L’IA de Keir Starmer peut-elle tenir avec sa promesse d’électricité propre en 2030 ?
Le gouvernement britannique veut faire de l’intelligence artificielle un levier de croissance et multiplier par vingt sa capacité publique de calcul d’ici 2030. Mais les centres de données exigent une électricité abondante, au moment même où Londres promet un système électrique propre. Le défi est autant celui du réseau que de la production d’énergie.

L’intelligence artificielle est devenue l’un des piliers de la stratégie économique de Keir Starmer. Le Premier ministre britannique veut accélérer l’équipement public en capacités de calcul, attirer des infrastructures numériques et faire du Royaume-Uni un terrain favorable au développement de l’IA. Mais cette promesse numérique se heurte à une contrainte très matérielle : chaque nouveau centre de données doit être alimenté en électricité, raccordé au réseau et refroidi en continu.
Cette réalité place le gouvernement face à un exercice d’équilibre délicat. Londres veut, dans le même horizon de temps, bâtir un système électrique propre d’ici 2030 et multiplier par vingt la capacité de calcul d’IA sous contrôle public. L’enjeu n’est pas de choisir mécaniquement entre climat et technologie. Il consiste à organiser leur développement de manière à ce que l’un ne ralentisse pas l’autre.
Deux ambitions nationales concentrées sur 2030
Le projet présenté par Keir Starmer vise à renforcer fortement les capacités de calcul mises au service du secteur public. Dans l’IA moderne, la puissance de calcul désigne les ressources informatiques nécessaires pour entraîner et faire fonctionner des modèles. Elles reposent principalement sur des serveurs regroupés dans des centres de données, des bâtiments qui demandent une alimentation électrique très fiable.
En parallèle, le gouvernement britannique a fait de l’électricité propre une priorité politique. Pour atteindre son objectif à l’horizon 2030, le pays doit accélérer très fortement le déploiement des productions renouvelables. Les ordres de grandeur évoqués montrent à quel point le chantier est vaste.
| Objectif ou besoin | Échéance indiquée | Effort annoncé ou estimé |
|---|---|---|
| Capacité de calcul d’IA sous contrôle public | 2030 | Multipliée par 20 |
| Éolien terrestre | 2030 | Capacité à doubler |
| Production photovoltaïque | 2030 | À tripler |
| Éolien offshore | 2030 | À quadrupler |
| Pylônes et lignes souterraines | Cinq prochaines années | Déploiement à multiplier par 5 |
Ces objectifs ne portent pas tous sur la même chose. Le calcul public ne résume pas à lui seul l’ensemble de la demande des entreprises technologiques, tandis que les objectifs renouvelables concernent la production électrique nationale. Leur juxtaposition révèle toutefois une même dépendance : la disponibilité d’électricité bas-carbone, au bon endroit et au bon moment.
Pourquoi les centres de données pèsent-ils sur le système électrique ?
Un centre de données n’est pas un simple immeuble de bureaux rempli d’ordinateurs. Il rassemble des milliers de serveurs, des équipements de stockage, des réseaux et des systèmes de refroidissement. Son activité doit rester stable : une interruption de courant peut rendre des services indisponibles et perturber les organisations qui y recourent.
L’essor de l’IA renforce ces besoins. L’entraînement de grands modèles nécessite d’effectuer un très grand nombre de calculs sur des infrastructures spécialisées. Leur utilisation quotidienne, par des administrations, entreprises ou particuliers, entretient également une demande continue. À cela s’ajoute l’énergie nécessaire au refroidissement, particulièrement importante lorsque les équipements fonctionnent intensément.
Le problème britannique ne se limite donc pas à la quantité annuelle d’électricité produite. Le réseau doit aussi pouvoir fournir une puissance suffisante lors des pointes de consommation et acheminer cette électricité jusqu’aux sites concernés. Or les centres de données peuvent concentrer leur demande sur quelques zones géographiques, tandis que l’éolien offshore, le solaire ou l’éolien terrestre sont parfois produits loin des bassins de consommation.
Cette différence entre le lieu de production et le lieu de consommation rend les lignes électriques, les sous-stations et les raccordements aussi importants que les centrales ou les parcs renouvelables eux-mêmes.
Une promesse d’électricité propre déjà sous tension
Le National Energy System Operator, l’organisme chargé de la planification du système énergétique britannique, estime que la trajectoire vers une électricité propre en 2030 se situe déjà « à la limite de ce qui est réalisable ». Cette appréciation souligne que le défi ne part pas d’une page blanche : les projets renouvelables, les raccordements et les renforcements du réseau doivent déjà progresser à une cadence exceptionnelle.
