Régulation et éthique

Droit d’auteur et IA : les artistes britanniques interpellent Starmer avant Trump

Mick Jagger, Paul McCartney, Kate Bush et Elton John font partie des plus de 70 signataires d’une lettre à Keir Starmer. Ils demandent au gouvernement britannique de mieux protéger les œuvres utilisées pour entraîner des intelligences artificielles, à la veille d’une visite de Donald Trump marquée par les enjeux technologiques.

Des créateurs britanniques réunis devant un bâtiment gouvernemental pour défendre leurs œuvres face à l’IA
Illustration : Actu.ai

À quelques heures d’une séquence diplomatique et technologique très attendue à Londres, des voix majeures de la culture britannique demandent au gouvernement de ne pas sacrifier le droit d’auteur sur l’autel de l’intelligence artificielle. Mick Jagger, Paul McCartney, Kate Bush et Elton John figurent parmi les signataires d’une lettre ouverte adressée au Premier ministre Keir Starmer, publiée le 16 septembre 2025.

Leur message est politique autant que culturel. Alors que la visite de Donald Trump au Royaume-Uni doit s’accompagner d’annonces dans le domaine technologique, notamment autour de l’IA, les créateurs redoutent que l’exécutif britannique privilégie l’attractivité du pays pour les groupes technologiques au détriment de ceux qui produisent la musique, les livres, les pièces de théâtre, les films et les articles sur lesquels les systèmes d’IA peuvent être entraînés.

Cette mobilisation ne porte pas sur le principe même de l’intelligence artificielle. Elle vise une question devenue centrale pour les artistes, les éditeurs et les entreprises technologiques : qui doit autoriser et rémunérer l’utilisation d’une œuvre protégée lorsque celle-ci sert à développer un modèle d’IA ?

Plus de 70 signataires pour défendre les créateurs

La lettre rassemble plus de 70 signataires, artistes et représentants d’organisations du secteur créatif. Aux côtés des musiciens figurent notamment Annie Lennox, l’écrivaine Antonia Fraser et l’acteur et dramaturge Kwame Kwei Armah. Le texte est également soutenu par la News Media Association, qui représente notamment des éditeurs de presse tels que Guardian Media Group, ainsi que par la Society of London Theatre.

La diversité de cette coalition est significative. La controverse ne concerne pas uniquement les chansons susceptibles d’être imitées ou les images dont un générateur pourrait reproduire l’apparence. La presse, l’édition, le spectacle vivant et l’audiovisuel sont eux aussi concernés par l’usage de vastes ensembles de textes, d’images et de sons dans la conception des systèmes d’IA générative.

Les auteurs de la lettre estiment que le Parti travailliste, désormais au pouvoir, n’a pas suffisamment garanti les droits fondamentaux des créateurs. Ils lui reprochent en particulier d’avoir bloqué des initiatives qui auraient obligé les entreprises d’intelligence artificielle à dévoiler les contenus protégés par le droit d’auteur employés dans leurs systèmes.

ActeursCe qu’ils demandent ou défendentEnjeu principal
Artistes et créateurs signatairesUne protection effective de leurs œuvres et une transparence des entreprises d’IAPouvoir identifier, autoriser ou contester l’usage de créations protégées
Organisations culturelles et de presseLe maintien de fondations économiques solides pour les secteurs créatifsPréserver les revenus liés aux œuvres, articles et productions culturelles
Gouvernement britanniqueUn équilibre entre titulaires de droits et accès à des contenus de qualité pour l’IASoutenir l’innovation sans fragiliser les créateurs
Entreprises d’IAL’accès à de grands volumes de données pour développer leurs modèlesEntraîner et améliorer les systèmes d’intelligence artificielle

Pourquoi l’entraînement des IA soulève-t-il une question de droit d’auteur ?

Les modèles d’IA générative ne créent pas à partir de rien. Pour apprendre des régularités dans la langue, la musique ou l’image, ils sont entraînés à partir de très grandes quantités de contenus. Ces corpus peuvent contenir des œuvres protégées : paroles, livres, articles, photographies, enregistrements ou illustrations.

Le débat juridique porte notamment sur la nature de cette utilisation. Les détenteurs de droits demandent à savoir si leurs œuvres ont été intégrées dans les données d’entraînement, dans quelles conditions et avec quelle rémunération. Les entreprises technologiques mettent, elles, en avant le besoin d’accéder à des matériaux abondants et de qualité pour mettre au point des modèles performants.

La transparence est donc l’un des nœuds du conflit. Sans information sur les données utilisées, un musicien, un journaliste, un photographe ou un éditeur peut difficilement vérifier si ses créations ont servi à entraîner un système. Il lui devient tout aussi difficile de négocier une licence, de demander le retrait d’un contenu ou d’engager une action pour faire respecter ses droits.

Pour Elton John, les propositions gouvernementales font courir un risque clair. Autoriser des entreprises d’IA à s’approprier des œuvres protégées sans permission reviendrait, selon lui, à ouvrir grand la porte au vol de créations artistiques. « Nous ne tolérerons pas cela », affirme le chanteur, en appelant le gouvernement à tenir ses engagements électoraux en faveur des industries créatives.

