionnement, les tests et l’intégration dans un produit final. Chaque maillon suppose des équipements très coûteux, des matériaux spécifiques et des compétences rares.

L’Europe ne part pas de zéro. Elle abrite des entreprises historiques de la microélectronique, des centres de recherche et un tissu industriel important dans des domaines qui consomment beaucoup de puces : automobile, équipements industriels, énergie, télécommunications et objets connectés. STMicroelectronics met précisément en avant cette combinaison entre savoir-faire technologique, capacités de fabrication et proximité avec les clients industriels.

Son positionnement est significatif. Le groupe ne se résume pas aux processeurs les plus puissants utilisés pour entraîner les grands modèles d’intelligence artificielle. Il conçoit et produit aussi des composants essentiels à la conversion de l’électricité, au contrôle des moteurs, aux capteurs et aux systèmes embarqués. Ces puces, moins visibles pour le grand public que les processeurs d’ordinateurs, sont pourtant déterminantes dans les véhicules électriques et les équipements industriels.

La compétitivité européenne ne dépend donc pas uniquement de la quantité de puces produites. Elle dépend aussi de sa capacité à se spécialiser dans les segments où l’innovation, la fiabilité et la maîtrise de l’énergie sont des critères décisifs.

Une usine de 5 milliards d’euros en Sicile pour le carbure de silicium

L’investissement industriel est au cœur de la stratégie de STMicroelectronics. Le groupe a annoncé un projet de nouvelle usine en Sicile, pour un montant d’environ 5 milliards d’euros, dédié à la production de composants en carbure de silicium.

Le carbure de silicium, souvent désigné par l’abréviation SiC, est un matériau particulièrement recherché pour l’électronique de puissance. Il permet notamment de gérer de forts courants et de hautes tensions avec de bonnes performances énergétiques. Son essor est étroitement associé aux véhicules électriques, dont les systèmes de propulsion et de recharge ont besoin de composants capables de limiter les pertes d’énergie. Il trouve aussi des débouchés dans les équipements industriels et, plus largement, dans les infrastructures électriques liées à la numérisation.

Pour STMicroelectronics, cette implantation sicilienne doit renforcer la capacité européenne à produire localement des composants stratégiques. Un tel projet a aussi une dimension industrielle plus large : une usine de semi-conducteurs crée des besoins en ingénierie, maintenance, matériaux, logistique et recherche appliquée. Elle peut donc irriguer tout un écosystème de fournisseurs et de compétences.

Les principaux repères mis en avant par le groupe et les institutions européennes sont les suivants :

Projet ou objectifMontant ou échéanceFinalité annoncée
Nouvelle usine de STMicroelectronics en SicileEnviron 5 milliards d’eurosProduire des composants en carbure de silicium
Soutien public approuvé pour STMicroelectronics et GlobalFoundries2,9 milliards d’eurosSoutenir un projet de capacités de production de puces
Objectif européen20 % d’ici à 2030Accroître la part de l’Europe dans les capacités mondiales de production
Révision des objectifs de STMicroelectronicsAnnée 2024Réagir à la dégradation du marché et à la baisse des commandes

Ces chiffres ne doivent pas être additionnés mécaniquement. Les 5 milliards d’euros correspondent au projet industriel sicilien présenté par STMicroelectronics, tandis que les 2,9 milliards d’euros désignent une aide approuvée pour un projet associant le groupe et GlobalFoundries, selon les règles européennes applicables aux aides d’État.

L’ambition européenne face aux contraintes industrielles

Ce qui soutient l’élan

  • Des entreprises européennes expérimentées dans l’automobile, l’industrie et l’électronique de puissance.
  • Un projet d’usine sicilienne d’environ 5 milliards d’euros consacré au carbure de silicium.
  • Une aide de 2,9 milliards d’euros approuvée pour un projet associant STMicroelectronics et GlobalFoundries.
  • Le Chips Act fixe un cadre européen de soutien à la recherche et à la production.

