Pourquoi Apple défend Google au procès antitrust malgré l’essor de l’IA
Au procès antitrust américain visant Google, Apple défend un partenariat aussi discret que lucratif : Google est le moteur de recherche proposé par défaut dans Safari. Le témoignage d’Eddy Cue éclaire les intérêts d’Apple, entre revenus considérables, évolution de la recherche par IA et crainte d’un bouleversement de son écosystème.

Quand deux des entreprises les plus puissantes de la Silicon Valley se retrouvent du même côté dans un procès antitrust, il ne s’agit pas nécessairement d’une alliance idéologique. En mai 2025, Apple a tout intérêt à ce que Google conserve une capacité à rémunérer ses partenaires de distribution, à commencer par Safari. C’est le socle d’un accord qui contribue à faire de Google le réflexe de recherche de centaines de millions d’utilisateurs d’appareils Apple.
Le témoignage d’Eddy Cue, vice-président senior d’Apple chargé des services, dans le procès américain visant Google a donc retenu l’attention. Il a soutenu que le marché de la recherche était devenu plus concurrentiel, notamment avec l’arrivée des outils d’intelligence artificielle. Cet argument répond directement à une question qui dépasse les deux groupes : faut-il encore considérer qu’un moteur proposé par défaut dispose d’un pouvoir de marché excessif lorsque des assistants conversationnels et de nouvelles interfaces commencent à modifier les usages ?
Au tribunal, Apple défend avant tout son propre modèle économique
L’affaire trouve son origine dans la plainte déposée en 2020 par le département de la Justice des États-Unis et plusieurs États américains. Ils reprochaient à Google d’avoir préservé sa position dans la recherche générale en concluant des accords de distribution qui faisaient de son moteur l’option par défaut sur de nombreux appareils et navigateurs.
En août 2024, le juge fédéral Amit Mehta a estimé que Google avait illégalement maintenu un monopole sur les services de recherche générale et la publicité textuelle liée aux recherches. La procédure entrée dans sa phase de mesures correctives doit désormais déterminer comment rétablir la concurrence. Parmi les pistes défendues par les autorités figure l’interdiction, pour Google, de payer des partenaires afin d’être installé ou choisi par défaut.
C’est précisément là qu’Apple est concerné. Google est le moteur de recherche configuré par défaut dans Safari sur les iPhone, iPad et Mac, même si l’utilisateur peut modifier ce choix dans les réglages. Pour Apple, la suppression de ce type d’accord ne serait pas une abstraction juridique : elle toucherait une relation commerciale structurante et obligerait le groupe à repenser une partie de l’expérience proposée dans son navigateur.
Eddy Cue n’a donc pas pris la parole pour sauver Google d’une difficulté existentielle. Apple a plutôt cherché à montrer que l’environnement dans lequel l’accord a été signé a changé. Son message est clair : les moteurs historiques ne sont plus les seuls points d’entrée vers l’information en ligne.
Pourquoi l’accord entre Apple et Google vaut si cher
Le chiffre de 20 milliards de dollars par an est au centre du débat. Ce montant, qui n’est pas détaillé publiquement par les entreprises dans les termes de leur contrat, est une estimation largement rapportée de la somme versée par Google à Apple dans le cadre de leur accord de partage de revenus.
Le principe est relativement simple. Google bénéficie d’une place privilégiée dans Safari, ce qui lui apporte des requêtes, donc des occasions d’afficher de la publicité liée aux recherches. Apple, de son côté, reçoit une rémunération considérable sans avoir à exploiter elle-même un moteur de recherche généraliste ni à bâtir l’infrastructure mondiale nécessaire à son fonctionnement.