Les amendements rejetés au cœur de la colère

La lettre cible aussi la manière dont le gouvernement a traité les amendements discutés lors de l’examen du récent projet de loi sur l’accès et l’utilisation des données. Ces propositions visaient à renforcer les obligations de transparence des entreprises d’IA concernant les œuvres protégées utilisées pour développer leurs outils.

Pour les artistes, ne pas imposer cette visibilité revient à laisser perdurer une situation dans laquelle des entreprises technologiques peuvent ignorer les règles de copyright. Les signataires présentent cet enjeu comme une atteinte non seulement à leurs intérêts économiques, mais également à leurs droits fondamentaux en tant que créateurs.

Ils font référence au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, souvent désigné par son sigle anglais ICESCR. Ce texte international reconnaît notamment le droit des personnes à bénéficier de la protection des intérêts moraux et matériels découlant des productions scientifiques, littéraires ou artistiques dont elles sont les auteurs. Dans leur lettre, les artistes soutiennent que l’absence de garanties adaptées à l’IA empêche l’exercice effectif de ces droits.

Cette argumentation dépasse le seul terrain de la propriété intellectuelle. Les créateurs rappellent que les revenus issus des licences, des commandes, de l’édition ou de la diffusion permettent de financer de nouvelles œuvres. Si l’utilisation des créations devient opaque ou non rémunérée, c’est la capacité même des professionnels à vivre de leur travail qui est en jeu, selon eux.

Ce que réclament les créateurs et ce que répond le gouvernement

Les demandes des signataires

  • Obliger les entreprises d’IA à dévoiler les œuvres protégées utilisées dans leurs systèmes.
  • Préserver le consentement et les droits des auteurs sur leurs créations.
  • Éviter que les accords technologiques avec les États-Unis affaiblissent le copyright britannique.
  • Traduire les promesses de soutien aux industries créatives en garanties concrètes.

La position du gouvernement

  • Les préoccupations des industries créatives sont prises au sérieux.
  • Un équilibre est recherché entre titulaires de droits, créateurs et développement de l’IA.
  • Les modèles d’IA doivent pouvoir accéder à des matériaux de qualité.
  • Un rapport sur l’impact de possibles modifications est attendu d’ici fin mars 2026.

La visite de Trump augmente la pression sur Londres

Le calendrier donne à cet appel une portée particulière. La visite de Donald Trump au Royaume-Uni s’inscrit dans un contexte où une annonce importante est attendue autour d’un accord technologique entre Londres et Washington. L’intelligence artificielle doit faire partie des domaines concernés, avec la présence de figures de premier plan du secteur technologique américain.

Les signataires ne contestent pas explicitement le principe d’une coopération entre le Royaume-Uni et les États-Unis. Leur crainte est que les discussions commerciales et technologiques accélèrent une approche favorable aux grandes entreprises américaines de l’IA, sans contreparties solides pour les auteurs britanniques.

Cette inquiétude est aussi liée au rapport de force économique. Les entreprises qui développent les modèles d’IA les plus puissants disposent de moyens financiers, techniques et juridiques considérables. Face à elles, un créateur isolé ne dispose pas forcément des outils nécessaires pour déterminer où son œuvre a circulé ni pour faire appliquer ses droits. C’est précisément pourquoi les organisations signataires demandent une règle générale, plutôt que de laisser chacun négocier seul.

Le gouvernement promet un équilibre, sans trancher encore

Face aux critiques, le gouvernement britannique affirme prendre au sérieux les préoccupations des industries créatives. Sa ligne consiste à rechercher un équilibre : soutenir les titulaires de droits et les créateurs, tout en permettant aux modèles d’intelligence artificielle d’accéder à des matériaux de qualité.

Cette formulation résume toute la difficulté du dossier. Des règles trop peu protectrices peuvent fragiliser les auteurs et les entreprises culturelles. Des contraintes trop imprécises ou impossibles à appliquer risquent, elles, d’entretenir l’incertitude juridique. À l’inverse, des obligations claires de déclaration et de licence pourraient permettre aux entreprises d’IA de savoir dans quelles conditions elles peuvent utiliser des contenus, tout en donnant aux titulaires de droits les moyens de choisir et de négocier.

Le gouvernement indique qu’un rapport sur l’impact de modifications possibles doit être publié d’ici la fin de mars 2026. Aucune décision définitive n’est donc arrêtée en septembre 2025. Pour les signataires de la lettre, cette échéance ne doit pas devenir un prétexte à l’inaction alors que les modèles d’IA progressent rapidement et que les conditions d’utilisation des œuvres se fixent déjà dans les faits.

La réalisatrice et membre de la Chambre des lords Beeban Kidron a vivement critiqué l’attitude de l’exécutif. Elle l’accuse de ne pas défendre les droits des artistes et s’inquiète de la place accordée à des intérêts américains au sein des groupes de travail chargés de réfléchir à ces sujets. Selon elle, les fondations des industries créatives britanniques pourraient être mises en péril.

