Keir Starmer veut redonner aux médias le contrôle de leurs contenus face à l’IA
Face aux systèmes d’IA qui exploitent d’immenses volumes de textes, Keir Starmer affirme que les éditeurs doivent garder la main sur leurs contenus. Le Premier ministre britannique lie la protection du droit d’auteur au financement du journalisme, à la liberté de la presse et à la qualité du débat démocratique.

Les outils d’intelligence artificielle ne fonctionnent pas dans le vide : leurs modèles sont entraînés à partir de quantités considérables de textes disponibles en ligne. Parmi eux figurent des articles de presse, produits au prix d’un travail de reportage, d’édition et de vérification. À mesure que ces outils peuvent résumer l’actualité ou répondre directement aux internautes, une question devient centrale : qui décide de l’usage de cette matière première informationnelle, et qui en tire les revenus ?
Le 28 octobre 2024, le Premier ministre britannique Keir Starmer a pris position sur ce sujet en affirmant que les médias devaient conserver le contrôle de leurs contenus, en particulier lorsqu’ils sont utilisés par l’intelligence artificielle. Son intervention replace le droit d’auteur au centre d’un débat plus vaste : celui de la survie économique du journalisme, de la concurrence avec les grandes plateformes et de la qualité de l’information dans une démocratie.
Keir Starmer défend le contrôle des contenus de presse
Keir Starmer s’est exprimé lors du lancement de Journalism Matters, une campagne menée par la News Media Association, qui représente notamment des éditeurs de presse britanniques. Son message est clair : les entreprises de médias doivent pouvoir choisir les conditions dans lesquelles leurs productions sont utilisées par les acteurs de l’IA, et elles doivent être en mesure d’en tirer une rémunération.
Pour le Premier ministre, il ne s’agit pas seulement d’une discussion technique sur les données d’entraînement. Les articles, enquêtes, photographies et analyses publiés par les rédactions ont une valeur économique et créative. Si des systèmes automatisés peuvent les absorber, les reformuler et répondre aux lecteurs sans que les éditeurs ne puissent négocier ni refuser cet usage, le modèle économique de l’information risque d’être fragilisé.
Starmer a ainsi qualifié le journalisme de « sève de la démocratie ». Cette formule résume l’enjeu politique de son discours : une démocratie ne repose pas seulement sur la liberté théorique de publier, mais aussi sur l’existence de rédactions capables de financer des journalistes, de vérifier les faits et de demander des comptes aux pouvoirs publics comme aux entreprises.
Pourquoi l’IA crée-t-elle un conflit avec les éditeurs ?
Les modèles de langage, c’est-à-dire les systèmes capables de produire ou de synthétiser du texte, apprennent des régularités à partir de vastes corpus. Ils ne conservent pas nécessairement une copie consultable de chaque article, mais leurs capacités reposent sur l’analyse d’un très grand nombre de documents. Pour les éditeurs, le problème se pose à deux étapes distinctes : l’entraînement des modèles et l’affichage de réponses qui peuvent se substituer à la consultation d’un article.
Dans un cas, le contenu journalistique peut contribuer à former un outil commercial sans licence ni compensation. Dans l’autre, l’utilisateur peut recevoir une synthèse de l’information et ne jamais se rendre sur le site qui a financé sa production. Cette seconde situation touche directement les médias, dont une part importante des revenus dépend de l’audience, de l’abonnement ou de la publicité.
Les accords de licence volontaire constituent une piste : une entreprise technologique et un éditeur négocient alors les contenus concernés, leur usage et une éventuelle rémunération. Mais ce modèle soulève aussi des interrogations. Les grands groupes de presse disposent généralement de davantage de moyens pour négocier que les rédactions locales, indépendantes ou spécialisées. Or ce sont souvent ces médias qui suivent durablement une ville, un tribunal, une collectivité ou un secteur professionnel.
| Enjeu | Pour les éditeurs | Pour les entreprises d’IA | Pour le public |
|---|---|---|---|
| Utilisation des contenus | Pouvoir autoriser, refuser ou négocier l’usage | Accéder à des données fiables dans un cadre clair | Savoir d’où vient l’information reçue |
| Rémunération | Financer les rédactions et les enquêtes | Prévoir le coût des données nécessaires | Préserver une information diversifiée |
| Attribution | Maintenir le lien entre l’article et son auteur ou son média | Citer correctement les sources lorsque cela est possible | Retrouver le travail journalistique original |
| Qualité des réponses | Éviter la déformation ou la sortie de contexte | Réduire le risque d’erreurs factuelles | Distinguer synthèse automatisée et information vérifiée |
Le débat ne se limite donc pas à la propriété intellectuelle au sens strict. Il concerne aussi la place des producteurs d’information dans une chaîne de valeur numérique dominée par quelques très grandes entreprises technologiques.
