Régulation et éthique

Google et Chrome : le DOJ maintient la pression, l’IA redevient possible

Le ministère américain de la Justice maintient sa demande de séparation entre Google et Chrome dans l’affaire antitrust sur la recherche en ligne. Sa proposition révisée, déposée le 7 mars 2025, abandonne toutefois l’idée d’interdire les investissements de Google dans l’IA, tout en prévoyant une surveillance de certains partenariats.

Un ordinateur avec un navigateur ouvert devant un palais de justice, symbole de l’affaire Google Chrome.
Illustration : Actu.ai

Le bras de fer entre Google et les autorités américaines entre dans une phase décisive. Dans une proposition déposée le 7 mars 2025, le Département de la Justice des États-Unis, généralement désigné par son sigle DOJ, maintient une mesure spectaculaire : obliger Google à céder son navigateur Chrome. En revanche, l’administration fédérale renonce à demander une limitation générale des investissements du groupe dans l’intelligence artificielle.

Cette nuance est essentielle. Il ne s’agit pas d’une décision déjà rendue, ni d’une fermeture annoncée de Chrome. Le document constitue la position du gouvernement américain sur les remèdes qu’il souhaite voir imposés à Google, après la condamnation du groupe pour pratiques anticoncurrentielles dans la recherche en ligne. La décision finale appartient au juge fédéral chargé du dossier à Washington.

Une affaire antitrust née de la recherche en ligne

Le dossier remonte à une plainte antitrust engagée par le DOJ et plusieurs États américains contre Google. Le 5 août 2024, le juge de district fédéral Amit Mehta a conclu que Google avait illégalement maintenu un monopole sur les marchés de la recherche générale en ligne et de la publicité textuelle liée aux recherches.

Au cœur de l’affaire se trouvent les mécanismes qui rendent le moteur de Google omniprésent sur les téléphones, les navigateurs et d’autres appareils. Pour un moteur de recherche, être proposé par défaut à l’ouverture d’un navigateur ou sur un smartphone représente un avantage considérable. Plus un service reçoit de requêtes, plus il peut améliorer ses résultats, attirer des annonceurs et consolider son avance.

La procédure est désormais entrée dans sa seconde partie : celle des remèdes. Autrement dit, après avoir établi l’existence d’une infraction au droit de la concurrence, le tribunal doit déterminer quelles obligations imposer pour empêcher sa répétition et restaurer des conditions de concurrence plus ouvertes.

DateÉtape du dossierCe qu’il faut comprendre
5 août 2024Décision sur la responsabilité de GoogleLe juge estime que Google a maintenu illégalement un monopole dans la recherche en ligne.
Novembre 2024Première proposition de remèdes du DOJLe gouvernement avance notamment l’idée d’une cession de Chrome et de restrictions sur l’IA.
7 mars 2025Proposition révisée du DOJLa cession de Chrome est maintenue, mais les restrictions générales sur les investissements dans l’IA sont retirées.
Avril 2025Audience sur les remèdes attendueLe tribunal doit examiner les propositions des parties avant de décider d’éventuelles mesures.

Pourquoi le DOJ veut séparer Chrome de Google

Pour le DOJ, Chrome n’est pas un simple logiciel permettant d’afficher des pages web. Avec un navigateur largement utilisé, Google contrôle un point d’accès stratégique vers son moteur de recherche. Le navigateur peut orienter les utilisateurs vers un service par défaut, recueillir des signaux utiles à l’amélioration des produits et renforcer l’intégration entre plusieurs services du groupe.

La proposition du gouvernement américain demande donc à Google de céder Chrome. Son objectif affiché est de faire cesser le contrôle de Google sur ce canal essentiel d’accès à la recherche. Un acquéreur indépendant pourrait, en théorie, choisir librement le moteur de recherche mis en avant dans le navigateur, négocier avec plusieurs fournisseurs et développer ses propres fonctionnalités sans dépendre des intérêts commerciaux de Google.

Cette idée illustre une différence importante entre une sanction financière et un remède structurel. Une amende sanctionne un comportement passé. Une cession d’actif modifie durablement l’organisation d’une entreprise afin de limiter sa capacité à reproduire ce comportement.

Le DOJ estime que des obligations plus limitées ne suffiraient pas à neutraliser les avantages tirés par Google de ses multiples points de distribution. La proposition prévoit aussi qu’une cession d’Android puisse être envisagée dans certaines circonstances si les autres remèdes ne permettaient pas de rétablir efficacement la concurrence. Android n’est donc pas présenté, à ce stade, comme l’actif devant être cédé immédiatement au même titre que Chrome.

