Société et emploi

Chez Google AI, plus de 200 sous-traitants licenciés sur fond de tensions

Plus de 200 personnes chargées d’évaluer et d’améliorer les réponses de l’IA de Google ont été licenciées en août 2025. Employées par le sous-traitant GlobalLogic, elles dénoncent un climat de précarité, sur fond de revendications salariales et de craintes liées à l’automatisation de leurs missions.

Des évaluateurs de réponses d’IA travaillent dans un bureau tandis que des collègues quittent les lieux avec des cartons.
Illustration : Actu.ai

Derrière les réponses fluides d’un assistant comme Gemini, il y a aussi des personnes qui relisent, comparent, corrigent et réécrivent les productions de l’intelligence artificielle. Or, en août 2025, plus de 200 d’entre elles ont perdu leur emploi au cours de plusieurs vagues de licenciements. Ces travailleurs intervenaient sur les produits d’IA de Google, mais étaient employés par GlobalLogic, une entreprise de sous-traitance détenue par le groupe japonais Hitachi.

L’épisode met en lumière une réalité moins visible de la course à l’IA générative : l’amélioration des modèles repose encore largement sur du travail humain. Les personnes concernées ne se décrivent pas comme de simples annotateurs exécutant des tâches répétitives. Beaucoup disposent d’une formation poussée, souvent d’un master ou d’un doctorat, et mettent à contribution des compétences issues de l’écriture, de l’enseignement ou d’autres métiers créatifs. Elles dénoncent aujourd’hui des conditions de travail instables, alors même que leur activité contribue à rendre les outils d’IA plus utiles et plus fiables.

Ce que l’on sait des licenciements d’août 2025

Selon les témoignages rapportés, plus de 200 travailleurs chargés de l’évaluation des produits d’IA de Google ont été licenciés sans préavis au cours de plusieurs vagues survenues en août 2025. Ces suppressions de postes interviennent dans un contexte de conflit grandissant autour de la rémunération, de la transparence salariale et de la sécurité de l’emploi.

Il importe de distinguer les responsabilités. Les personnes visées travaillaient sur des missions liées à Google AI, notamment à l’amélioration de Gemini, mais leur contrat de travail relevait de GlobalLogic. Ce montage est courant dans l’industrie technologique : une entreprise qui développe un produit confie certaines opérations, comme la modération, l’évaluation de données ou l’assurance qualité, à un prestataire spécialisé.

RepèreCe qui est rapporté
Août 2025Plusieurs vagues de licenciements touchent les équipes d’évaluation de produits d’IA de Google.
Plus de 200 personnesNombre de sous-traitants concernés par les licenciements.
GlobalLogicEmployeur de la majorité des évaluateurs basés aux États-Unis, filiale de Hitachi.
GeminiL’un des produits dont les réponses étaient relues, éditées ou réécrites par ces travailleurs.
15 août 2025Date à laquelle Andrew Lauzon dit avoir reçu sa notification de licenciement.

Pour les salariés concernés, l’absence d’explication détaillée alimente le sentiment d’une rupture brutale. Andrew Lauzon, l’un des travailleurs cités dans les témoignages, a reçu le 15 août 2025 une notification évoquant une « réduction de projet ». Malgré la complexité de ses missions et son implication, il dit ne pas avoir obtenu davantage de précisions sur les motifs concrets de sa mise à pied.

Quel travail ces évaluateurs réalisaient-ils pour Gemini ?

Les grands modèles de langage ne deviennent pas performants uniquement grâce à des calculs informatiques et à d’immenses jeux de données. Ils sont aussi améliorés par une phase de retours humains. Des évaluateurs peuvent, par exemple, comparer plusieurs réponses à une même question, signaler une réponse imprécise, réécrire un texte pour le rendre plus clair ou mieux adapté, ou encore déterminer si le ton adopté est approprié.

Dans le cas présent, Google a confié à des prestataires une partie de ce travail d’évaluation. Les travailleurs de GlobalLogic basés aux États-Unis intervenaient principalement sur des contenus en anglais. Leur rôle incluait l’édition et la réécriture de réponses générées par le chatbot Gemini, afin de contribuer à les rendre plus naturelles, pertinentes et conformes aux attentes des utilisateurs.

Ce travail est parfois décrit comme de la modération ou de l’annotation. Ces termes peuvent cependant minimiser la qualification nécessaire. Évaluer une réponse produite par une IA suppose de comprendre la consigne, d’identifier les erreurs factuelles ou de raisonnement, de juger la qualité de la rédaction et, dans certains cas, de produire une meilleure version. Lorsque les sujets sont spécialisés, l’expertise académique ou professionnelle des évaluateurs devient particulièrement importante.

Pourquoi l’externalisation suscite-t-elle autant de critiques ?

