Au MIT, Alexander Htet Kyaw imagine l’architecture augmentée par l’IA
De l’achat de meubles en ligne aux devis de rénovation, l’architecte et ingénieur Alexander Htet Kyaw explore ce que l’IA et la réalité augmentée peuvent apporter au monde physique. Ses projets menés autour du MIT relient conception numérique, fabrication et préoccupations environnementales.

Choisir un meuble, chiffrer un chantier ou imaginer la forme d’une structure sont des tâches très concrètes, mais elles restent souvent séparées des outils numériques qui pourraient les simplifier. Au MIT, Alexander Htet Kyaw travaille justement à rapprocher ces deux mondes. Son parcours, à la frontière de l’architecture, de l’ingénierie électrique, de l’intelligence artificielle et de la réalité augmentée, illustre une idée simple : une technologie de conception n’a d’intérêt que si elle aide à mieux comprendre un espace, un matériau ou un besoin humain.
MIT MAD Fellow, Kyaw poursuit des études de maîtrise en architecture computationnelle et en ingénierie électrique. L’architecture computationnelle désigne l’usage de logiciels, de données et d’algorithmes pour concevoir, simuler ou fabriquer des bâtiments et des objets. Il ne s’agit pas de confier la création à une machine, mais de donner aux concepteurs de nouvelles façons d’explorer des solutions, puis de les confronter aux contraintes du réel.
Ses projets ne se limitent donc pas à la production d’images ou de plans numériques. Ils s’intéressent à l’expérience d’achat, aux petites entreprises de rénovation, à la fabrication avec des matériaux peu transformés et à l’habitat d’urgence. Cette diversité montre comment l’IA peut devenir une couche d’assistance dans des activités où l’espace, le geste et la matière restent centraux.
Du design numérique au monde physique
Le design et l’informatique sont parfois présentés comme deux domaines opposés : le premier serait celui de l’esthétique et de l’intuition, le second celui de la technique et des contraintes. Dans les faits, un objet ou un service utile demande les deux. Une application de décoration doit par exemple proposer une interface compréhensible, mais aussi prendre en compte les dimensions d’une pièce. Une solution de construction durable doit séduire par son usage, tout en restant réalisable avec les matériaux et les méthodes disponibles.
C’est là que l’IA et la réalité augmentée peuvent intervenir. L’IA peut aider un logiciel à interpréter une demande formulée en langage courant, à classer des options ou à guider une recommandation. La réalité augmentée, elle, superpose des informations numériques à la vision d’un environnement réel, généralement à travers l’écran d’un téléphone, d’une tablette ou d’un casque. Dans un contexte architectural, elle peut servir à visualiser une proposition dans une pièce ou à rendre perceptible une modification avant qu’elle soit réalisée.
Pour Kyaw, cette convergence ne se résume pas à une démonstration technologique. Elle vise à réduire la distance entre une intention et son exécution. La personne qui conçoit, celle qui fabrique et celle qui utilise un espace peuvent alors partager une représentation plus immédiate d’un projet.
Des projets qui relient IA, réalité augmentée et fabrication
Les travaux d’Alexander Htet Kyaw s’attaquent à des situations différentes, mais ils reposent sur un même fil conducteur : transformer les interactions avec l’environnement bâti en les rendant plus intuitives et plus informées.
| Projet | Besoin abordé | Technologies mobilisées | Objectif annoncé |
|---|---|---|---|
| Curator AI | Acheter un meuble adapté à une pièce | IA, mesure des dimensions, commandes vocales | Fournir des recommandations de produits contextuelles |
| Estimate | Préparer un devis de peinture ou de rénovation | IA, réalité augmentée | Produire des devis précis en temps réel pour de petites entreprises |
| Unlog | Construire avec moins de transformation de matière | Réalité augmentée, reconnaissance gestuelle | Employer des bûches entières pour limiter les déchets |
| BendShelters | Créer des abris modulaires | Bambou, conception modulaire | Construire des abris pour des réfugiés en Birmanie |
Cette approche évite de considérer le numérique comme une étape isolée, réservée au début d’un projet. Les outils envisagés accompagnent au contraire plusieurs moments : l’expression d’un besoin, la prise de mesure, la visualisation, le chiffrage, la fabrication et l’adaptation d’une structure.
Curator AI veut rendre l’achat de meubles plus contextuel
Acheter un meuble sur internet suppose souvent de faire un exercice mental difficile. Il faut imaginer l’objet dans son propre salon, vérifier ses dimensions, évaluer les passages et tenter de savoir s’il correspond au reste de la pièce. Les photos de catalogue et les filtres classiques ne répondent qu’en partie à cette question, parce qu’ils connaissent rarement le contexte spatial de l’acheteur.