Des tensions au sein du débat britannique sur le droit d’auteur
La prise de parole de Keir Starmer intervient dans un contexte de désaccords autour de la manière dont le Royaume-Uni doit encadrer la collecte et l’exploitation des contenus par les entreprises d’IA. La BBC et d’autres organisations de presse ont exprimé leurs réserves face à des projets qui pourraient, selon elles, faciliter l’utilisation de publications journalistiques sans garanties suffisantes.
Le gouvernement britannique cherche dans le même temps à faire du pays une destination attractive pour les infrastructures et les investissements liés à l’intelligence artificielle, notamment les centres de données. Plus de 25 milliards de livres sterling d’investissements sont évoqués dans ce domaine. Les centres de données hébergent les serveurs et les équipements informatiques nécessaires à l’entraînement et au fonctionnement de nombreux services numériques, dont les systèmes d’IA.
Cette ambition économique rend l’arbitrage délicat. Un cadre trop incertain peut décourager les investissements. Mais un régime qui affaiblirait trop fortement la capacité des créateurs et des éditeurs à décider de l’usage de leurs œuvres pourrait assécher les sources d’information originales sur lesquelles reposent, en partie, les technologies elles-mêmes.
Des experts, y compris chez Google, ont souligné les risques pour la compétitivité britannique dans ce débat sur les règles applicables. La difficulté pour les autorités est donc de proposer une ligne qui permette l’innovation tout en évitant une exploitation sans contrepartie des contenus produits par les médias.
Contenus de presse et IA : deux approches possibles
Usage négocié et contrôlé
- Les éditeurs choisissent les conditions d’utilisation de leurs contenus.
- Les licences peuvent prévoir une rémunération et des obligations de transparence.
- Les rédactions conservent davantage de leviers pour financer leur production d’information.
- Les utilisateurs peuvent plus facilement retrouver l’origine journalistique d’une réponse.
Usage sans contrôle suffisant
- Les contenus peuvent être exploités sans accord clair des éditeurs.
- Les revenus et l’audience des médias risquent d’être davantage fragilisés.
- Les petites rédactions disposent de peu de moyens pour défendre leurs droits.
- Les réponses automatisées peuvent éloigner le public des articles originaux.
Le rôle du Digital Markets, Competition and Consumers Act
Keir Starmer a aussi évoqué le Digital Markets, Competition and Consumers Act. Cette loi britannique, adoptée en 2024, ne règle pas à elle seule le droit d’auteur appliqué à l’IA. Elle fournit néanmoins un cadre important pour la régulation des grandes entreprises numériques, en renforçant les capacités d’intervention des autorités de concurrence sur certains marchés.
Son objectif est de répondre au pouvoir considérable que peuvent exercer un petit nombre de plateformes auprès des consommateurs et des entreprises qui dépendent d’elles pour atteindre leur public. Pour les médias, cette question est particulièrement sensible : les moteurs de recherche, réseaux sociaux et assistants conversationnels peuvent devenir des portes d’entrée majeures vers l’information, ou au contraire capter l’attention des lecteurs sans leur renvoyer vers les éditeurs.
L’enjeu est celui d’un équilibre. Les utilisateurs doivent pouvoir bénéficier d’outils utiles et innovants. Mais les entreprises qui créent des contenus originaux doivent également pouvoir négocier dans des conditions équitables avec les acteurs qui distribuent, classent, résument ou exploitent ces contenus à grande échelle.
Le journalisme face à la défiance et à l’évitement de l’actualité
La question du financement de l’information arrive à un moment où les médias doivent déjà composer avec une relation plus fragile du public aux nouvelles. Le Reuters Institute for the Study of Journalism relève que 39 % des personnes interrogées déclarent éviter parfois ou souvent l’actualité. Ce niveau représente une hausse de 10 points de pourcentage sur plusieurs années.
L’évitement de l’information peut avoir des causes diverses : sentiment de saturation, anxiété liée aux crises, manque de confiance, impression que l’actualité est trop négative ou trop difficile à suivre. L’IA peut, selon les usages, aider à rendre certaines informations plus accessibles. Mais elle peut aussi accentuer le problème si elle diffuse des résumés imprécis, anonymes, décontextualisés ou impossibles à vérifier.
Dans ce paysage, la provenance de l’information devient déterminante. Un assistant conversationnel peut donner une réponse fluide, mais cette apparente simplicité ne remplace pas le travail consistant à recueillir un témoignage, consulter des documents, recouper une déclaration ou corriger publiquement une erreur. Défendre le contrôle des contenus, c’est aussi défendre la visibilité de cette chaîne de production.
Le secteur britannique de la presse garde toutefois une implantation importante. Il compte plus de 900 titres locaux et nationaux, qui touchent plus de 80 % de la population. Cette présence montre que le journalisme ne se résume pas aux grands médias nationaux : l’information de proximité reste essentielle pour suivre les décisions qui affectent concrètement les citoyens.
Liberté de la presse, sécurité des journalistes et poursuites intimidantes
Dans son intervention, Keir Starmer a également rendu hommage aux journalistes ayant exercé leur rôle durant les campagnes électorales. Il a insisté sur la nécessité de préserver leur indépendance et leur capacité à travailler sans entrave. Cette protection concerne aussi bien les pressions politiques et économiques que les menaces physiques dans les zones de conflit.