Chrome, un navigateur au rôle central dans l’écosystème Google

Un navigateur est l’application qui permet de consulter le Web. Chrome concurrence notamment Safari d’Apple, Edge de Microsoft et Firefox de Mozilla. Mais son importance dépasse cette fonction technique : il constitue la première interface utilisée par beaucoup d’internautes pour lancer une recherche, ouvrir un site ou accéder à un service en ligne.

Chrome est par ailleurs lié à un environnement plus vaste. Les internautes peuvent y synchroniser leurs favoris, mots de passe et historique entre appareils lorsqu’ils utilisent un compte Google. Le navigateur sert également de vitrine à de nombreux services du groupe. C’est cette position d’interface entre l’utilisateur et le Web qui explique l’intérêt du DOJ.

Pour les défenseurs d’un remède structurel, séparer le navigateur de l’activité de recherche réduirait les possibilités pour Google de privilégier son propre moteur. Pour les opposants à cette solution, l’opération pourrait au contraire fragiliser un produit gratuit, intégré et entretenu à grande échelle.

Google rejette fermement la proposition. L’entreprise soutient qu’une cession de Chrome pénaliserait les consommateurs et risquerait d’affaiblir l’innovation. Sa ligne de défense repose notamment sur l’idée que les utilisateurs disposent déjà d’alternatives et que l’intégration de ses produits peut améliorer leur expérience plutôt que la restreindre.

Cession de Chrome : l’objectif du DOJ face aux objections de Google

Ce que cherche le DOJ

  • Retirer à Google le contrôle d’un accès majeur à la recherche en ligne.
  • Faciliter l’accès des moteurs concurrents aux utilisateurs de Chrome.
  • Réduire les effets de l’intégration entre navigateur, recherche et publicité.
  • Installer un remède structurel plutôt qu’une simple obligation de comportement.

Ce que redoute Google

  • Une dégradation de l’expérience proposée aux utilisateurs de Chrome.
  • Une perte de cohérence entre le navigateur et les autres services du groupe.
  • Un frein au développement de nouvelles fonctions et à l’innovation.
  • Une mesure disproportionnée au regard des alternatives déjà disponibles.

Ce qui change réellement sur les investissements dans l’IA

La version révisée du DOJ conserve donc l’élément le plus visible, la cession de Chrome, tout en modifiant sa position sur l’intelligence artificielle. Dans sa proposition précédente, le gouvernement voulait empêcher Google de réaliser certains investissements ou prises de participation dans le domaine de l’IA. Le texte du 7 mars 2025 abandonne cette demande générale.

Il serait toutefois inexact de présenter cette évolution comme un encouragement du DOJ à investir davantage dans l’IA. Le ministère ne demande pas à Google de réorienter ses moyens vers cette technologie. Il reconnaît plutôt que les enjeux concurrentiels de l’IA sont en évolution rapide et choisit une approche moins radicale à ce stade.

Le document conserve un mécanisme de surveillance : Google devrait notifier à l’avance certains projets de coentreprise, de collaboration ou de relation avec des entreprises actives dans la recherche, la publicité textuelle liée aux recherches ou l’IA. L’objectif est de permettre aux autorités d’examiner des opérations susceptibles de renforcer la position du groupe sur les marchés numériques émergents.

Cette prudence reflète la place grandissante des assistants conversationnels et des outils de recherche enrichis par l’IA. À mesure que les internautes interrogent des systèmes capables de rédiger une réponse synthétique, d’effectuer des recherches sur le Web ou de recommander des produits, la frontière entre moteur de recherche, navigateur et assistant d’IA devient moins nette.

Quelles conséquences possibles pour les internautes

À court terme, les utilisateurs de Chrome ne voient aucun changement : aucune cession n’a été ordonnée le 9 mars 2025. Si le juge retenait tout ou partie de la demande du DOJ, les effets dépendraient ensuite des conditions concrètes de la vente et de l’identité de l’acquéreur.

Plusieurs évolutions sont envisageables, sans être garanties :

  • le moteur de recherche proposé par défaut dans Chrome pourrait faire l’objet de choix plus ouverts ou de négociations avec plusieurs acteurs ;
  • la stratégie de développement du navigateur pourrait devenir indépendante des objectifs de Google dans la recherche et la publicité ;
  • les concurrents de Google pourraient obtenir de meilleures possibilités de distribution auprès des utilisateurs ;
  • les fonctions synchronisées avec un compte Google, ainsi que les réglages de confidentialité et de sécurité, devraient faire l’objet de garanties techniques précises lors d’une éventuelle transition.

