Société et emploi

Le CESE alerte : l’IA risque d’aggraver la fracture numérique

À l’approche du sommet sur l’IA de Paris, le Conseil économique, social et environnemental appelle à ne pas laisser l’automatisation creuser les écarts. Son alerte porte autant sur l’accès aux outils que sur les compétences et le maintien d’un contact humain dans les services essentiels.

Une usagère accompagnée par un agent face à un terminal automatisé dans un service public.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle promet de transformer le travail, l’éducation, la santé ou encore les démarches administratives. Mais son déploiement rapide peut aussi produire l’effet inverse de celui recherché : au lieu de simplifier la vie de tous, il risque d’éloigner davantage celles et ceux qui maîtrisent mal les outils numériques. C’est le sens de l’alerte formulée par le Conseil économique, social et environnemental, le CESE, dans un rapport rendu public avant le sommet sur l’IA attendu à Paris.

Pour l’institution, la question ne consiste pas à opposer par principe l’innovation technologique et l’intérêt général. L’IA peut être un levier de progrès considérable. Elle peut aussi, si elle est déployée sans accompagnement suffisant, renforcer des inégalités déjà présentes : inégalités d’accès aux équipements, à une connexion de qualité, à la formation et aux services essentiels. Au 15 janvier 2025, le CESE appelle donc à placer l’inclusion sociale au cœur des choix publics et économiques liés à l’intelligence artificielle.

Une alerte du CESE sur les effets sociaux de l’IA

Le Conseil économique, social et environnemental est une assemblée consultative qui réunit des représentants de la société civile organisée. Son rôle est d’éclairer les pouvoirs publics sur des sujets économiques, sociaux et environnementaux. Son intervention sur l’IA rappelle une évidence souvent éclipsée par les démonstrations technologiques : une innovation n’est réellement utile à la collectivité que si chacun peut y accéder et en comprendre les effets.

Le rapport souligne que l’intelligence artificielle peut contribuer à accroître les inégalités sociales. Le phénomène ne dépend pas uniquement de la qualité des logiciels. Il dépend aussi des conditions concrètes dans lesquelles ils sont utilisés. Une personne disposant d’un ordinateur récent, d’une connexion stable, de temps pour se former et d’un entourage susceptible de l’aider n’aborde pas un service automatisé dans les mêmes conditions qu’une personne isolée, peu équipée ou peu familière du numérique.

L’enjeu est d’autant plus important que les outils d’IA s’intègrent progressivement dans des activités ordinaires : recherche d’informations, rédaction de documents, orientation professionnelle, relation avec une administration, accès à certains services de santé ou apprentissage. Lorsqu’une interface automatisée devient le passage obligé pour obtenir une information ou effectuer une démarche, l’absence de compétences numériques peut se transformer en véritable obstacle social.

Pourquoi l’IA peut-elle creuser la fracture numérique ?

La fracture numérique ne se limite pas à l’absence d’une connexion internet. Elle recouvre plusieurs réalités : ne pas posséder le bon équipement, rencontrer des difficultés à utiliser un service en ligne, ne pas savoir protéger ses données, ou encore ne pas être en mesure d’évaluer la fiabilité d’une réponse fournie par un outil automatisé.

Le rapport reprend un constat significatif : 31,5 % de la population française se définit comme « éloignée du numérique ». Cette proportion ne signifie pas que toutes ces personnes sont totalement privées d’internet. Elle montre plutôt qu’une part importante de la population peut éprouver des difficultés, plus ou moins fortes, à utiliser les outils numériques de manière autonome. Avec l’IA, ces difficultés risquent de prendre une nouvelle forme.

Utiliser un assistant conversationnel ou une plateforme fondée sur des algorithmes suppose, par exemple, de savoir formuler une demande, comprendre la réponse obtenue, vérifier une information et décider si le résultat est approprié à sa situation. Ces compétences, parfois invisibles pour les habitués du numérique, ne sont pas distribuées également dans la société.

Risque identifiéComment il peut se manifesterRéponse mise en avant par le CESE
Accès inégal aux outilsÉquipements insuffisants, connexion limitée ou difficultés à utiliser une interfacePréserver l’accessibilité des services et accompagner les usagers
Écart de compétencesIncapacité à utiliser, comprendre ou vérifier un outil fondé sur l’IAMettre en place un effort massif de formation
Automatisation des servicesRelations rendues plus difficiles pour les personnes qui ne peuvent pas utiliser un canal numériqueGarantir un droit au non-numérique et un contact humain
Inégalités déjà existantesLes publics fragiles bénéficient moins des gains apportés par l’innovationIntégrer les besoins de tous dans un cadre d’acceptabilité sociale

Cette analyse invite à distinguer deux enjeux. Le premier concerne la capacité à accéder à la technologie. Le second concerne la capacité à ne pas dépendre d’elle contre son gré. Une personne peut posséder un smartphone et rester démunie face à un formulaire complexe, à un chatbot qui ne comprend pas sa demande ou à une décision automatisée dont elle ne saisit ni le fonctionnement ni les conséquences.