Le Royaume-Uni a fermé ses dernières centrales à charbon, une étape majeure dans la réduction des émissions du secteur électrique. Mais la fermeture du charbon ne supprime pas le besoin de moyens capables de produire lorsque le vent est faible, que le soleil ne brille pas ou que la demande augmente fortement. Dans ces moments, les centrales à gaz restent essentielles pour combler les manques de production renouvelable.
Un épisode de froid a d’ailleurs illustré cette vulnérabilité : le réseau a dû rémunérer des centrales à gaz à des tarifs très élevés afin de sécuriser l’approvisionnement. Sans chiffre précis, cet épisode rappelle une règle simple : quand la production renouvelable est insuffisante et que la consommation grimpe, la capacité pilotable devient décisive.
C’est là que la croissance de l’IA peut créer une tension. Si de nouveaux centres de données accroissent rapidement la demande avant que les capacités propres, le stockage et les réseaux ne soient prêts, le système peut être davantage conduit à s’appuyer sur le gaz. L’ambition climatique ne serait pas nécessairement abandonnée, mais elle deviendrait plus difficile à tenir dans les délais annoncés.
Les « zones de croissance de l’IA » posent la question des raccordements
Pour accélérer le déploiement de l’IA, le gouvernement envisage des « zones de croissance de l’IA ». L’idée est de concentrer des infrastructures et de faciliter leur développement. Cette logique peut réduire certains délais administratifs et attirer les investissements. Elle soulève cependant une question immédiate : ces zones disposeront-elles d’une alimentation électrique compatible avec la promesse d’un système propre ?
Un centre de données ne peut être installé seulement en fonction du foncier disponible ou de la couverture numérique. Il faut vérifier la capacité du réseau local, construire ou renforcer des postes électriques et, si besoin, créer de nouvelles lignes. Dans un système en transformation, chaque raccordement majeur entre en concurrence avec d’autres besoins : électrification de l’industrie, logements, transports, production renouvelable et solutions de stockage.
National Grid a indiqué qu’il faudrait multiplier par cinq le déploiement de pylônes et de lignes souterraines au cours des cinq prochaines années. Cette estimation donne la mesure du goulet d’étranglement. Construire des éoliennes ou des centrales solaires ne suffit pas si l’électricité ne peut pas circuler vers les consommateurs.
Deux trajectoires à coordonner d’ici 2030
Accélération de l’IA
- Capacité publique de calcul appelée à être multipliée par 20.
- Développement envisagé de zones de croissance de l’IA.
- Nouveaux centres de données exigeant une alimentation électrique continue.
- Besoin de raccordements solides et rapides pour les infrastructures numériques.
Transition électrique
- Éolien terrestre à doubler, solaire à tripler et éolien offshore à quadrupler.
- Système électrique propre visé pour 2030.
- Réseau de pylônes et de lignes souterraines à déployer cinq fois plus vite.
- Recours au gaz encore nécessaire lors des périodes de faible production renouvelable.
Le vrai arbitrage : accélérer sans déplacer le problème climatique
Le gouvernement prévoit la création d’un conseil consacré à l’énergie nécessaire à l’IA, sous l’égide de ministres. Cette initiative reconnaît implicitement que l’accès à l’électricité est devenu une condition de la politique numérique. Son efficacité dépendra toutefois de la manière dont seront hiérarchisés les projets et les investissements.
Le risque politique tient à la concurrence entre des priorités toutes présentées comme urgentes. Les ressources financières, les compétences d’ingénierie, les capacités de raccordement et le temps des administrations ne sont pas illimités. Une attention excessive portée à l’alimentation des centres de données pourrait réduire l’effort disponible pour décarboner l’industrie lourde, construire des logements durables ou moderniser d’autres infrastructures.
L’alternative n’est pas de considérer l’IA comme incompatible par nature avec la transition énergétique. Il s’agit plutôt de fixer des conditions à son expansion : localisation des centres de données là où le réseau peut les accueillir, maîtrise de leur efficacité énergétique et cohérence avec les nouveaux moyens de production bas-carbone.
Le gouvernement met notamment en avant le développement de moyens de production d’électricité, parmi lesquels les réacteurs nucléaires modulaires, ainsi que d’autres technologies de pointe. Ces projets pourraient contribuer à une offre électrique moins carbonée. Ils ne dispensent pas pour autant de résoudre les contraintes immédiates de réseau et de calendrier.
L’IA peut aussi aider à intégrer davantage de renouvelables
L’IA n’est pas seulement une source de consommation. Utilisée dans le système énergétique, elle peut aider à analyser de grands volumes de données, améliorer les prévisions de production éolienne et solaire, anticiper la demande ou optimiser le fonctionnement de certains équipements. Ces usages peuvent être utiles dans un réseau où l’électricité renouvelable varie selon la météo.