Une concurrence accrue ne produit pas automatiquement de meilleurs services. Elle peut stimuler les fonctionnalités, la qualité et le respect de la vie privée, mais une séparation mal préparée peut aussi créer de l’incertitude pour les utilisateurs. Le tribunal devra donc mesurer à la fois l’efficacité concurrentielle recherchée et les risques pratiques d’un démantèlement.

Un précédent potentiel pour les grandes plateformes

L’affaire Google est scrutée bien au-delà du navigateur Chrome. Elle pose une question classique du droit de la concurrence appliquée aux plateformes numériques : lorsqu’une entreprise contrôle plusieurs services complémentaires, faut-il encadrer ses contrats et ses pratiques, ou séparer certaines activités pour empêcher qu’elles se renforcent mutuellement ?

Les États-Unis ont déjà connu de grandes procédures antitrust dans la technologie, notamment contre Microsoft. Le cas actuel intervient toutefois dans un marché différent, où la recherche, les systèmes d’exploitation mobiles, les navigateurs, la publicité et l’IA se croisent constamment.

Le choix du remède comptera autant que le constat d’infraction. Une obligation de céder Chrome constituerait l’une des réponses structurelles les plus fortes envisagées contre une grande plateforme américaine depuis des décennies. Elle pourrait nourrir les débats sur la régulation d’autres entreprises dont les services sont étroitement intégrés.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

La première inconnue est la décision du juge Amit Mehta. Il peut retenir, modifier ou écarter les mesures proposées par le DOJ. Google défendra sa propre vision des remèdes, et le débat portera autant sur la faisabilité technique d’une cession que sur sa capacité réelle à améliorer la concurrence.

Il faudra aussi suivre le traitement d’Android. Le système d’exploitation mobile reste un levier majeur de distribution des services numériques. Dans la proposition révisée, son éventuelle cession est pensée comme une solution de dernier recours, liée à l’efficacité des autres obligations imposées à Google.

Enfin, le volet IA mérite une attention particulière. Le DOJ a renoncé à une interdiction générale d’investir, mais il n’a pas abandonné sa vigilance. La manière dont les autorités évalueront les partenariats entre géants du numérique et entreprises d’IA pourrait influencer la concurrence dans les futurs outils de recherche, alors même que ce marché est en train de se transformer.

Questions fréquentes

Pourquoi le DOJ américain veut-il que Google vende Chrome ?

Le DOJ considère que Chrome est un point d’accès stratégique au moteur de recherche de Google. En obligeant le groupe à céder le navigateur, il veut réduire la capacité de Google à orienter les internautes vers ses propres services et offrir davantage de possibilités de distribution aux moteurs concurrents.

Google doit-il vendre Chrome immédiatement ?

Non. Au 9 mars 2025, il s’agit d’une proposition de remèdes déposée par le Département de la Justice dans le cadre du procès antitrust. Le juge fédéral Amit Mehta doit encore entendre les arguments des parties puis décider s’il impose une cession, sous quelle forme et dans quel délai.

Chrome va-t-il disparaître si Google est contraint de s’en séparer ?

Pas nécessairement. Une cession signifie qu’un autre propriétaire reprendrait le navigateur et son exploitation. Chrome pourrait donc continuer d’exister, mais ses choix de développement, ses accords commerciaux et la place accordée au moteur de recherche Google pourraient évoluer selon les conditions fixées par le tribunal.

Le DOJ interdit-il à Google d’investir dans l’intelligence artificielle ?

Non. Dans sa proposition révisée du 7 mars 2025, le DOJ abandonne la demande de restrictions générales sur les investissements de Google dans l’IA. Il souhaite toutefois que Google prévienne les autorités avant certains partenariats ou collaborations concernant l’IA, la recherche ou la publicité liée aux recherches.

Pourquoi Android est-il aussi mentionné dans cette affaire ?

Android est un système d’exploitation mobile qui constitue lui aussi un canal important de distribution pour les services de recherche. Le DOJ envisage une éventuelle cession d’Android comme mesure supplémentaire si les autres remèdes, dont la séparation de Chrome, ne suffisaient pas à restaurer efficacement la concurrence.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Département de la Justice des États-Unis, dossier antitrust United States et États plaignants contre Googlewww.justice.gov
  2. Département de la Justice des États-Unis, communiqué sur l’action antitrust contre Google dans la recherchewww.justice.gov/opa/pr/justice-department-sues-monopolist-google-violating-antitrust-laws
  3. Google, informations et prises de position sur le dossier de concurrence dans la rechercheblog.google