Ce qui complique l’objectif

  • La baisse des commandes a pesé sur les résultats et les objectifs de STMicroelectronics en 2024.
  • Les usines de puces exigent des investissements lourds et plusieurs années avant leur pleine production.
  • L’automobile européenne, marché clé pour le groupe, subit une conjoncture difficile.
  • L’objectif de 20 % des capacités mondiales en 2030 reste ambitieux selon Jean-Marc Chéry.

Pourquoi le marché automobile freine STMicroelectronics

L’ambition industrielle ne protège pas une entreprise des cycles économiques. Depuis plusieurs mois, le marché des semi-conducteurs traverse des fluctuations qui pèsent sur les résultats de STMicroelectronics. Le groupe a dû revoir à la baisse ses objectifs pour 2024, dans un environnement marqué par la baisse des commandes.

Le secteur automobile occupe une place centrale dans cette équation. Les constructeurs et équipementiers européens sont de grands clients de l’industrie des puces, car les véhicules modernes embarquent un nombre croissant de composants électroniques. Lorsque leurs commandes ralentissent, les fabricants de semi-conducteurs spécialisés dans ce marché en ressentent rapidement les effets.

Cette situation illustre une réalité souvent méconnue : le marché des puces n’évolue pas de manière uniforme. Une forte demande pour les infrastructures liées à l’intelligence artificielle ne compense pas automatiquement le recul d’autres segments. Les besoins ne portent pas sur les mêmes composants, les mêmes procédés de fabrication ni les mêmes clients.

STMicroelectronics doit donc mener deux stratégies en parallèle. À court terme, il lui faut ajuster son activité à un marché dégradé. À plus long terme, il lui faut maintenir ses investissements dans des capacités de production qui ne seront pleinement utiles qu’à l’issue de plusieurs années de construction, de qualification et de montée en cadence.

Le Chips Act européen, un cadre pour relancer la production locale

L’Union européenne a créé le Chips Act afin de renforcer sa souveraineté technologique dans les semi-conducteurs. Ce cadre vise à encourager la recherche, l’innovation, les capacités de production et la prévention des risques de rupture d’approvisionnement.

L’objectif politique affiché est élevé : porter la part de l’Europe à 20 % des capacités mondiales de production de semi-conducteurs d’ici à 2030. Jean-Marc Chéry juge cet objectif ambitieux. Cette prudence s’explique par la nature même de l’industrie : construire une usine moderne nécessite des investissements massifs, des délais longs, un accès fiable à l’énergie et à l’eau, ainsi qu’un grand nombre d’ingénieurs et de techniciens qualifiés.

La Commission européenne entend accompagner cette montée en puissance tout en encadrant le soutien des États. L’aide de 2,9 milliards d’euros approuvée au bénéfice d’un projet réunissant STMicroelectronics et GlobalFoundries s’inscrit dans cette logique. Pour Bruxelles, il s’agit de soutenir des investissements qui renforcent les capacités européennes dans un secteur considéré comme stratégique.

L’argent public peut accélérer les projets, mais il ne garantit pas à lui seul leur succès. L’Europe doit aussi assurer la disponibilité des talents, faciliter les autorisations industrielles et offrir aux fabricants une demande suffisamment durable.

Les partenariats, un levier indispensable pour l’écosystème européen

Dans les semi-conducteurs, aucune entreprise ne maîtrise seule toutes les technologies nécessaires. Les collaborations entre fabricants, laboratoires, universités, fournisseurs d’équipements et clients industriels sont donc indispensables. STMicroelectronics met en avant cette logique de coopération, qui permet de partager certaines compétences de recherche et de développer de nouvelles générations de composants.

Les noms d’Intel et de TSMC reviennent naturellement dans le débat européen, tant leur poids mondial est important. Leur présence ou leurs projets sur le continent peuvent contribuer à élargir l’écosystème de compétences et de fournisseurs. Ils ne doivent toutefois pas être confondus avec un partenariat opérationnel spécifique avec STMicroelectronics : chaque groupe suit ses propres investissements et ses propres alliances.