L’externalisation permet à une grande entreprise technologique de mobiliser rapidement des équipes importantes, parfois réparties dans plusieurs pays, sans les intégrer directement à ses effectifs. Cette organisation peut apporter de la souplesse au donneur d’ordre, mais elle rend aussi la chaîne de responsabilité moins lisible pour les travailleurs.

Les personnes licenciées étaient associées à des produits très visibles de Google, tout en étant salariées d’un autre groupe. Elles disent faire face à des périodes de licenciements fréquentes et à une sécurité d’emploi limitée. Plusieurs dénoncent également des niveaux de rémunération qu’elles jugent insuffisants au regard de leur qualification et de la nature de leurs missions.

Le retour obligatoire au bureau à Austin, au Texas, a constitué une autre source de tension. D’après les témoignages recueillis, cette exigence a pénalisé des travailleurs confrontés à des contraintes financières ou personnelles. Pour des salariés dont le travail pouvait être réalisé à distance, ce type de politique peut entraîner des frais de transport, de logement ou de garde supplémentaires, et compliquer l’organisation familiale.

Le sujet dépasse ainsi le seul volume des licenciements. Il porte sur la reconnaissance d’un travail indispensable au développement de systèmes d’IA, mais exposé à des règles contractuelles et à une stabilité qui ne semblent pas toujours correspondre au niveau de compétence demandé.

Des revendications collectives suivies d’accusations de représailles

Les suppressions de postes surviennent alors que des travailleurs de GlobalLogic tentaient de faire entendre leurs revendications sur la transparence salariale, la sécurité au travail et la stabilité des emplois. Plusieurs affirment avoir été critiqués ou intimidés après avoir pris la parole sur ces sujets.

Selon les éléments rapportés, des démarches de mobilisation collective, incluant des tentatives de syndicalisation, ont rencontré une opposition. Deux travailleurs ont saisi le National Labor Relations Board, l’autorité fédérale américaine chargée notamment de veiller au respect du droit à l’organisation collective dans le secteur privé. Ils estiment que leurs licenciements sont injustifiés et liés à leurs revendications sur les conditions de travail.

Une plainte déposée auprès de cette institution ne constitue pas, à elle seule, une décision sur le fond. Le National Labor Relations Board peut examiner les faits, déterminer si une procédure mérite d’être engagée et, le cas échéant, conduire à une résolution ou à un contentieux. À ce stade, les informations disponibles font état des accusations des travailleurs, non d’une décision définitive de l’autorité américaine.

Le paradoxe de l’évaluation humaine des IA

Ce que permet l’intervention humaine

  • Comparer la qualité de plusieurs réponses générées par un modèle.
  • Réécrire des contenus pour les rendre plus clairs et plus utiles.
  • Repérer des erreurs, des formulations inadaptées ou des réponses peu fiables.
  • Apporter une expertise linguistique, éditoriale ou académique aux cas complexes.

Ce que redoutent les travailleurs

  • Des licenciements fréquents et une faible visibilité sur la durée des missions.
  • Une rémunération jugée insuffisante au regard des qualifications demandées.
  • Des pressions alléguées après des revendications sur les salaires et la sécurité de l’emploi.
  • L’automatisation progressive de tâches qu’ils contribuent eux-mêmes à améliorer.

L’IA peut-elle remplacer ceux qui l’entraînent ?

C’est l’une des inquiétudes les plus fortes exprimées par les travailleurs restants. Leur activité consiste à aider les systèmes d’IA à produire de meilleures réponses. Or, des documents internes évoqués dans les témoignages indiquent que GlobalLogic envisage d’utiliser ces mêmes évaluateurs humains pour perfectionner des systèmes susceptibles, à terme, d’automatiser une part croissante de leurs tâches.

Cette perspective n’implique pas que tout jugement humain puisse être remplacé immédiatement. Les systèmes automatisés peuvent accélérer le tri de grandes quantités de réponses, repérer certains écarts ou appliquer des critères répétitifs. Mais ils risquent aussi de reproduire leurs propres erreurs si personne ne contrôle régulièrement les évaluations produites. La qualité d’un assistant conversationnel dépend notamment de la capacité à traiter les demandes ambiguës, les nuances culturelles, les cas atypiques et les contenus sensibles.

Le problème est donc autant économique qu’éthique. Les travailleurs peuvent se retrouver dans une situation paradoxale : contribuer à entraîner l’outil qui réduit ensuite les besoins en main-d’œuvre sur leurs propres missions. Sans garanties sur les transitions de poste, la formation ou la reconnaissance des compétences, l’automatisation peut accentuer la précarité au lieu de libérer du temps pour des tâches plus qualifiées.

