Entreprises et marchés

Au Japon, NVIDIA se place au cœur des ambitions nationales en IA

Au NVIDIA AI Summit Japan, le groupe américain a détaillé son rôle dans la stratégie technologique japonaise. Modèles adaptés à la langue locale, jumeaux numériques, centres de données et coopération avec SoftBank : l’enjeu est autant industriel que démographique pour un pays confronté au vieillissement de sa population.

Ingénieur observant un jumeau numérique d’usine robotisée relié à une infrastructure de calcul IA au Japon
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle n’est pas seulement, pour le Japon, un nouveau marché technologique. Elle est aussi envisagée comme un levier pour préserver la capacité de production du pays, moderniser ses entreprises et répondre à une pénurie de main-d’œuvre appelée à s’accentuer avec le vieillissement de la population. Au NVIDIA AI Summit Japan, organisé en novembre 2024, le fabricant américain de puces graphiques a présenté une stratégie fondée sur des partenaires locaux, des infrastructures de calcul et des logiciels destinés aux usages concrets de l’industrie.

L’ambition est vaste : aider les entreprises japonaises à construire et déployer leurs propres systèmes d’IA, sans réduire ce mouvement à l’adoption de simples assistants conversationnels. Les annonces portent à la fois sur des modèles de langage mieux adaptés au japonais, des outils de simulation industrielle, des centres de conseil et une infrastructure de centres de données. NVIDIA cherche ainsi à se placer comme un fournisseur central de la puissance de calcul et des plateformes logicielles nécessaires à cette transformation.

Une ambition d’IA adaptée aux réalités japonaises

Le Japon entend compter parmi les pays les plus actifs dans l’intelligence artificielle. Cette ambition suppose de concevoir des technologies qui fonctionnent avec précision dans la langue, les pratiques professionnelles et les contraintes réglementaires locales. Pour les modèles de langage, la question ne consiste donc pas uniquement à traduire des outils créés ailleurs.

La langue japonaise repose notamment sur plusieurs systèmes d’écriture et sur des niveaux de politesse qui varient selon le contexte social ou professionnel. Ces particularités peuvent influencer le sens d’une demande, le ton d’une réponse ou l’interprétation d’un document. Des experts japonais développent ainsi des modèles capables de mieux prendre en compte les nuances de la langue et de la culture du pays.

Cette adaptation est particulièrement importante dans les secteurs où une réponse approximative peut avoir de lourdes conséquences : la santé, la finance et l’industrie manufacturière. Dans ces domaines, les entreprises recherchent des systèmes capables d’assister les salariés dans la consultation de documents, l’analyse de données ou l’automatisation de certaines étapes, tout en s’intégrant à des processus déjà très structurés.

NVIDIA, fournisseur de puces mais aussi de logiciels

NVIDIA est d’abord connu pour ses processeurs graphiques, ou GPU, devenus essentiels à l’entraînement et à l’exécution de nombreux systèmes d’IA. Ces puces peuvent effectuer en parallèle un très grand nombre d’opérations mathématiques, une caractéristique utile pour les modèles de langage, la vision par ordinateur ou les simulations scientifiques.

Mais le groupe veut aussi être présent dans la couche logicielle et dans l’accompagnement des entreprises. Au Japon, Accenture, Deloitte et EY Japan collaborent avec NVIDIA pour mettre en place des centres d’innovation consacrés à l’IA dans le pays. Leur rôle est de rapprocher les logiciels et modèles fournis par NVIDIA des besoins opérationnels des organisations japonaises.

Ces centres visent à aider les entreprises à passer du démonstrateur à des applications utilisables dans leur activité. L’objectif affiché est de déployer à la fois de l’IA dite d’entreprise, utilisée pour les processus internes et les données professionnelles, et de l’IA physique. Cette dernière expression désigne des systèmes qui interagissent avec le monde réel, par exemple dans une usine automatisée, un entrepôt robotisé ou un environnement de mobilité.

Des centres de conseil dédiés à l’IA ont par ailleurs été ouverts à Tokyo et dans la région du Kansai. Ils doivent offrir aux entreprises un accès plus direct aux technologies de NVIDIA et à l’expertise de partenaires capables de les intégrer à leurs outils existants.

Omniverse et les jumeaux numériques : simuler avant d’agir

Parmi les plateformes mises en avant figure NVIDIA Omniverse, un environnement destiné à concevoir des jumeaux numériques. Un jumeau numérique est la représentation virtuelle d’un objet, d’une machine, d’un bâtiment ou d’un système industriel réel. Il permet de visualiser un environnement, de modifier certains paramètres et d’observer les effets potentiels de ces changements avant toute intervention physique.