Pour l’Europe, le véritable enjeu est de faire coexister plusieurs types d’acteurs : de grands fabricants intégrés, des fondeurs qui produisent pour le compte de clients, des entreprises spécialisées dans les matériaux ou les équipements, et des centres de recherche. Cette diversité peut renforcer la résilience de la chaîne industrielle, à condition que les investissements soient cohérents dans la durée.

Ce qu’il faut surveiller d’ici à 2030

La trajectoire de STMicroelectronics sera un indicateur concret de la capacité européenne à transformer ses ambitions en usines opérationnelles. La réalisation du projet sicilien, la montée en puissance de la production de carbure de silicium et l’évolution de la demande automobile seront particulièrement observées.

Le soutien européen devra également faire ses preuves. L’approbation d’une aide publique constitue une étape importante, mais les résultats se mesureront en capacités effectivement construites, en emplois qualifiés, en volumes produits et en innovations commercialisées. L’objectif des 20 % à l’horizon 2030 restera difficile à atteindre sans une mobilisation continue des entreprises et des États.

L’intelligence artificielle et la numérisation offrent des relais de croissance à l’industrie des semi-conducteurs, mais elles ne dispensent pas les fabricants d’une stratégie adaptée aux besoins concrets de chaque marché. Pour STMicroelectronics, la priorité consiste à défendre ses positions dans l’électronique de puissance, l’automobile et les usages industriels, tout en préparant les prochaines vagues technologiques.

L’Europe dispose d’atouts réels, selon le groupe franco-italien : une expertise accumulée, des industriels établis, des clients exigeants et un appui politique désormais plus affirmé. Le défi sera de convertir ces atouts en capacité productive durable, dans une compétition mondiale où le temps, le capital et les compétences sont devenus des ressources stratégiques.

Questions fréquentes

Pourquoi STMicroelectronics investit-il dans le carbure de silicium en Sicile ?

STMicroelectronics prévoit une nouvelle usine en Sicile, d’un montant d’environ 5 milliards d’euros, pour produire des composants en carbure de silicium. Ce matériau est particulièrement adapté à l’électronique de puissance, notamment dans les véhicules électriques, les systèmes de recharge et les équipements industriels où l’efficacité énergétique est essentielle.

Quelle est l’aide européenne de 2,9 milliards d’euros pour STMicroelectronics ?

La Commission européenne a approuvé une aide de 2,9 milliards d’euros, au titre des règles européennes sur les aides d’État, pour soutenir un projet associant STMicroelectronics et GlobalFoundries. Ce soutien s’inscrit dans la volonté de développer des capacités de production de semi-conducteurs sur le territoire européen.

Quel est l’objectif du Chips Act européen pour les semi-conducteurs ?

Le Chips Act vise à renforcer les capacités européennes de recherche, d’innovation et de production de puces. L’Union européenne ambitionne d’atteindre 20 % des capacités mondiales de production de semi-conducteurs d’ici à 2030. STMicroelectronics soutient cette orientation, même si Jean-Marc Chéry considère l’objectif comme ambitieux.

Pourquoi la baisse des commandes automobiles affecte-t-elle STMicroelectronics ?

L’automobile est un débouché majeur pour STMicroelectronics, qui fournit notamment des composants destinés aux systèmes embarqués et à la gestion de l’énergie. La baisse des commandes dans ce secteur a contribué à dégrader l’environnement de marché et a conduit le groupe à revoir à la baisse ses objectifs pour 2024.

L’Europe peut-elle devenir autonome dans les semi-conducteurs ?

L’autonomie complète est peu réaliste dans une industrie mondiale où les matériaux, les équipements et la fabrication sont répartis entre de nombreux pays. L’objectif européen est plutôt de réduire les dépendances critiques, de maintenir des compétences locales et de développer des capacités de production dans les segments stratégiques.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. STMicroelectronics, salle de presse et annonces du groupenewsroom.st.com
  2. Commission européenne, politique sur le Chips Act européendigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/european-chips-act
  3. Commission européenne, règles et décisions relatives aux aides d’Étatcompetition-policy.ec.europa.eu/state-aid_en