Robotique et matériel

Semi-conducteurs : l’Europe cherche la bonne stratégie pour retrouver du poids

Face aux pénuries récentes et à la course mondiale aux puces pour l’intelligence artificielle, l’Europe veut consolider son industrie des semi-conducteurs. Le Chips Act mobilise investissements, recherche et coopération industrielle, avec une ambition claire : réduire les vulnérabilités sans prétendre produire seule toutes les puces dont elle a besoin.

Techniciens en salle blanche inspectant des wafers dans une usine de semi-conducteurs européenne.
Illustration : Actu.ai

Les semi-conducteurs sont devenus l’infrastructure invisible de l’économie moderne. Ils pilotent les voitures, les équipements médicaux, les réseaux de télécommunications, les objets connectés et les centres de données qui font fonctionner les services d’intelligence artificielle. Or, après les tensions d’approvisionnement révélées par la pandémie de Covid-19, l’Union européenne a fait d’une reconquête industrielle un objectif stratégique. À la date du 29 mars 2025, l’enjeu n’est pas de tout fabriquer en Europe, mais de réduire une dépendance jugée risquée dans les segments les plus critiques.

Cette ambition répond à une réalité industrielle complexe. La conception d’une puce, sa fabrication dans une usine spécialisée, son encapsulation, ses tests et son intégration dans un produit final forment une chaîne mondiale. Les États-Unis dominent de nombreuses activités de conception, Taïwan et la Corée du Sud concentrent une grande partie des capacités de fabrication les plus avancées, tandis que l’Europe conserve des positions importantes dans les équipements, les composants automobiles, les puces de puissance et certains matériaux. Retrouver du poids suppose donc de renforcer tout un écosystème, pas seulement de construire quelques usines.

Pourquoi les puces sont devenues un sujet de souveraineté

Un semi-conducteur est un matériau dont la capacité à conduire l’électricité peut être contrôlée. Le silicium est le plus courant. Gravés à une échelle extrêmement fine, ces matériaux permettent de fabriquer des transistors, puis des puces capables de calculer, de stocker des données, de communiquer ou de gérer l’énergie.

Ces composants ne sont pas interchangeables. Une puce destinée à un système de freinage automobile ne répond pas aux mêmes exigences qu’un processeur pour centre de données ou qu’un capteur pour appareil médical. Certaines sont fabriquées avec des procédés très avancés, mesurés en nanomètres. D’autres utilisent des procédés plus matures, mais restent irremplaçables pour l’industrie, l’énergie ou l’automobile.

La crise sanitaire a exposé cette interdépendance. Lorsque la demande d’électronique grand public a bondi et que les chaînes logistiques ont été perturbées, des secteurs entiers ont manqué de composants. L’industrie automobile européenne, fortement consommatrice de puces, a été particulièrement touchée. Depuis, les gouvernements traitent les semi-conducteurs non plus comme de simples composants, mais comme une ressource économique et stratégique.

L’essor de l’intelligence artificielle accentue encore cette pression. L’entraînement et l’exploitation des grands modèles nécessitent des processeurs graphiques, des accélérateurs et des mémoires très performantes. Ces besoins poussent les entreprises du numérique et les opérateurs de centres de données à sécuriser leurs approvisionnements, dans un marché mondial qui se chiffre déjà en plusieurs centaines de milliards d’euros.

Le Chips Act fixe un cap industriel pour 2030

Le cadre central de la réponse européenne est le règlement européen sur les semi-conducteurs, couramment appelé Chips Act. Entré en vigueur en septembre 2023, il doit stimuler la recherche, faciliter l’investissement dans les capacités de production et améliorer la capacité de l’Union à anticiper les crises d’approvisionnement.

Son objectif politique le plus visible est ambitieux : faire passer la part de l’Union européenne dans la production mondiale de semi-conducteurs de moins de 10 % à 20 % d’ici à 2030. Le programme prévoit de mobiliser plus de 43 milliards d’euros d’investissements publics et privés. Ce montant ne correspond pas à un chèque unique distribué par Bruxelles : il agrège des financements européens, nationaux et privés destinés à des projets de recherche, de développement, d’infrastructures et de fabrication.