Avec Curator AI, Alexander Htet Kyaw cherche à transformer cette expérience. La plateforme propose des recommandations de produits contextuelles en s’appuyant sur des technologies capables de mesurer les dimensions d’une pièce. L’utilisateur peut également décrire ses besoins au moyen de commandes vocales, ce qui permet une interaction plus naturelle qu’une succession de menus et de critères préétablis.
L’enjeu ne consiste pas seulement à suggérer un produit parmi d’autres. Il est de faire dialoguer une demande, telle qu’une recherche de meuble adaptée à un espace, avec la réalité du lieu dans lequel il devra prendre place. Cette ambition rapproche la recherche de mobilier de la pratique du design d’intérieur, sans exiger de l’utilisateur qu’il maîtrise des logiciels de modélisation.
Une telle interface pose toutefois une exigence forte de clarté. Mesurer une pièce, interpréter une demande orale et recommander un produit sont des fonctions utiles uniquement si l’utilisateur comprend ce que le système a retenu et peut corriger une information erronée. Dans le design numérique, l’intuitivité ne signifie pas que la technologie devient invisible : elle signifie que ses résultats restent lisibles et contrôlables.
Estimate s’attaque aux incertitudes des devis de rénovation
Le projet Estimate est né lors du MIT Sloan Product Tech Conference, en mars 2024. Cette application est pensée pour l’industrie de la rénovation, et plus particulièrement pour les petites entreprises confrontées au temps nécessaire à la préparation d’un devis. Peinture, revêtements, réparations ou autres travaux demandent d’évaluer un lieu, d’en comprendre les caractéristiques et de fournir au client une estimation suffisamment précise.
Estimate utilise la réalité augmentée et l’IA afin de fournir des devis précis en temps réel pour des projets de peinture ou de rénovation. En réduisant les incertitudes qui accompagnent habituellement ce travail, l’outil vise à améliorer l’efficacité des entrepreneurs.
Ce cas d’usage permet de saisir la différence entre une IA utilisée comme outil de conversation et une IA intégrée à une activité professionnelle. Dans le second cas, la valeur du système dépend de sa capacité à aider une personne à prendre une décision dans son contexte de travail. La prise de mesures, la compréhension de l’espace et la restitution d’une estimation doivent former un parcours cohérent, plutôt qu’une accumulation de fonctions numériques.
Unlog, construire avec des bûches entières
La question environnementale apparaît plus directement dans Unlog, un projet qui traduit la réflexion de Kyaw sur la construction durable. Le principe est d’utiliser des bûches entières, sans transformation préalable, dans un processus de fabrication associant réalité augmentée et reconnaissance gestuelle. L’ambition est de réduire les déchets issus de la transformation de la matière et d’ouvrir d’autres possibilités pour créer des structures architecturales.
Le projet invite à regarder un matériau non comme une ressource parfaitement standardisée, mais comme un élément dont la forme, la taille et les particularités peuvent être intégrées à la conception. Cette logique contraste avec une fabrication qui cherche d’abord à uniformiser chaque pièce de matière avant de l’assembler.
Kyaw a aussi exploré la manipulation numérique des matériaux en combinant simulations physiques et reconnaissance gestuelle. Ces outils permettent de visualiser des ajustements structurels en temps réel et favorisent une conception plus active. Autrement dit, le concepteur peut expérimenter des modifications tout en gardant à l’esprit les propriétés physiques de ce qu’il manipule.
La promesse est particulièrement intéressante pour la construction, domaine où les choix numériques ont toujours des conséquences matérielles : quantité de matière utilisée, facilité de fabrication, transport, assemblage et durée de vie des structures. L’IA et la réalité augmentée ne rendent pas une construction durable par elles-mêmes. Elles peuvent en revanche aider à intégrer plus tôt les contraintes de matière et de fabrication dans le geste de conception.
Des abris en bambou et une recherche tournée vers l’accessibilité
L’attention portée à l’impact social des projets se retrouve dans BendShelters. Kyaw a initié cette démarche de construction d’abris modulaires en bambou pour des réfugiés en Birmanie. Le bambou et la modularité y constituent les éléments mis en avant, dans une démarche qui associe préoccupations sociales et environnementales.
Ce projet rappelle que l’innovation architecturale ne se mesure pas seulement à la sophistication des logiciels ou des machines employées. Elle se juge aussi à sa capacité à répondre à des besoins concrets, avec des ressources adaptées au contexte. Un abri modulaire n’a pas les mêmes contraintes qu’un meuble présenté en réalité augmentée, mais les deux situations demandent de penser l’usage final, les matériaux et la manière dont une solution pourra être comprise puis mise en œuvre.
Cette cohérence explique l’intérêt de relier design et informatique. Le design apporte une attention aux usages, aux formes et aux personnes. L’informatique apporte des moyens de simulation, d’interaction et d’automatisation. Aucun des deux ne suffit seul lorsqu’il s’agit de concevoir pour des environnements réels, mouvants et contraints.