Quels publics risquent d’être les plus exposés ?

Le CESE identifie plusieurs groupes particulièrement vulnérables face au risque d’exclusion numérique : les personnes âgées, les habitants des zones rurales et les jeunes sans qualification. Ces catégories ne forment évidemment pas des ensembles homogènes. Beaucoup de seniors maîtrisent parfaitement les outils numériques, comme de nombreux jeunes peuvent être en difficulté. L’intérêt de cette liste est d’attirer l’attention sur des situations où les obstacles matériels, géographiques, sociaux ou éducatifs peuvent se cumuler.

Pour les personnes âgées, la multiplication des interfaces numériques peut compliquer l’accès à des services qui reposaient auparavant sur un accueil téléphonique ou physique. En milieu rural, les difficultés peuvent tenir à la qualité des infrastructures, mais aussi à l’éloignement des lieux d’accompagnement. Quant aux jeunes sans qualification, ils risquent de voir les outils d’IA devenir une compétence attendue dans certaines démarches de formation ou de recherche d’emploi, sans avoir bénéficié des moyens nécessaires pour les maîtriser.

Le risque n’est donc pas seulement technique. Il touche l’autonomie. Lorsqu’une personne ne peut plus accomplir seule une démarche essentielle, elle doit dépendre d’un proche, d’une association ou d’un professionnel. Cette dépendance peut décourager le recours à un droit, retarder une demande ou fragiliser la relation avec les institutions.

Former largement, de l’école au monde du travail

Face à ce constat, le CESE insiste sur la nécessité d’un plan de formation massif. L’objectif ne peut pas être de transformer chaque citoyen en spécialiste des algorithmes. Il s’agit de donner à chacun les moyens de comprendre les usages courants de l’IA, d’identifier leurs limites et de les employer sans perdre son autonomie.

Cet effort, selon les recommandations mises en avant, doit mobiliser plusieurs acteurs. Les entreprises ont un rôle à jouer auprès de leurs salariés, notamment lorsque de nouveaux outils transforment l’organisation du travail. Les établissements d’enseignement doivent faire évoluer leurs cursus afin d’intégrer l’IA. Les médiateurs numériques, qui accompagnent déjà de nombreux usagers dans leurs démarches, constituent aussi un maillon essentiel pour atteindre les personnes les plus éloignées des outils.

L’école est un terrain particulièrement décisif. Intégrer l’IA dans les programmes ne consiste pas seulement à apprendre à utiliser un logiciel. Cela suppose d’apprendre à poser les bonnes questions, à vérifier les réponses, à repérer les erreurs possibles et à comprendre qu’un système automatisé ne remplace ni le jugement humain ni l’esprit critique. Cette culture numérique doit permettre aux élèves de devenir des utilisateurs éclairés, et non de simples consommateurs d’outils.

Dans le monde professionnel, la formation doit aussi éviter une nouvelle ligne de partage entre salariés. Si seuls certains métiers ou certains profils reçoivent les clés pour travailler avec l’IA, les gains de productivité et les opportunités d’évolution risquent de se concentrer sur les personnes déjà les mieux placées.

Le droit au non-numérique, une garantie de choix

L’une des propositions les plus concrètes mises en avant par le CESE est l’instauration d’un droit au non-numérique. L’expression peut prêter à confusion. Il ne s’agit pas d’interdire les services en ligne ni de refuser l’IA. Il s’agit de garantir aux citoyens la possibilité de choisir un échange avec une personne plutôt qu’avec un système automatisé.

Cette garantie prend une importance particulière dans les services publics. Une démarche administrative doit rester accessible à une personne qui ne possède pas d’équipement adapté, qui ne maîtrise pas une interface ou qui rencontre une situation trop complexe pour être correctement traitée par un agent conversationnel. Le maintien de canaux humains, physiques ou téléphoniques, est alors une condition de l’égalité d’accès au service.

Le droit au non-numérique pose également une question de dignité et de confiance. Certaines demandes nécessitent d’expliquer une situation personnelle, de signaler une erreur ou de contester une réponse. Un usager doit pouvoir être entendu et orienté, sans se retrouver prisonnier d’une succession de menus ou de réponses générées automatiquement.

Deux façons d’intégrer l’IA dans les services

Automatisation sans garanties

  • Le service numérique devient l’unique porte d’entrée pour l’usager.
  • Les personnes peu formées dépendent d’un proche ou renoncent à leur démarche.
  • Les écarts de compétences créent un avantage pour les publics déjà équipés.
  • L’absence de contact humain complique les situations particulières ou les contestations.