PilierCe que l’Union européenne cherche à faireEffet attendu
Recherche et innovationSoutenir les technologies de conception, les lignes pilotes et les nouveaux matériauxTransformer plus vite la recherche en production industrielle
Capacités de fabricationAttirer ou développer des usines considérées comme stratégiquesSécuriser certains approvisionnements et renforcer le tissu industriel local
Veille sur les chaînes d’approvisionnementMieux détecter les tensions, les pénuries et les dépendances critiquesRéagir plus tôt en cas de crise
CompétencesFormer ingénieurs, techniciens et opérateursRépondre aux besoins durables d’une industrie très spécialisée

Le texte européen prévoit notamment le statut d’« installations intégrées de production » ou de « fonderies ouvertes de l’Union » pour certains projets qui apporteraient une capacité nouvelle ou innovante. L’idée est de permettre un accompagnement public plus adapté à des investissements dont le coût se compte en milliards d’euros et dont les retombées dépassent les frontières d’un seul État.

La stratégie ne se limite pas aux usines. Le Chips Act s’appuie aussi sur l’initiative « Chips pour l’Europe », qui vise les infrastructures de conception, les lignes pilotes permettant de tester des procédés avant leur industrialisation, les compétences et l’accès des entreprises innovantes aux technologies de pointe. Pour les PME, qui ne peuvent financer seules une usine, ces outils peuvent compter davantage qu’une subvention directe à la production.

Les atouts européens existent, mais la chaîne reste incomplète

L’Europe ne part pas de zéro. Elle abrite ASML, entreprise néerlandaise dont les équipements de lithographie sont essentiels à la production des puces les plus avancées. Le continent compte aussi de grands fabricants de composants tels que STMicroelectronics, Infineon et NXP, bien implantés dans l’automobile, l’industrie, les capteurs et la gestion de l’énergie.

Ces domaines sont loin d’être secondaires. La transition vers le véhicule électrique, l’automatisation des usines et l’électrification des réseaux accroissent les besoins en composants capables de convertir, contrôler ou optimiser l’énergie. Les puces en carbure de silicium, par exemple, sont recherchées pour certaines applications de puissance. L’Europe possède également des laboratoires, des universités et des entreprises de conception qui peuvent contribuer à la prochaine génération de composants.

Mais une force dans un maillon ne garantit pas la maîtrise de toute la chaîne. La fabrication de pointe exige des machines rarissimes, des matériaux ultra-purs, une eau de très grande qualité, une alimentation électrique stable, des équipes expérimentées et des clients capables de réserver des volumes pendant des années. Même avec une aide publique, une usine ne devient ni rentable ni opérationnelle en quelques mois.

Les projets soutenus en Europe illustrent cette logique de coopération. À Dresde, le projet de fonderie porté par European Semiconductor Manufacturing Company, une coentreprise associant TSMC, Bosch, Infineon et NXP, doit produire des puces destinées notamment à l’automobile et à l’industrie. Il montre que la relocalisation partielle repose aussi sur l’attraction de savoir-faire international, plutôt que sur une fermeture des marchés.

La stratégie européenne entre ambition et contraintes industrielles

Ce que l’Europe veut renforcer

  • Davantage de capacités de production installées sur le territoire européen.
  • Des puces adaptées aux besoins de l’automobile, de l’industrie, de l’énergie et des télécommunications.
  • La recherche, les lignes pilotes et l’accès des PME aux technologies de conception.
  • Une surveillance commune des risques de pénurie et des dépendances critiques.
  • Des compétences techniques capables de soutenir l’industrie sur le long terme.

Ce qui limite l’objectif

  • Les usines exigent des investissements de plusieurs milliards d’euros et des années de préparation.
  • L’Europe reste dépendante de partenaires étrangers pour des étapes essentielles de la chaîne.
  • Les coûts de l’énergie, les délais administratifs et la concurrence mondiale pèsent sur l’attractivité.
  • Les profils qualifiés sont rares dans la microélectronique et la production de pointe.
  • Une politique industrielle fragmentée entre pays peut réduire l’efficacité des financements.

