Régulation et éthique

Au Royaume-Uni, le droit d’auteur face au bras de fer de l’IA

Le gouvernement britannique cherche à désamorcer la colère des créateurs face à l’utilisation de leurs œuvres par l’intelligence artificielle. Il promet des amendements au projet de loi sur les données, une étude d’impact et des rapports sur la transparence. Pour les artistes et une partie des élus, ces garanties restent très insuffisantes.

Débat parlementaire britannique sur l’usage d’œuvres protégées pour entraîner des systèmes d’IA
Illustration : Actu.ai

Le débat sur l’intelligence artificielle ne se joue pas seulement dans les laboratoires ou les grandes entreprises technologiques. Au Royaume-Uni, il se joue aussi dans les catalogues musicaux, les manuscrits, les images et les œuvres qui font vivre des milliers de créateurs. À l’approche d’un examen crucial du projet de loi sur les données par la Chambre des communes, les ministres cherchent un compromis avec un secteur culturel qui redoute de voir ses droits affaiblis au nom de la compétitivité de l’IA.

La controverse porte sur une question simple à formuler, mais redoutablement complexe à régler : une entreprise qui entraîne un modèle d’IA sur des œuvres protégées doit-elle obtenir l’accord préalable de chaque titulaire de droits, ou les créateurs doivent-ils au contraire signaler qu’ils refusent cet usage ? Le gouvernement britannique penche vers cette seconde logique, dite d’« opt-out », ou droit d’opposition. Les artistes y voient un déplacement de la charge de protection sur ceux qui créent, au profit des entreprises capables d’exploiter d’immenses volumes de données.

Pourquoi le projet de loi sur les données devient-il un test pour le droit d’auteur ?

Le projet de loi sur les données est devenu le principal véhicule parlementaire d’un affrontement plus large sur les règles applicables à l’IA. Des amendements déposés autour de ce texte visent à obtenir du gouvernement des engagements précis sur le droit d’auteur, la transparence des jeux de données et l’accès aux contenus nécessaires au développement des modèles.

Au cœur du désaccord se trouve l’entraînement des modèles génératifs. Pour apprendre à produire du texte, de la musique, des images ou du code, ces systèmes analysent généralement des quantités considérables de contenus. Ils repèrent des régularités dans les mots, les sons, les formes ou les associations d’idées. Cette phase d’entraînement est distincte de la diffusion ultérieure d’une réponse ou d’une image par un outil d’IA, mais elle soulève déjà la question de la copie et de l’usage d’œuvres protégées.

Le droit d’auteur protège en principe les œuvres originales et donne à leurs titulaires des droits sur certaines utilisations économiques. Dans la pratique, l’identification des contenus employés par les développeurs d’IA est souvent difficile pour les créateurs : les ensembles de données peuvent être très vastes, composites et insuffisamment documentés. C’est précisément ce manque de visibilité qui nourrit leur mobilisation.

Le débat britannique s’inscrit dans une histoire récente. En 2022, le Royaume-Uni avait envisagé une exception large pour la fouille de textes et de données, y compris à des fins commerciales. Face à une forte opposition des titulaires de droits, le gouvernement avait renoncé à ce projet en 2023. En 2025, l’idée d’un mécanisme d’opposition réapparaît dans les discussions sur l’IA, avec une interrogation inchangée : comment rendre ce refus effectif lorsqu’un créateur ignore quelles œuvres ont été absorbées par un modèle ?

Ce que les ministres promettent avant le vote aux Communes

Face à la pression du monde culturel, les ministres prévoient de modifier le projet de loi sur les données. Le gouvernement s’engage notamment à réaliser une évaluation de l’impact économique de ses propositions concernant le droit d’auteur. Cette étude doit éclairer les conséquences d’une réforme aussi bien pour les créateurs que pour les entreprises technologiques et l’économie britannique.