Le stockage de l’énergie constitue également une pièce importante du puzzle. Des technologies de stockage émergentes peuvent aider à conserver de l’électricité lorsque la production est abondante et à la restituer lors des périodes de tension. Elles renforcent la capacité du réseau à tirer parti du solaire et de l’éolien, sans devoir recourir aussi fréquemment aux centrales à gaz.
Mais il faut distinguer une possibilité technologique d’un résultat garanti. Une IA qui optimise le réseau ne compense pas, à elle seule, l’absence de lignes, de capacité de production ou de stockage. De même, une politique favorable à l’IA ne devient pas automatiquement une politique énergétique propre parce qu’elle emploie des outils numériques sophistiqués.
Les opérateurs de centres de données affirment s’engager à respecter des normes d’efficacité énergétique. C’est un élément important, mais il faudra apprécier ces engagements à l’aune de la hausse globale des besoins. La question centrale reste celle de l’électricité effectivement disponible pour alimenter ces sites, et de son origine.
Ce qu’il faut surveiller d’ici 2030
La réussite de Keir Starmer dépendra moins d’une opposition abstraite entre IA et énergie verte que de l’alignement concret des calendriers. La construction des centres de données, l’arrivée de nouvelles productions renouvelables, le renforcement des lignes et le développement de solutions de stockage devront avancer ensemble.
Plusieurs indicateurs seront déterminants : la vitesse réelle des raccordements, l’avancement des projets éoliens et solaires, la capacité du pays à réduire son recours au gaz durant les périodes de tension, ainsi que les exigences appliquées aux futurs sites informatiques. Les choix d’implantation des zones de croissance de l’IA seront eux aussi révélateurs : ils diront si l’infrastructure numérique est planifiée en fonction des contraintes du réseau, ou si le réseau doit courir après elle.
L’IA peut devenir un outil utile à la transition, notamment pour mieux piloter un système électrique complexe. Mais l’expansion du calcul ne produit aucune électricité par elle-même. En janvier 2025, l’enjeu pour le Royaume-Uni est donc clair : faire de sa stratégie numérique un complément de sa politique énergétique, plutôt qu’une nouvelle source de dépendance aux centrales à gaz.
Questions fréquentes
Keir Starmer veut-il vraiment multiplier par 20 la puissance de calcul d’IA ?
Oui. Le projet présenté par le gouvernement britannique prévoit de multiplier par vingt, d’ici 2030, la capacité de calcul d’intelligence artificielle sous contrôle public. Cette capacité sert à fournir les ressources informatiques nécessaires au développement et à l’utilisation de l’IA, notamment au sein de centres de données très consommateurs d’électricité.
Pourquoi l’intelligence artificielle consomme-t-elle autant d’électricité ?
Les modèles d’IA reposent sur de nombreux serveurs qui réalisent des calculs intensifs, notamment pendant leur entraînement. Ces équipements fonctionnent dans des centres de données qui doivent aussi être refroidis et alimentés sans interruption. La consommation dépend donc à la fois des calculs, du nombre d’utilisateurs et du fonctionnement des installations qui les hébergent.
L’IA peut-elle empêcher le Royaume-Uni d’avoir une électricité propre en 2030 ?
Elle ne l’empêchera pas automatiquement, mais elle peut compliquer l’objectif si la demande des centres de données augmente plus vite que la production propre, le stockage et les réseaux. Dans les périodes de faible production renouvelable, une demande supplémentaire peut renforcer le besoin de centrales à gaz pour garantir l’alimentation électrique.
Quels changements le réseau électrique britannique doit-il réaliser ?
Le réseau doit raccorder de nouveaux parcs éoliens, des installations solaires et des consommateurs importants comme les centres de données. National Grid estime que le déploiement de pylônes et de lignes souterraines devra être multiplié par cinq sur les cinq prochaines années. Les sous-stations et les capacités de raccordement sont également des enjeux essentiels.
L’IA peut-elle aider la transition vers les énergies renouvelables ?
Oui, elle peut contribuer à prévoir la production de l’éolien et du solaire, anticiper les variations de consommation et optimiser certains éléments du réseau. Ces outils peuvent faciliter l’intégration d’énergies variables. Ils ne remplacent toutefois ni les nouvelles capacités de production, ni les lignes électriques, ni les solutions de stockage nécessaires au système.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Gouvernement britannique, plan d’action sur les opportunités de l’IAwww.gov.uk/government/publications/ai-opportunities-action-plan
- Gouvernement britannique, plan d’action Clean Power 2030www.gov.uk/government/publications/clean-power-2030-action-plan
- National Energy System Operator, organisme britannique de planification énergétiquewww.neso.energy
- National Grid, programme de modernisation du réseau électriquewww.nationalgrid.com