Dans une usine, un tel outil peut servir à simuler l’implantation d’une ligne de production, les déplacements de robots ou la circulation de marchandises. L’intérêt est de pouvoir tester plusieurs scénarios sans interrompre une activité réelle ni engager immédiatement les coûts d’un essai matériel. Pour les systèmes d’IA, cette étape de simulation permet aussi d’évaluer un comportement dans un environnement contrôlé avant un déploiement sur le terrain.

L’enjeu est particulièrement pertinent pour l’industrie japonaise, historiquement forte dans la robotique, l’automobile et la fabrication de précision. Une modification dans un site de production peut entraîner des conséquences sur la cadence, la sécurité ou la qualité. Les jumeaux numériques ne garantissent pas que tous les problèmes seront anticipés, mais ils offrent un espace de test qui réduit les risques liés à l’expérimentation directe.

Initiative annoncéeActeurs citésObjectif principal
Centres d’innovation en IANVIDIA, Accenture, Deloitte, EY JapanAdapter les logiciels et modèles d’IA aux besoins des entreprises japonaises
Centres de conseilNVIDIA et partenaires, à Tokyo et dans le KansaiFaciliter l’accès des entreprises aux technologies d’IA récentes
Jumeaux numériquesEntreprises japonaises utilisant OmniverseSimuler des systèmes industriels et d’IA avant leur mise en œuvre réelle
Centres de données IASoftBank, GMO Internet Group, KDDI, avec l’appui du ministère japonais compétentFournir l’infrastructure de calcul nécessaire aux projets d’IA
Supercalculateur pour l’IANVIDIA et SoftBankDévelopper une capacité de calcul reposant sur la plateforme Blackwell

Le vieillissement démographique change l’équation

Le déploiement de l’IA au Japon répond également à un défi social et économique de long terme. Avec une population vieillissante, le pays fait face à une pression croissante sur le marché du travail. L’automatisation et la robotique y occupent déjà une place importante, notamment dans les usines et certains services. L’IA est désormais présentée comme un complément susceptible d’améliorer la productivité et de soulager certaines tâches répétitives.

Cette perspective explique pourquoi le débat japonais ne se limite pas aux outils de création de texte ou d’image. Il concerne aussi la continuité des activités industrielles, la disponibilité de personnels dans certains secteurs et la modernisation des télécommunications. La vision du gouvernement est résumée par l’ambition de faire du Japon « le pays le plus ami de l’IA ».

Cette formule traduit une volonté politique d’encourager les usages, mais elle ne résout pas toutes les difficultés. Les entreprises doivent disposer de données exploitables, former leurs salariés, protéger leurs informations sensibles et mesurer l’utilité réelle des systèmes déployés. L’IA peut automatiser ou assister certaines opérations, elle ne remplace pas automatiquement les compétences humaines nécessaires à la supervision, à la maintenance et à la prise de décision.

Un marché en croissance et des centres de données à construire

La dynamique économique annoncée est considérable. La valeur du marché japonais de l’IA a atteint 5,9 milliards de dollars en 2024, avec une croissance de 31,2 % sur l’année. Ce rythme illustre l’intérêt grandissant des entreprises et des pouvoirs publics, mais aussi l’ampleur des investissements nécessaires pour transformer cet intérêt en usages déployés à grande échelle.

Car les applications d’IA avancées reposent sur une infrastructure lourde. Il faut des puces, des serveurs, des réseaux, des logiciels et des centres de données capables d’héberger et de traiter de grands volumes de calcul. Les géants du cloud et des télécommunications ont donc un rôle décisif dans cette stratégie.

SoftBank, GMO Internet Group et KDDI travaillent avec NVIDIA à la construction de l’infrastructure d’IA du pays. Avec le soutien du ministère japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie, ces acteurs s’emploient à établir des centres de données dédiés à l’IA pour des secteurs tels que la robotique, l’automobile et les télécommunications.

Le choix de bâtir cette capacité localement répond à un besoin de souveraineté opérationnelle autant qu’à une logique de performance. Les entreprises ont besoin d’accéder à des ressources de calcul adaptées, en particulier lorsqu’elles manipulent des données industrielles ou développent des applications qui doivent fonctionner avec une faible latence. Cela ne signifie pas l’indépendance complète vis-à-vis des technologies étrangères : NVIDIA demeure précisément l’un des fournisseurs clés de cette infrastructure.

SoftBank et Blackwell, un pari sur le supercalcul

Le partenariat entre NVIDIA et SoftBank constitue l’un des éléments les plus visibles des annonces. Les deux entreprises travaillent au développement de ce qui est présenté comme le superordinateur le plus puissant du Japon dédié à l’IA. Il doit s’appuyer sur la plateforme Blackwell de NVIDIA, conçue pour fournir une puissance de calcul destinée aux charges de travail d’intelligence artificielle.