L’exécutif promet également des rapports consacrés à trois sujets très attendus par le secteur créatif : la transparence, les licences et l’accès aux données pour les développeurs d’IA. Sur le papier, ces engagements reconnaissent que le débat ne peut pas être réduit à une opposition caricaturale entre artistes et innovation. Ils ne disent toutefois pas encore quelles obligations concrètes pèseraient sur les entreprises, ni comment les créateurs pourraient vérifier le respect de leurs droits.

Étape ou enjeuPosition ou engagement évoqué début mai 2025Question en suspens
Utilisation d’œuvres protégéesLe gouvernement explore un système dans lequel le titulaire devrait s’opposer à l’usage de son œuvreComment ce refus serait-il exprimé, retrouvé et respecté à grande échelle ?
Effet économique de la réformeUne évaluation d’impact économique est promiseQuels revenus, métiers et types de création seront précisément étudiés ?
Transparence des modèlesDes rapports sont annoncés sur la transparence, les licences et les donnéesLes développeurs devront-ils identifier les œuvres protégées employées ?
Examen parlementaireLe projet de loi doit revenir à la Chambre des communes la semaine du 5 mai 2025Les amendements obtiendront-ils une majorité suffisante ?

Cette séquence parlementaire est donc bien plus qu’une discussion technique sur la donnée. Elle doit déterminer si le gouvernement accepte d’inscrire des garde-fous plus fermes dans le processus législatif, ou s’il renvoie l’essentiel des réponses à des travaux ultérieurs.

Un droit d’opposition qui inquiète les créateurs

La proposition défendue par le gouvernement consisterait à autoriser les entreprises d’IA à utiliser des œuvres protégées sans demander une permission préalable, sauf si le titulaire des droits choisit de s’y opposer. Ce modèle inverse le principe auquel beaucoup d’artistes sont attachés : pour eux, l’autorisation devrait précéder l’exploitation, et non dépendre de la capacité du créateur à détecter un usage qu’il ne peut pas toujours connaître.

Le problème est à la fois juridique et pratique. Un auteur indépendant, un photographe ou un musicien dispose rarement des mêmes moyens qu’un grand groupe de médias pour gérer des milliers d’options de licence, vérifier les utilisations de ses œuvres et engager une procédure en cas de litige. Sans registre fiable des données d’entraînement, un droit d’opposition risque, selon les opposants, de rester théorique.

Les créateurs craignent aussi un déséquilibre économique. Si les entreprises peuvent accéder à des œuvres protégées sans négociation préalable, les titulaires de droits pourraient perdre une source de revenus ou de contrôle sur la manière dont leur travail contribue à des produits commerciaux. Le débat ne porte donc pas seulement sur la rémunération. Il concerne aussi la reconnaissance de l’auteur, l’intégrité des œuvres et la possibilité de décider des usages associés à son nom ou à son catalogue.

Le gouvernement avance un autre raisonnement. D’après des sources gouvernementales, l’absence de réforme pourrait inciter des entreprises d’IA à s’installer dans d’autres pays, avec le risque que les créateurs britanniques perdent toute possibilité effective de contester l’usage de leurs œuvres. L’argument est celui d’un cadre britannique suffisamment attractif pour garder les acteurs de l’IA dans la juridiction nationale, plutôt que de les voir opérer depuis des pays aux règles différentes, l’Arabie saoudite étant notamment évoquée.

Deux visions de l’accès aux œuvres pour entraîner l’IA

Approche envisagée par le gouvernement

  • Permettre l’utilisation d’œuvres protégées sauf opposition de leurs titulaires.
  • Évaluer les effets économiques avant d’arrêter un cadre plus précis.
  • Publier des rapports sur la transparence, les licences et l’accès aux données.
  • Préserver l’attractivité du Royaume-Uni pour les entreprises d’IA.

Demandes des créateurs et de l’opposition

  • Obtenir une autorisation ou une licence avant l’exploitation des œuvres.
  • Imposer le respect explicite du droit d’auteur britannique aux développeurs.
  • Exiger la divulgation des matériaux protégés utilisés pour l’entraînement.
  • Éviter que les créateurs supportent seuls la charge de surveiller les usages.