Cette relation est particulièrement adaptée aux intérêts respectifs des deux entreprises. Google reste avant tout une entreprise dont une grande partie des recettes dépend de la publicité. Apple tire l’essentiel de ses revenus de ses appareils et développe parallèlement ses services. Proposer un moteur efficace dans Safari améliore l’usage quotidien de ses produits, tandis que le versement de Google nourrit les revenus de services du groupe.
| Élément | Ce que l’on sait en mai 2025 | Pourquoi c’est stratégique |
|---|---|---|
| Moteur par défaut dans Safari | Google est l’option proposée par défaut, mais peut être remplacé par l’utilisateur | Le choix initial capte une part importante des recherches courantes |
| Paiement à Apple | Le montant annuel est estimé à environ 20 milliards de dollars | Apple bénéficie d’une recette importante sans opérer son propre moteur généraliste |
| Activité de Google | Les recherches alimentent l’affichage de publicités | L’accès aux utilisateurs d’iPhone, d’iPad et de Mac a une valeur commerciale élevée |
| Procès américain | Le tribunal examine les remèdes après la décision d’août 2024 | Une interdiction des paiements de distribution modifierait l’accord Apple-Google |
L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir quel moteur offre les résultats les plus pertinents. Il porte sur l’accès à l’utilisateur. Dans la recherche sur le Web, celui qui reçoit la requête contrôle aussi une donnée précieuse sur l’intention de l’internaute et dispose d’une occasion de la monétiser.
Pour Apple, la disparition du contrat créerait plusieurs inconnues. Le groupe devrait choisir entre négocier un autre modèle de distribution, faire davantage de place à plusieurs concurrents ou renforcer ses propres outils de recherche. Chacune de ces options serait plus complexe qu’un partenariat établi avec Google.
L’intelligence artificielle peut-elle vraiment bouleverser la recherche ?
L’argument le plus marquant d’Eddy Cue concerne les usages. Il a indiqué que les recherches effectuées dans Safari avaient diminué en avril 2025, une première pour le navigateur selon lui. Il a associé cette évolution à la montée des outils d’IA, qui permettent de poser une question directement à un assistant conversationnel plutôt que de saisir des mots-clés dans un moteur classique.
Le changement mérite d’être compris avec précision. Une recherche traditionnelle renvoie généralement une page de liens, de cartes, d’images et de résultats sponsorisés. Un chatbot peut au contraire formuler une réponse rédigée, résumer un sujet, comparer des produits ou aider à accomplir une tâche. L’utilisateur n’a pas toujours besoin de parcourir plusieurs sites pour obtenir une première réponse.
Cela ne signifie pas pour autant que les moteurs de recherche vont disparaître à court terme. Ils restent particulièrement utiles pour trouver un site précis, vérifier une information récente, localiser une entreprise, comparer des sources ou naviguer dans une grande variété de contenus. Google dispose en outre d’une infrastructure, d’un index du Web et d’une activité publicitaire qui restent considérables.
Mais l’IA introduit une concurrence qui ne se mesure pas uniquement à la part de marché des moteurs traditionnels. Pour Apple, cette mutation permet de soutenir que les utilisateurs disposent de davantage de portes d’entrée vers l’information. Pour les autorités de la concurrence, la question reste de savoir si ces alternatives constituent déjà une pression suffisamment forte pour compenser l’avantage procuré par les accords de distribution historiques.
Les 500 milliards d’Apple : un signal d’investissement, pas un moteur de recherche maison
L’intérêt d’Apple pour l’IA ne se limite évidemment pas au procès de Google. En février 2025, le groupe a annoncé un engagement de 500 milliards de dollars aux États-Unis sur quatre ans. Cette enveloppe recouvre de nombreux postes, dont des investissements dans la production, les fournisseurs, les infrastructures, la recherche et le développement, ainsi que des capacités liées aux puces et aux serveurs.
Il serait toutefois inexact de présenter ces 500 milliards comme un budget uniquement consacré à l’intelligence artificielle. L’annonce couvre plus largement l’empreinte industrielle et technologique d’Apple aux États-Unis. Elle témoigne néanmoins d’une réalité importante : l’IA devient un terrain central pour les fabricants d’appareils, les éditeurs de logiciels et les fournisseurs de services en ligne.