Autonomie stratégique ne veut pas dire produire seul

Le mot « souveraineté » peut prêter à confusion. Aucun grand bloc économique ne produit seul toutes les puces, tous les outils, tous les logiciels de conception et tous les matériaux nécessaires. La chaîne des semi-conducteurs est par nature internationale. Pour l’Europe, l’objectif crédible consiste donc à disposer de davantage de capacités sur son territoire, de fournisseurs diversifiés et de solutions de secours lorsque survient une rupture.

Cette approche implique de préserver des relations étroites avec les partenaires de Taïwan, des États-Unis, de la Corée du Sud, du Japon et d’autres pays producteurs. Les partenariats peuvent concerner les investissements, les standards, la recherche ou la sécurisation des matières premières. Ils permettent aussi aux entreprises européennes de rester intégrées à l’innovation mondiale.

La diversification est particulièrement importante dans les secteurs où quelques sites concentrent une très grande partie de la capacité mondiale. Une perturbation géopolitique, une catastrophe naturelle, une crise sanitaire ou un simple incident logistique peut alors avoir des conséquences bien au-delà du pays où se trouve l’usine concernée.

Pourquoi les industriels restent prudents

Les dirigeants d’entreprise soutiennent généralement le renforcement de l’écosystème européen, mais ils soulignent les difficultés de mise en œuvre. Une usine de semi-conducteurs exige des dépenses massives avant le premier revenu, puis doit rester compétitive pendant de nombreuses années. Or, les producteurs européens font face à une concurrence soutenue des États-Unis et de plusieurs économies asiatiques, elles aussi engagées dans des programmes publics d’ampleur.

Le premier sujet est celui du financement. Les aides publiques peuvent déclencher une décision d’investissement, mais elles ne suffisent pas à compenser durablement un coût de l’énergie élevé, des délais administratifs importants ou une demande trop incertaine. Les fabricants ont besoin de visibilité sur les règles, de procédures d’autorisation rapides et d’infrastructures fiables.

Le deuxième défi est humain. Concevoir et faire fonctionner une usine requiert des profils rares : ingénieurs en microélectronique, spécialistes des matériaux, techniciens de maintenance, experts de la qualité et opérateurs formés à des environnements de production très stricts. L’Europe doit donc développer les formations, favoriser les passerelles entre recherche et industrie et rendre ces métiers attractifs.

Enfin, la politique industrielle doit éviter un risque de dispersion. Financer de multiples initiatives nationales sans coordination peut conduire à des doublons, voire à une concurrence entre États membres pour attirer le même projet. Les entreprises demandent en conséquence une coopération étroite entre pouvoirs publics, industriels, centres de recherche et utilisateurs de puces.

L’intelligence artificielle change la hiérarchie des besoins

La vague de l’intelligence artificielle générative a remis au premier plan les puces les plus puissantes pour le calcul. Ces accélérateurs sont indispensables pour entraîner de grands modèles et exploiter des services d’IA à très grande échelle. Ils attirent une part considérable des investissements mondiaux, car ils équipent les centres de données.

Pour autant, la stratégie européenne ne peut pas se réduire à la compétition sur les processeurs les plus avancés. Les besoins de l’Europe sont aussi industriels : microcontrôleurs pour les machines, capteurs pour la robotique, composants sécurisés pour les télécommunications, puces de puissance pour les véhicules et systèmes embarqués pour les infrastructures critiques.

C’est dans cette combinaison que se situe la possibilité d’un avantage européen. En rapprochant les fabricants de puces des secteurs automobile, énergétique, médical et industriel, le continent peut développer des composants adaptés à ses marchés. Les gains ne se mesureront pas uniquement en part mondiale de production, mais aussi en capacité à fournir des produits fiables, innovants et disponibles aux entreprises européennes.