IA inclusive et accompagnée

  • Un canal humain demeure disponible pour les démarches essentielles.
  • La formation aide les citoyens et les salariés à utiliser les nouveaux outils.
  • Les besoins des publics éloignés du numérique sont pris en compte dès la conception.
  • L’IA soutient les services sans supprimer le choix de l’usager.

Un cadre d’acceptabilité pour une IA réellement inclusive

Le CESE appelle plus largement à élaborer un cadre d’acceptabilité de l’IA, assorti de protections sociales. Derrière cette formule, l’idée est que l’adoption d’une technologie ne peut être considérée comme légitime par la seule promesse d’efficacité. Elle doit répondre à des exigences de justice, de transparence et d’accessibilité.

Ce cadre doit notamment prendre en compte les conséquences de l’IA sur les personnes qui l’utilisent, mais aussi sur celles qui la subissent sans toujours le savoir. Dans les domaines de l’emploi, de l’éducation, de la santé ou des services publics, les systèmes automatisés peuvent orienter des décisions importantes. Le débat ne porte donc pas uniquement sur leur performance : il porte sur la possibilité de comprendre leur rôle, de conserver une intervention humaine et d’obtenir une réponse adaptée en cas de préjudice ou de difficulté.

La préparation du sommet parisien sur l’IA donne à ces questions une portée particulière. Les annonces technologiques et les ambitions économiques attirent naturellement l’attention. Le rapport du CESE rappelle qu’une politique de l’IA ne peut ignorer les conditions de sa réception par la population. Une technologie perçue comme inaccessible, imposée ou injuste risque de nourrir la défiance, y compris lorsqu’elle apporte des bénéfices réels.

Ce qu’il faut surveiller avant le déploiement de nouveaux services

L’alerte du CESE fixe une ligne de vigilance claire : l’IA ne doit pas devenir une condition implicite pour exercer ses droits ou accéder à un service essentiel. Avant de généraliser un outil automatisé, les administrations comme les organisations privées devront s’interroger sur des points simples mais décisifs : qui pourra effectivement l’utiliser, quelles personnes risquent d’être laissées de côté, et quelle solution humaine restera disponible ?

La réponse passe par des investissements dans l’accompagnement, par la formation tout au long de la vie et par une attention constante aux usages réels. L’IA peut faciliter des tâches, élargir l’accès à certaines connaissances et soutenir l’action publique. Mais ces bénéfices ne seront partagés que si l’inclusion numérique est traitée comme une priorité, et non comme une conséquence supposée automatique du progrès technique.

Pour le CESE, l’enjeu est donc moins de ralentir l’innovation que de l’orienter. Une intelligence artificielle socialement acceptable est une IA qui laisse une place au choix, à l’explication, à l’apprentissage et à l’intervention humaine, afin que la modernisation des services ne se fasse pas au prix d’une nouvelle fracture sociale.

Questions fréquentes

Quels dangers de l’intelligence artificielle le CESE met-il en avant ?

Le CESE alerte surtout sur un risque d’aggravation des inégalités sociales et de la fracture numérique. Les personnes qui disposent de peu d’équipements, de connexion ou de compétences pourraient moins bénéficier de l’IA, voire rencontrer davantage de difficultés pour accéder à l’emploi, à l’éducation, à la santé ou aux services publics.

Combien de Français sont éloignés du numérique selon le rapport cité par le CESE ?

Le rapport reprend le chiffre de 31,5 % de la population française qui se définit comme éloignée du numérique. Cette donnée ne signifie pas que ces personnes n’utilisent jamais internet. Elle souligne qu’une part importante de la population peut rencontrer des difficultés d’accès, d’usage ou d’autonomie face aux outils numériques.

Qu’est-ce que le droit au non-numérique proposé par le CESE ?

Le droit au non-numérique vise à garantir qu’un citoyen puisse choisir un échange avec une personne plutôt qu’avec une interface ou un système automatisé. Il ne consiste pas à refuser les services en ligne, mais à maintenir une solution humaine, notamment pour les démarches administratives et les situations complexes.

Qui est le plus exposé à la fracture numérique liée à l’IA ?

Le CESE cite notamment les personnes âgées, les habitants des zones rurales et les jeunes sans qualification. Ces groupes ne sont pas tous éloignés du numérique, mais ils peuvent cumuler davantage d’obstacles : manque d’équipement, accès difficile à l’accompagnement, faibles compétences numériques ou contraintes géographiques et sociales.

Comment réduire les inégalités créées par l’intelligence artificielle ?

Le CESE recommande un plan de formation d’ampleur associant entreprises, établissements d’enseignement et médiateurs numériques. Il préconise aussi d’intégrer l’IA aux programmes scolaires, de préserver l’accessibilité des services publics et de construire un cadre d’acceptabilité qui protège les citoyens les plus vulnérables.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Conseil économique, social et environnemental, site institutionnel et publicationswww.lecese.fr
  2. France Num, ressources publiques sur l’inclusion numériquewww.francenum.gouv.fr