Apple se retrouve dans une position singulière. L’entreprise contrôle l’accès de ses clients à travers ses systèmes d’exploitation, ses appareils et Safari. En revanche, elle ne possède pas un moteur de recherche généraliste comparable à Google. Préserver un partenaire solide lui permet de continuer à proposer une recherche intégrée, pendant qu’elle développe ses propres fonctionnalités d’IA et réfléchit à la façon dont ces nouveaux outils s’inséreront dans ses produits.
Cette prudence stratégique explique pourquoi Apple peut, simultanément, investir massivement dans l’IA et défendre l’accord avec Google. Les deux démarches ne sont pas contradictoires : l’une prépare les interfaces de demain, l’autre protège une source de valeur très concrète aujourd’hui.
Ce qu’Apple défend réellement dans le dossier Google
L’argument d’Apple
- La recherche devient plus concurrentielle avec les assistants et fonctions d’intelligence artificielle.
- Les utilisateurs de Safari peuvent remplacer Google par un autre moteur.
- Un remède trop strict pourrait perturber un service familier pour les clients.
- Les accords de distribution doivent pouvoir évoluer avec les usages technologiques.
La lecture antitrust
- Le choix par défaut procure un avantage considérable, même si un changement reste possible.
- Les paiements de Google sécurisent un accès privilégié à des utilisateurs très nombreux.
- Les alternatives d’IA ne remplacent pas encore tous les usages de la recherche web.
- Le tribunal doit déterminer si ces accords ont empêché une concurrence effective.
Ce que cette relation change pour les utilisateurs de Safari
Pour les utilisateurs, l’accord a d’abord une conséquence simple : ouvrir Safari conduit normalement à Google pour lancer une recherche. Cette continuité a des avantages pratiques. Beaucoup d’internautes connaissent l’interface, apprécient ses résultats et utilisent déjà les autres services associés à leur compte Google.
Elle soulève aussi une interrogation sur la diversité des choix. Un moteur sélectionné par défaut bénéficie d’une visibilité que ses concurrents doivent conquérir autrement. Changer de moteur est possible dans Safari, mais cette possibilité exige une démarche active de l’utilisateur. Or la plupart des réglages techniques sont peu modifiés une fois l’appareil configuré.
Le procès pourrait donc affecter l’expérience des clients Apple de plusieurs façons :
- une modification de l’option de recherche initialement affichée dans Safari ;
- l’apparition plus visible d’autres moteurs ou d’un choix à la configuration ;
- une évolution des services intégrés à l’iPhone, à l’iPad et au Mac ;
- un impact indirect sur les revenus qu’Apple tire de ses services.
Pour autant, les utilisateurs ne sont pas condamnés à employer une seule solution. Ils peuvent choisir un autre moteur dans les réglages de Safari et utiliser, en parallèle, des assistants d’IA ou des applications spécialisées. La question antitrust porte moins sur l’existence théorique de ces alternatives que sur leur capacité réelle à rivaliser avec une option installée au point d’entrée le plus fréquent.
Apple et Google, partenaires commerciaux mais concurrents sur plusieurs fronts
La relation entre les deux groupes ne doit pas masquer leurs intérêts parfois opposés. Apple commercialise des appareils et contrôle les plateformes sur lesquelles Google souhaite atteindre les internautes. Google propose des services, des applications et des outils d’IA qui doivent rester visibles sur ces appareils. Leur accord de recherche est donc un compromis commercial entre deux entreprises capables d’être partenaires dans un domaine et concurrentes dans un autre.
Cette interdépendance explique le caractère sensible du procès. Si la justice américaine limite radicalement les paiements pour les positions par défaut, Google perdrait un moyen majeur de distribution. Apple perdrait une recette estimée à plusieurs dizaines de milliards de dollars sur plusieurs années, ainsi qu’un partenaire qui fournit un service de recherche familier à ses clients.