Un signal pour l’ensemble du secteur technologique

L’affaire intervient dans une industrie déjà marquée par des réductions d’effectifs et une réorganisation rapide autour de l’intelligence artificielle. TikTok et Microsoft ont eux aussi annoncé des suppressions de postes dans un contexte de transition vers l’IA. Il serait toutefois réducteur de considérer chaque licenciement comme la conséquence directe d’un algorithme : les décisions d’entreprise relèvent aussi de stratégies de coûts, de réorganisation, de sous-traitance et d’arbitrages sur les produits à développer.

Le cas des évaluateurs de Google AI donne néanmoins une illustration concrète des tensions qui accompagnent cette transformation. D’un côté, les entreprises cherchent à industrialiser et automatiser le contrôle de leurs modèles. De l’autre, la fiabilité de ces modèles dépend encore de travailleurs capables d’apporter un jugement nuancé, une expertise linguistique et une connaissance des usages réels.

La visibilité de Gemini contraste avec l’invisibilité relative de celles et ceux qui participent à son amélioration. Pour le grand public, un chatbot apparaît souvent comme un produit entièrement automatisé. En pratique, ses réponses résultent aussi de décisions humaines : choix des données, règles de sécurité, critères de qualité et travail d’évaluation au quotidien.

Ce qu’il faut surveiller

La première question sera celle de la procédure engagée auprès du National Labor Relations Board. Son évolution permettra de savoir si les accusations de licenciements liés aux revendications collectives donnent lieu à des suites formelles. Elle pourrait aussi contribuer à préciser les protections dont disposent les salariés de prestataires travaillant pour les grandes plateformes technologiques.

Il faudra également observer la manière dont GlobalLogic et les autres sous-traitants organisent l’automatisation de l’évaluation des IA. Si les outils automatisés gagnent du terrain, les entreprises devront démontrer qu’ils maintiennent un niveau suffisant de contrôle humain, particulièrement sur les réponses sensibles, les erreurs factuelles et les sujets complexes.

Enfin, cette affaire pose une question plus large aux groupes qui conçoivent des IA génératives : qui doit répondre des conditions de travail nécessaires à l’amélioration de leurs produits ? La réponse ne dépend pas seulement du contrat qui lie un salarié à son employeur. Elle concerne aussi la responsabilité des donneurs d’ordre, la transparence de leurs chaînes de sous-traitance et la place qu’ils entendent réserver au travail humain dans l’économie de l’IA.

Questions fréquentes

Combien de personnes ont été licenciées sur les projets d’IA de Google ?

Plus de 200 personnes ont été licenciées lors de plusieurs vagues survenues en août 2025. Elles travaillaient à l’évaluation et à l’amélioration de produits d’intelligence artificielle de Google. Elles n’étaient toutefois pas salariées directement par Google : leur employeur était GlobalLogic, un prestataire détenu par Hitachi.

Les personnes licenciées travaillaient-elles directement pour Google ?

Non. Elles réalisaient des missions liées aux produits d’IA de Google, dont Gemini, mais étaient employées par GlobalLogic. Cette distinction est importante : Google est le donneur d’ordre des travaux concernés, tandis que GlobalLogic est l’entreprise qui employait la majorité des évaluateurs américains visés.

Quel était le rôle des évaluateurs de Gemini ?

Ces évaluateurs relisaient, éditaient et réécrivaient des réponses générées par l’IA afin d’en améliorer la qualité. Ils pouvaient comparer différentes formulations, repérer des erreurs ou juger la pertinence d’un résultat. Beaucoup avaient un master ou un doctorat et venaient de l’écriture, de l’enseignement ou d’autres domaines créatifs.

Pourquoi des travailleurs ont-ils saisi le National Labor Relations Board ?

Deux travailleurs ont déposé une plainte auprès de cette autorité américaine, estimant avoir été licenciés injustement en raison de leurs revendications sur la transparence salariale, la sécurité et les conditions de travail. Cette démarche ne vaut pas décision : le National Labor Relations Board doit examiner les éléments avant toute conclusion sur le fond.

L’intelligence artificielle va-t-elle remplacer les évaluateurs humains ?

Les travailleurs concernés redoutent que les outils qu’ils aident à perfectionner automatisent progressivement leurs missions. L’automatisation peut prendre en charge certains contrôles répétitifs, mais l’évaluation humaine demeure importante pour les cas ambigus, les réponses complexes et les enjeux de fiabilité. L’ampleur réelle des remplacements dépendra des choix d’organisation des entreprises.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. The Guardian, rubrique technologie, informations rapportées sur les licenciements de sous-traitants de Google AIwww.theguardian.com/technology
  2. National Labor Relations Board, autorité américaine compétente pour les droits collectifs au travailwww.nlrb.gov
  3. GlobalLogic, présentation de l’entreprise de services technologiques détenue par Hitachiwww.globallogic.com