Pourquoi ce débat concerne aussi le public

À première vue, la question peut sembler technique, réservée aux avocats, aux labels et aux concepteurs de modèles. Elle a pourtant des conséquences directes sur la diversité culturelle. Les œuvres qui nourrissent les systèmes d’IA sont le résultat d’un travail humain : années d’apprentissage, temps d’écriture, répétitions, reportages, prises de vue, production et édition.

Le débat porte aussi sur la confiance. Le public peut souhaiter profiter d’outils capables d’aider à écrire, traduire, créer une image ou composer une musique. Mais il peut également attendre que ces outils reposent sur des règles compréhensibles et qu’ils ne compromettent pas la capacité des auteurs à continuer de créer.

Pour les médias, l’enjeu est particulièrement concret. Un article représente un travail d’enquête, de vérification et de rédaction. Si des contenus journalistiques sont intégrés dans des systèmes d’IA sans transparence ni accord, les éditeurs redoutent de perdre à la fois le contrôle de leurs productions et une partie de leurs revenus, alors même que l’information fiable a un coût.

La mobilisation britannique fait ainsi écho à une interrogation plus large : l’IA doit-elle se développer en captant librement le patrimoine culturel et informationnel existant, ou sur la base de mécanismes permettant de documenter les usages, de solliciter les autorisations nécessaires et de rémunérer les ayants droit lorsque cela s’impose ?

Ce qu’il faut surveiller d’ici mars 2026

La première question sera celle du contenu du rapport attendu du gouvernement britannique. Les créateurs surveilleront notamment la place accordée à la transparence : les entreprises d’IA devront-elles indiquer plus précisément quels contenus protégés sont employés dans leurs systèmes ? Sans réponse opérationnelle à cette question, le débat sur les licences et la rémunération restera difficile à concrétiser.

La deuxième concerne les suites politiques du rapport. Une étude d’impact ne modifie pas à elle seule les règles applicables. Il faudra observer si le gouvernement propose ensuite des mesures législatives ou réglementaires, et si celles-ci répondent aux demandes portées par les artistes, les éditeurs et les organisations culturelles.

Enfin, l’accord technologique attendu entre le Royaume-Uni et les États-Unis sera scruté avec attention. Pour la coalition de créateurs, l’enjeu est de s’assurer que le partenariat avec les acteurs américains de la tech ne se traduise pas par un affaiblissement du copyright britannique. La lettre à Keir Starmer fixe une ligne simple : l’innovation en IA ne doit pas se construire sans le consentement, la visibilité et la protection de celles et ceux dont les œuvres lui servent de matière première.

Questions fréquentes

Pourquoi les artistes britanniques interpellent-ils Keir Starmer sur l’IA ?

Les signataires demandent au gouvernement britannique de mieux protéger les œuvres susceptibles d’être utilisées pour entraîner des systèmes d’intelligence artificielle. Ils reprochent notamment à l’exécutif d’avoir écarté des amendements qui auraient imposé davantage de transparence aux entreprises d’IA sur les contenus protégés employés dans leurs modèles.

Quels artistes ont signé la lettre sur le droit d’auteur et l’IA ?

La lettre est notamment signée par Mick Jagger, Paul McCartney, Kate Bush et Elton John. Annie Lennox, l’écrivaine Antonia Fraser et l’acteur et dramaturge Kwame Kwei Armah font aussi partie des soutiens. Au total, plus de 70 artistes et organisations créatives ont rejoint l’appel.

Les entreprises d’IA peuvent-elles utiliser des œuvres protégées sans autorisation au Royaume-Uni ?

C’est précisément l’un des sujets contestés par les signataires de la lettre. Ils dénoncent des usages qu’ils jugent contraires au droit d’auteur et demandent que les entreprises révèlent les contenus protégés utilisés. En septembre 2025, le gouvernement britannique n’a pas encore arrêté de décision définitive sur l’évolution des règles.

Quel lien entre la visite de Donald Trump et le droit d’auteur britannique ?

La visite de Donald Trump intervient alors qu’une annonce est attendue sur un accord technologique entre le Royaume-Uni et les États-Unis, notamment dans l’intelligence artificielle. Les artistes craignent que la recherche de partenariats avec les entreprises technologiques américaines ne conduise Londres à affaiblir la protection des créateurs britanniques.

Quand le gouvernement britannique doit-il répondre aux inquiétudes sur l’IA et le copyright ?

Le gouvernement a indiqué qu’un rapport sur les conséquences de possibles modifications serait publié d’ici la fin de mars 2026. Cette échéance ne constitue pas encore une réforme. Les créateurs attendent donc de voir si elle débouchera sur des obligations concrètes de transparence et sur une meilleure protection de leurs œuvres.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. The Guardian, couverture de l’appel des artistes britanniques sur le droit d’auteur et l’IAwww.theguardian.com
  2. Gouvernement britannique, consultation sur le droit d’auteur et l’intelligence artificiellewww.gov.uk/government/consultations/copyright-and-artificial-intelligence
  3. Gouvernement britannique, informations sur le projet de loi relatif à l’accès et à l’utilisation des donnéesbills.parliament.uk/bills/3825