Un supercalculateur de ce type n’a pas vocation à servir directement chaque utilisateur final. Il peut devenir une ressource partagée pour entraîner de grands modèles, exécuter des simulations complexes ou proposer une capacité de calcul à des entreprises et institutions qui ne pourraient pas la construire seules. Sa puissance théorique ne suffit toutefois pas à déterminer son impact : tout dépendra de son accès effectif, de ses usages et de la capacité des organisations à développer des projets pertinents.

SoftBank a également lancé un réseau hybride associant l’IA et la 5G, présenté comme une première mondiale. L’ambition est de rapprocher les capacités d’intelligence artificielle des réseaux de télécommunications, un domaine stratégique pour connecter les équipements industriels, les services et les futurs usages de l’IA physique. Cette orientation place les télécoms au cœur de l’écosystème, aux côtés des fabricants de puces et des entreprises de conseil.

Ce qu’il faut surveiller

Les annonces de novembre 2024 dessinent une feuille de route cohérente : modèles mieux localisés, accompagnement des entreprises, simulation industrielle et puissance de calcul nationale. Le Japon possède des atouts solides, notamment son expertise dans la robotique, l’automobile, l’électronique et les télécommunications. NVIDIA, de son côté, y trouve un marché où les besoins industriels et démographiques donnent une forte justification aux investissements dans l’IA.

La prochaine étape sera celle de l’exécution. Les centres d’innovation devront démontrer qu’ils produisent des cas d’usage utiles au-delà des présentations technologiques. Les centres de données devront fournir des capacités accessibles et suffisamment fiables. Quant aux jumeaux numériques et à l’IA physique, ils devront prouver qu’ils apportent des gains mesurables sans fragiliser la sécurité ou la qualité des opérations.

La stratégie japonaise ne repose donc pas sur une seule entreprise, même si NVIDIA en est un rouage majeur. Elle dépendra de la coopération entre industriels, opérateurs de télécommunications, sociétés de conseil, pouvoirs publics et salariés. C’est de cette capacité à transformer l’infrastructure en bénéfices concrets que dépendra la place réelle du Japon dans la prochaine phase de l’intelligence artificielle.

Questions fréquentes

Quel est le rôle de NVIDIA dans la stratégie d’IA du Japon ?

NVIDIA fournit les processeurs graphiques et les plateformes logicielles nécessaires à de nombreux projets d’intelligence artificielle. Au Japon, l’entreprise s’appuie sur des partenaires tels qu’Accenture, Deloitte, EY Japan et SoftBank pour aider les organisations à développer des modèles, des simulations industrielles et des infrastructures de calcul adaptées à leurs besoins.

Pourquoi le Japon développe-t-il des modèles d’IA adaptés au japonais ?

La langue japonaise comporte des systèmes d’écriture, des niveaux de politesse et des nuances culturelles qui peuvent modifier le sens d’une requête ou d’une réponse. Des modèles mieux adaptés au contexte local peuvent être plus pertinents dans des secteurs exigeants comme la santé, la finance et l’industrie, même s’ils doivent toujours être contrôlés par des professionnels.

Qu’est-ce qu’un jumeau numérique utilisé avec NVIDIA Omniverse ?

Un jumeau numérique est une réplique virtuelle d’un objet, d’une machine ou d’un système réel. Avec Omniverse, une entreprise peut simuler par exemple une ligne de production, des robots ou des flux logistiques. Elle peut ainsi tester des réglages et évaluer des scénarios avant de les appliquer dans une usine ou un autre environnement physique.

Pourquoi l’IA est-elle un enjeu démographique au Japon ?

Le vieillissement de la population japonaise accentue les tensions sur le marché du travail. L’IA et la robotique sont envisagées comme des outils capables d’automatiser certaines tâches, d’assister les employés et d’améliorer la productivité. Elles ne suppriment toutefois pas le besoin de formation, de supervision humaine et de compétences spécialisées.

Que prévoit le partenariat entre SoftBank et NVIDIA ?

SoftBank et NVIDIA travaillent au développement d’un superordinateur reposant sur la plateforme Blackwell de NVIDIA, présenté comme le plus puissant du Japon pour l’IA. SoftBank a aussi lancé un réseau hybride combinant IA et 5G. Ces projets visent à renforcer la capacité de calcul et les réseaux nécessaires aux usages industriels de l’intelligence artificielle.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. NVIDIA, annonces sur l’accélération de la transformation IA des entreprises japonaisesnvidianews.nvidia.com/news/japans-leading-companies-accelerate-ai-transformation-with-nvidia
  2. NVIDIA, partenariat avec SoftBank autour du supercalculateur et du réseau IA-5Gnvidianews.nvidia.com/news/nvidia-and-softbank-corp-accelerate-japans-global-leadership-in-ai
  3. SoftBank Corp., actualités et communiqués officielswww.softbank.jp/en/corp/news
  4. IDC, analyses du marché mondial de l’intelligence artificiellewww.idc.com