Paul McCartney, Elton John et Tom Stoppard dans la mobilisation

La contestation ne vient pas uniquement d’organisations professionnelles. Des figures reconnues de la culture britannique, parmi lesquelles Paul McCartney, Elton John et le dramaturge Tom Stoppard, soutiennent la campagne contre les changements envisagés. Leur intervention donne une visibilité exceptionnelle à un débat que de nombreux auteurs, interprètes et artistes visuels vivent comme une question de survie économique.

Elton John a exprimé sa crainte que les réformes ne « brouillent les lois traditionnelles sur le droit d’auteur », celles qui protègent les revenus des artistes. La formule résume une inquiétude centrale : si les règles deviennent floues, les créateurs les moins armés juridiquement risquent d’être les premiers à en supporter le coût.

Le compositeur britannique Ed Newton-Rex, très engagé contre la réforme, qualifie les changements proposés de « désastreux pour les créateurs ». Son objection vise directement la méthode gouvernementale. Selon lui, les artistes n’ont pas besoin d’attendre une étude d’impact pour comprendre ce qui est en jeu : l’accès à leurs œuvres, la négociation de licences et la préservation de leurs droits existants.

Beeban Kidron, également connue comme Lady Kidron à la Chambre des lords, juge pour sa part que les amendements et engagements avancés ne répondent pas aux problèmes actuels. Elle reproche au gouvernement de ne pas protéger suffisamment la propriété intellectuelle britannique dans un contexte de concurrence internationale accrue. Son intervention reflète une ligne de fond : favoriser l’IA ne devrait pas signifier demander aux créateurs britanniques de renoncer à des droits qu’ils possèdent déjà.

La transparence, le point de friction décisif

Au-delà du principe d’autorisation ou d’opposition, la transparence est devenue le point technique et politique le plus important. Pour exercer un droit, encore faut-il savoir qu’une œuvre a été utilisée. Or les entreprises d’IA ne publient pas systématiquement la liste détaillée des contenus employés lors de l’entraînement de leurs modèles.

Les amendements défendus par les Libéraux-Démocrates cherchent à répondre à ce problème. Ils demandent que les développeurs d’IA respectent la législation britannique sur le droit d’auteur et qu’ils clarifient quels matériaux protégés ont été utilisés pour développer leurs modèles. L’objectif n’est pas seulement d’informer le public : il s’agit de permettre aux titulaires de droits d’identifier une éventuelle exploitation et, le cas échéant, de négocier une licence ou de contester un usage.

Cette exigence pose néanmoins des défis concrets. Les modèles peuvent être entraînés à partir de corpus très vastes, parfois collectés par plusieurs intermédiaires. Certaines données peuvent être publiques sur internet sans être libres de droits. D’autres relèvent de licences, de contrats ou d’exceptions légales spécifiques. Une obligation de transparence utile devrait donc distinguer les types de sources, les conditions d’accès et les droits attachés aux contenus, sans se limiter à une formule générale.

James Frith, membre du comité de la culture, des médias et du sport, soutient que l’industrie créative ne doit pas être poussée à abandonner ses droits légaux. Victoria Collins, porte-parole technologique des Libéraux-Démocrates, estime quant à elle qu’une évaluation économique n’est que le minimum que les créatifs peuvent attendre. Pour ces élus, les rapports annoncés ne doivent pas devenir un substitut à des obligations juridiques claires.

Peter Kyle tente de renouer le dialogue avec le secteur culturel

Avant le vote, Peter Kyle, secrétaire à la science et à la technologie, tente de construire des ponts avec l’industrie créative. Lors d’une réunion récente, il a reconnu le ressentiment des créateurs face à ce qu’ils perçoivent comme une attention prioritaire accordée aux entreprises technologiques.

Cette démarche de dialogue répond à une difficulté politique évidente. Le Royaume-Uni possède une industrie créative majeure, qui repose sur la capacité des auteurs, musiciens, éditeurs, producteurs et artistes à monétiser leurs œuvres. Dans le même temps, le gouvernement veut encourager l’investissement et le développement de l’IA sur son territoire. Ces deux objectifs ne sont pas incompatibles, mais ils exigent un cadre dans lequel la valeur créée et les responsabilités sont clairement réparties.