Ce qu’il faut surveiller d’ici à 2030

La cible de 20 % en 2030 donne une direction, mais sa réalisation dépendra de résultats concrets. Les annonces d’investissement devront se traduire par des usines effectivement construites, équipées et intégrées à des chaînes de valeur viables. Dans une industrie où les cycles sont longs, les retards, les changements de conjoncture et les évolutions technologiques peuvent rapidement modifier les plans initiaux.

Plusieurs indicateurs permettront d’évaluer la stratégie européenne :

  • la mise en service réelle des nouvelles capacités de production et des lignes pilotes ;
  • la capacité des projets à répondre aux besoins des entreprises européennes, pas seulement à afficher des montants d’investissement ;
  • la disponibilité de techniciens et d’ingénieurs formés ;
  • la compétitivité énergétique, réglementaire et logistique des sites européens ;
  • la résilience de la chaîne complète, de la conception à l’encapsulation et au test des puces.

L’Europe ne résoudra pas sa dépendance par une seule loi ni par une seule usine. Sa réussite dépendra de la cohérence entre recherche, formation, énergie, concurrence, commerce et investissement. Le Chips Act offre un cadre et un cap. Le défi des prochaines années sera de transformer cette ambition en une capacité industrielle durable, suffisamment ouverte sur le monde pour rester compétitive et suffisamment solide pour résister aux prochaines pénuries.

Questions fréquentes

Quel est l’objectif du Chips Act européen ?

Le Chips Act vise à renforcer la capacité de l’Union européenne à concevoir, produire et sécuriser des semi-conducteurs. Son objectif affiché est de faire passer la part de l’Union dans la production mondiale de moins de 10 % à 20 % d’ici à 2030, tout en développant la recherche, les compétences et la gestion des crises d’approvisionnement.

Pourquoi l’Europe dépend-elle des semi-conducteurs asiatiques ?

La fabrication mondiale des puces est très concentrée. Taïwan, la Corée du Sud et d’autres pays asiatiques disposent de capacités majeures, notamment pour les procédés les plus avancés. L’Europe possède des acteurs importants dans les équipements et les composants industriels, mais elle ne fabrique pas sur son territoire toutes les puces dont ses entreprises ont besoin.

L’Europe peut-elle devenir autonome en semi-conducteurs ?

Une autonomie totale est peu réaliste, car la chaîne des semi-conducteurs dépend de technologies, de matériaux et de savoir-faire répartis dans le monde entier. L’objectif européen est plutôt une autonomie stratégique : disposer de davantage de capacités locales, diversifier les fournisseurs et réduire le risque qu’une rupture extérieure bloque des secteurs essentiels.

Quel lien entre intelligence artificielle et pénurie de puces ?

L’intelligence artificielle accroît la demande en processeurs, accélérateurs et mémoires capables de traiter d’énormes volumes de données. Cette demande s’ajoute à celle de l’automobile, des télécommunications et de l’industrie. Elle renforce la compétition mondiale pour les composants les plus performants, mais aussi pour les capacités de production et les équipements nécessaires à leur fabrication.

Quels bénéfices la stratégie européenne des puces peut-elle apporter ?

Si elle aboutit, cette stratégie peut améliorer la fiabilité des approvisionnements pour les entreprises européennes, soutenir la recherche et créer des emplois hautement qualifiés. Elle peut aussi favoriser des composants conçus pour les besoins locaux, notamment dans l’automobile, l’énergie et les équipements industriels. En revanche, elle ne garantit pas à elle seule une baisse rapide des prix pour les consommateurs.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Commission européenne, politique européenne sur les semi-conducteurs et Chips Actdigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/european-chips-act
  2. EUR-Lex, règlement (UE) 2023/1781 établissant un cadre de mesures pour renforcer l’écosystème européen des semi-conducteurseur-lex.europa.eu/eli/reg/2023/1781/oj
  3. Chips Joint Undertaking, programme européen de recherche et d’innovation dans les semi-conducteurswww.chips-ju.europa.eu