La robotique comme prolongement de la conception
Pour approfondir ces pistes, Alexander Htet Kyaw collabore avec des spécialistes du Centre for Bits and Atoms du MIT. Leurs recherches portent sur des méthodes de construction accessibles et durables mobilisant la reconnaissance vocale et des bras robotiques.
Cette association peut sembler surprenante : la voix évoque une interaction quotidienne, tandis que le bras robotique renvoie à l’industrie. Elle ouvre pourtant une piste cohérente. Si un système comprend des instructions formulées oralement et les traduit en gestes de fabrication, la conception et la production peuvent devenir plus directement liées. Le défi consiste alors à rendre cette chaîne assez fiable, intelligible et adaptée aux personnes qui l’emploient.
La robotique utilisée dans le design industriel n’est pas seulement un moyen d’aller plus vite. Elle peut aussi contribuer à une fabrication précise, personnalisée ou compatible avec des formes difficiles à réaliser à la main. Mais la pertinence d’un tel dispositif dépend de son accessibilité, de sa sécurité et de son inscription dans un processus de construction réaliste.
Les travaux de Kyaw ont été reconnus par des initiatives telles que MIT Sandbox et le PKG Social Innovation Challenge. Cette reconnaissance s’inscrit dans une démarche où la technologie est reliée à des enjeux de durabilité et de société, plutôt que pensée comme une fin en soi.
Ce qu’il faut surveiller
Les projets menés par Alexander Htet Kyaw dessinent une évolution importante du design numérique : l’interface ne reste plus confinée à l’écran. Elle peut aider à observer un intérieur, préparer un chantier, manipuler un matériau ou coordonner une fabrication. Cette évolution rend les outils potentiellement plus utiles, mais aussi plus exigeants à concevoir.
Pour les utilisateurs, la question centrale sera celle de la confiance. Une recommandation de mobilier doit correspondre à l’espace réel. Un devis doit être suffisamment clair pour soutenir une décision professionnelle. Une visualisation architecturale doit refléter les contraintes de la matière plutôt que donner une impression trompeuse de faisabilité. Dans tous les cas, la qualité du design dépendra de la capacité à expliquer les résultats produits par le système.
Pour les concepteurs, l’enjeu est d’éviter deux écueils : utiliser l’IA comme simple effet de nouveauté, ou laisser la technique imposer ses choix aux usages. Les pistes explorées au MIT montrent au contraire une voie plus concrète, où les technologies numériques sont évaluées à l’aune de ce qu’elles rendent possible dans le monde physique : mieux aménager une pièce, mieux préparer un travail, limiter le gaspillage ou imaginer des formes d’habitat plus accessibles.
Questions fréquentes
Qui est Alexander Htet Kyaw ?
Alexander Htet Kyaw est MIT MAD Fellow et poursuit des études de maîtrise en architecture computationnelle et en ingénierie électrique au MIT. Ses projets associent notamment intelligence artificielle, réalité augmentée, reconnaissance gestuelle, matériaux de construction et robotique afin de repenser des usages allant de l’achat de meubles à la fabrication architecturale.
Comment Curator AI peut-il aider à acheter des meubles en ligne ?
Curator AI cherche à proposer des recommandations de produits adaptées au contexte d’une pièce. La plateforme s’appuie sur des technologies de mesure des dimensions et permet aux utilisateurs de décrire leurs besoins par commandes vocales. L’objectif est de réduire l’écart entre un produit vu en ligne et l’espace réel dans lequel il sera placé.
À quoi sert l’application Estimate pour la rénovation ?
Estimate est une application conçue pour aider les petites entreprises de rénovation. Développée lors du MIT Sloan Product Tech Conference de mars 2024, elle combine IA et réalité augmentée afin de fournir des devis précis en temps réel pour des projets de peinture ou de rénovation, et de réduire les incertitudes rencontrées par les entrepreneurs.
Qu’est-ce que le projet Unlog en architecture durable ?
Unlog est un concept de fabrication qui propose d’utiliser des bûches entières, sans transformation préalable, pour créer des structures architecturales. Il relie réalité augmentée et reconnaissance gestuelle. L’idée est de limiter les déchets liés à la transformation des matériaux tout en explorant de nouvelles méthodes de conception et de construction.
Pourquoi utiliser la réalité augmentée dans l’architecture et le design ?
La réalité augmentée ajoute des informations numériques à la perception d’un environnement réel. Dans le design et l’architecture, elle peut aider à visualiser un meuble dans une pièce, à comprendre des dimensions ou à observer des ajustements structurels avant leur réalisation. Elle rend ainsi certaines décisions plus concrètes, à condition que les informations affichées soient fiables et compréhensibles.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- MIT News, actualités et recherches du Massachusetts Institute of Technologynews.mit.edu
- MIT Center for Bits and Atoms, recherche sur la fabrication numériquecba.mit.edu
- MIT School of Architecture and Planning, programmes et recherches en architecturearchitecture.mit.edu