Le Premier ministre a cité le cas de Victoria Roshchyna, journaliste ukrainienne dont le décès a été annoncé en octobre 2024, après son travail de couverture de la guerre en Ukraine. Cette référence rappelle que les discussions sur l’avenir numérique de la presse ne doivent pas faire oublier les risques concrets pris par de nombreux reporters pour informer le public.
Le gouvernement britannique a aussi fait part de son intention de lutter contre les SLAPPs, acronyme de Strategic Lawsuits Against Public Participation. Ces procédures, parfois qualifiées de poursuites-bâillons, peuvent être utilisées pour intimider des journalistes, des militants ou des lanceurs d’alerte au moyen d’actions judiciaires coûteuses et longues, même lorsque les griefs sont fragiles.
La lutte contre ces pratiques est directement liée à la vitalité du journalisme d’investigation. Une rédaction qui redoute des frais de justice disproportionnés peut renoncer à publier une enquête d’intérêt public. Protéger les journalistes suppose donc de considérer ensemble leur sécurité, leur indépendance juridique et la viabilité économique des médias qui les emploient.
Ce qu’il faut surveiller dans la régulation de l’IA
La déclaration de Keir Starmer fixe une orientation politique, mais les choix concrets restent décisifs. Le premier point à suivre sera la définition de règles lisibles sur l’utilisation des contenus protégés par les systèmes d’IA : consentement préalable, mécanismes d’opposition, licences, transparence sur les données employées et modalités de rémunération éventuelle.
Le deuxième enjeu sera l’égalité entre les acteurs. Un dispositif réservé de fait aux grands groupes serait insuffisant pour protéger l’écosystème médiatique dans son ensemble. Les titres locaux et les petites rédactions ont besoin de règles faciles à faire appliquer, sans devoir mener seuls des négociations complexes avec des groupes technologiques mondiaux.
Enfin, le débat portera sur la confiance du public. À mesure que les réponses générées par IA deviennent un accès courant à l’actualité, les citoyens devront pouvoir identifier l’origine des informations, distinguer les contenus vérifiés des formulations automatisées et accéder aux articles complets lorsqu’ils le souhaitent. Pour Keir Starmer, cette exigence n’est pas opposée au progrès technologique : elle constitue la condition pour que l’IA se développe sans affaiblir le journalisme dont dépend le débat démocratique.
Questions fréquentes
Pourquoi Keir Starmer veut-il protéger les contenus de presse utilisés par l’IA ?
Keir Starmer estime que les médias doivent pouvoir décider de l’usage de leurs articles et en tirer une valeur économique. Son argument est que le journalisme finance la collecte et la vérification d’informations essentielles au débat public. Sans contrôle ou rémunération, les rédactions pourraient perdre des ressources nécessaires à ce travail.
L’intelligence artificielle peut-elle utiliser des articles de presse sans autorisation au Royaume-Uni ?
La question fait précisément débat. Les règles de droit d’auteur, leurs exceptions et leur application aux données d’entraînement des systèmes d’IA font l’objet de discussions. La position exprimée par Keir Starmer est que les éditeurs doivent conserver le contrôle de l’utilisation de leurs contenus, plutôt que subir une exploitation imposée.
Qu’est-ce qu’une licence de contenu entre un média et une entreprise d’IA ?
Une licence est un accord par lequel un éditeur autorise un usage défini de ses contenus. Elle peut préciser les œuvres concernées, la durée, les conditions de réutilisation, les obligations de transparence et une rémunération. Elle offre un cadre contractuel, mais les capacités de négociation varient fortement selon la taille des médias.
Qu’est-ce que le Digital Markets, Competition and Consumers Act britannique ?
Adoptée en 2024, cette loi vise à renforcer la régulation de certains marchés numériques et les pouvoirs des autorités de concurrence face aux très grandes entreprises technologiques. Elle ne constitue pas une loi spécifique sur le droit d’auteur des contenus d’IA, mais elle peut contribuer à rééquilibrer les relations entre plateformes et entreprises dépendantes de leurs services.
Que sont les SLAPPs dont parle le gouvernement britannique ?
Les SLAPPs sont des procédures judiciaires stratégiques utilisées pour faire pression sur des journalistes, militants ou défenseurs de l’intérêt public. Elles peuvent viser à épuiser financièrement ou psychologiquement une personne par des actions longues et coûteuses. Les combattre est un enjeu majeur pour préserver le journalisme d’investigation et la liberté d’informer.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- News Media Association, campagne Journalism Matterswww.newsmediauk.org
- Gouvernement britannique, Digital Markets, Competition and Consumers Act 2024www.legislation.gov.uk/ukpga/2024/13/contents
- Reuters Institute for the Study of Journalism, Digital News Report 2024reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/digital-news-report/2024
- The Guardian, actualités médias et technologie au Royaume-Uniwww.theguardian.com/media