L’affaire illustre aussi une tension plus générale dans l’économie numérique. Les grandes plateformes affirment que l’innovation, notamment l’IA, accélère la concurrence. Les régulateurs répondent que les positions dominantes construites auparavant peuvent empêcher les nouveaux entrants d’atteindre les utilisateurs, même lorsqu’ils proposent des technologies différentes. Les deux affirmations peuvent être en partie vraies : une innovation peut changer les usages sans faire immédiatement disparaître les avantages d’une distribution dominante.
Ce qu’il faut surveiller
La décision sur les mesures imposées à Google sera déterminante pour Apple, mais aussi pour les autres fabricants, navigateurs et éditeurs qui concluent des accords de distribution. Le point le plus sensible sera la capacité de Google à continuer de rémunérer un partenaire pour être le moteur choisi par défaut.
Il faudra également suivre l’évolution réelle des comportements. La baisse évoquée par Eddy Cue dans Safari en avril 2025 constitue un signal, pas encore la preuve que les chatbots remplacent massivement la recherche classique. Les usages peuvent varier selon les générations, les pays et la nature de la demande : obtenir une réponse rapide, trouver un commerce, consulter une actualité ou effectuer un achat ne mobilise pas les mêmes outils.
Enfin, Apple devra préciser sa propre stratégie. Le groupe peut chercher à intégrer plus profondément l’IA à ses produits tout en conservant Google comme partenaire de recherche. Mais si les outils conversationnels deviennent une porte d’entrée majeure vers le Web, la frontière entre navigateur, moteur de recherche, assistant personnel et système d’exploitation sera de plus en plus difficile à tracer. C’est cette recomposition, autant que le contrat entre Apple et Google, que le procès met en lumière.
Questions fréquentes
Pourquoi Google paie-t-il Apple pour être le moteur par défaut de Safari ?
Google a intérêt à être l’option proposée dès l’ouverture de Safari, car cette position lui apporte un grand nombre de recherches. Ces recherches peuvent ensuite générer des revenus publicitaires. Apple bénéficie en retour d’un accord de partage de revenus très important, estimé à environ 20 milliards de dollars par an, tout en offrant un moteur connu de ses clients.
Peut-on changer Google comme moteur de recherche dans Safari ?
Oui. Safari permet à l’utilisateur de sélectionner un autre moteur de recherche dans les réglages du navigateur ou de l’appareil. L’enjeu du procès n’est donc pas l’impossibilité de changer, mais l’avantage pratique conféré à Google lorsqu’il est déjà sélectionné par défaut et que la majorité des utilisateurs ne modifient pas ce réglage.
Pourquoi Apple a-t-il témoigné dans le procès antitrust contre Google ?
Apple cherche à préserver la possibilité de conclure et de maintenir son accord commercial avec Google. Eddy Cue a aussi soutenu que l’essor des outils d’intelligence artificielle rendait la recherche plus concurrentielle. Cet argument peut conduire le tribunal à considérer avec prudence des remèdes qui interdiraient les paiements pour les positions par défaut.
Les chatbots d’IA vont-ils remplacer Google et les moteurs de recherche ?
Ils peuvent modifier une partie des usages, notamment les questions formulées en langage naturel, les résumés ou certaines demandes de comparaison. Mais un assistant conversationnel ne remplace pas totalement un moteur de recherche, utile pour explorer le Web, accéder à des sites, vérifier plusieurs sources ou obtenir des informations locales et très récentes.
Que risque Apple si le tribunal interdit l’accord avec Google ?
Apple risquerait surtout de perdre une source de revenus majeure et de devoir revoir la manière dont Safari présente la recherche à ses utilisateurs. Le groupe pourrait devoir négocier un autre modèle, mettre davantage en avant plusieurs moteurs ou développer de nouvelles solutions. L’issue dépendra des mesures finalement retenues par le tribunal américain.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Département de la Justice des États-Unis, annonce de la plainte antitrust contre Googlewww.justice.gov/opa/pr/justice-department-sues-monopolist-google-violating-antitrust-laws
- Apple Newsroom, engagement de 500 milliards de dollars aux États-Unis sur quatre answww.apple.com
- Alphabet, espace investisseurs et rapports annuelsabc.xyz/investor