Le compromis promis par les ministres cherche à gagner du temps et à produire des éléments économiques plus solides. Ses détracteurs y voient le risque inverse : celui de reporter les décisions essentielles alors que l’entraînement de modèles et la commercialisation d’outils génératifs se poursuivent. La question de la temporalité compte donc autant que celle des principes. Une règle adoptée trop tard peut être difficile à appliquer à des modèles déjà entraînés.

Ce qu’il faut surveiller après le retour du texte aux Communes

Le passage du projet de loi à la Chambre des communes, prévu durant la semaine du 5 mai 2025, sera un moment révélateur. Il faudra d’abord observer la portée exacte des amendements gouvernementaux : prévoient-ils seulement des études et des rapports, ou introduisent-ils de véritables obligations de transparence et de respect du droit d’auteur ?

Le sort des propositions soutenues par les Libéraux-Démocrates sera tout aussi important. Leur approche consiste à exiger explicitement des développeurs qu’ils se conforment à la loi britannique et qu’ils divulguent les matériaux protégés utilisés pour entraîner leurs systèmes. Si ces exigences étaient renforcées, elles pourraient donner aux créateurs un levier plus concret que le seul mécanisme d’opposition.

Enfin, le débat britannique sera scruté au-delà de ses frontières. Il cristallise une tension que connaissent de nombreux pays : comment développer l’IA sans transformer les œuvres culturelles en simple matière première gratuite et opaque ? Pour les artistes mobilisés, la réponse ne peut pas reposer sur une promesse de rapport. Elle doit préserver, dans les règles applicables, le consentement, la rémunération et la capacité de savoir ce qui a été fait de leurs créations.

Questions fréquentes

Que veut changer le Royaume-Uni sur le droit d’auteur et l’IA ?

Début mai 2025, le gouvernement britannique envisage un mécanisme permettant aux entreprises d’IA d’utiliser des œuvres protégées pour entraîner leurs modèles, à moins que les titulaires de droits ne s’y opposent. Les ministres promettent aussi une étude d’impact économique et des rapports sur la transparence, les licences et l’accès aux données.

Pourquoi les artistes britanniques s’opposent-ils au système d’opt-out ?

Les artistes estiment qu’un droit d’opposition leur ferait porter la charge de détecter et de refuser des usages souvent invisibles. Ils préféreraient qu’une entreprise demande une autorisation avant d’utiliser une œuvre protégée. Ils redoutent aussi une baisse de leur contrôle et de leurs revenus face à des acteurs technologiques beaucoup plus puissants.

Paul McCartney et Elton John sont-ils engagés contre cette réforme ?

Oui. Paul McCartney, Elton John et Tom Stoppard soutiennent la campagne d’opposition menée par des créateurs contre les changements envisagés. Elton John craint notamment que la réforme ne brouille les règles traditionnelles du droit d’auteur, qui constituent une protection essentielle des revenus des artistes.

Que demandent les Libéraux-Démocrates aux entreprises d’IA ?

Les Libéraux-Démocrates veulent déposer des amendements obligeant les développeurs d’IA à respecter la législation britannique sur le droit d’auteur. Ils demandent également davantage de transparence sur les matériaux protégés utilisés pour entraîner les modèles, afin que les créateurs puissent savoir si leurs œuvres ont été exploitées.

Quand le projet de loi sur les données doit-il être examiné au Royaume-Uni ?

Au moment de la publication de cet article, le 3 mai 2025, le projet de loi sur les données doit revenir à la Chambre des communes au cours de la semaine du 5 mai. Cet examen est décisif, car il doit permettre de mesurer si les engagements gouvernementaux se traduiront par des garanties inscrites dans le texte.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Gouvernement britannique, consultation sur le droit d’auteur et l’intelligence artificiellewww.gov.uk
  2. Parlement britannique, Data (Use and Access) Billbills.parliament.uk/bills/3825
  3. The Guardian, rubrique technologie couvrant le débat britannique sur l’IA et le droit d’auteurwww.theguardian.com/technology