Régulation et éthique

Droit d’auteur et IA : les députés veulent mieux protéger les artistes

L’essor de l’IA générative place artistes, auteurs et titulaires de droits face à une question centrale : comment protéger les œuvres utilisées par les modèles ? À l’Assemblée nationale, une proposition déposée en septembre 2023 nourrit le débat sur un cadre juridique capable de concilier innovation, consentement et juste rémunération.

Une artiste compare ses œuvres à des contenus générés par IA, avec des documents juridiques sur son bureau.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle générative peut aujourd’hui produire en quelques secondes une image, un morceau de musique, un texte ou une voix de synthèse. Mais cette apparente simplicité repose sur l’analyse de très grandes quantités de contenus existants. Or ces contenus sont souvent le fruit du travail d’auteurs, d’interprètes, de photographes, d’illustrateurs, de scénaristes ou de réalisateurs. À mesure que ces outils entrent dans la vie culturelle et économique, une question s’impose : quelles règles doivent protéger celles et ceux dont les œuvres alimentent l’écosystème de l’IA ?

À la date du 27 février 2025, les députés se penchent sur cet enjeu à travers des propositions législatives destinées à mieux défendre les créateurs. Leur ambition est de faire évoluer le droit de la propriété intellectuelle sans bloquer les usages utiles de la technologie. Derrière ce débat juridique, c’est aussi le modèle économique de la création qui est en jeu.

Pourquoi l’IA générative bouscule-t-elle le droit d’auteur ?

Le droit d’auteur protège les œuvres originales, c’est-à-dire les créations qui portent l’empreinte de la personnalité de leur auteur. Romans, paroles de chansons, compositions musicales, photographies, peintures, films, logiciels ou illustrations peuvent ainsi être protégés. L’auteur dispose notamment de droits sur la reproduction et la représentation de son œuvre, ainsi que d’un droit moral qui protège le lien entre la personne et sa création.

Les modèles d’IA générative fonctionnent autrement qu’un moteur de recherche ou qu’une simple base de données. Durant leur entraînement, ils analysent de vastes ensembles de données afin d’identifier des régularités dans les textes, les images, les sons ou les vidéos. Ces apprentissages sont ensuite traduits sous forme de paramètres mathématiques. L’utilisateur obtient finalement un nouveau contenu à partir d’une instruction, appelée requête ou « prompt ».

Cette mécanique ne résout pas la question juridique initiale : les œuvres utilisées au cours de l’entraînement pouvaient-elles l’être sans autorisation ? Et, lorsqu’un résultat généré reprend de façon reconnaissable des éléments d’une œuvre protégée, qui peut être tenu responsable ?

Les inquiétudes sont particulièrement fortes dans les secteurs où les contenus sont à la fois nombreux, faciles à numériser et directement exploitables par les générateurs : musique, cinéma, photographie, illustration, édition, presse et arts visuels. Pour les créateurs, le risque ne concerne pas seulement la copie manifeste. Il porte aussi sur la concurrence d’une quantité potentiellement illimitée de contenus produits à faible coût, susceptible d’affaiblir la valeur économique du travail humain.

SituationQuestion de droit soulevéeEnjeu pour les créateurs
Entraînement d’un modèle sur des œuvres accessibles en ligneL’utilisation relève-t-elle d’une exception ou nécessite-t-elle une autorisation ?Garder le contrôle sur l’usage des catalogues et des portfolios
Génération d’un contenu très proche d’une œuvre connueLe résultat reproduit-il des éléments originaux protégés ?Prévenir les copies et obtenir réparation en cas d’atteinte
Imitation du style d’un artisteLe style, à lui seul, est-il protégé par le droit d’auteur ?Éviter la confusion et la captation de valeur liée à une identité artistique
Clonage d’une voix ou usage d’un visageDes droits liés à la personne sont-ils en cause ?Protéger l’image, la voix et l’intégrité des artistes

Une proposition déposée en septembre 2023 au cœur du débat

Le 12 septembre 2023, une proposition de loi a été déposée à l’Assemblée nationale afin d’encadrer l’intelligence artificielle par le droit d’auteur. Le texte s’inscrit dans une prise de conscience plus large : les règles élaborées pour la création humaine et la diffusion numérique doivent désormais répondre à des systèmes capables d’absorber et de recomposer des volumes considérables de contenus culturels.

L’objectif affiché est d’intégrer des dispositifs de protection au Code de la propriété intellectuelle. L’attention se porte tout particulièrement sur les œuvres susceptibles d’être utilisées sans accord de leurs auteurs ou titulaires de droits. Dans les domaines de la musique, du cinéma et des arts visuels, l’enjeu est immédiat : les catalogues et les créations individuelles sont à la fois des patrimoines artistiques et des sources de revenus.

Le débat ne consiste donc pas à décider si l’IA peut ou non être utilisée dans la création. Des artistes s’en servent déjà pour explorer des pistes visuelles, accélérer certaines tâches ou prototyper des idées. Il vise plutôt à fixer les conditions dans lesquelles les entreprises technologiques peuvent exploiter des œuvres, ainsi que les moyens dont disposent les créateurs pour consentir, refuser, être informés et, le cas échéant, être rémunérés.

Droit d’auteur : ce qui existe et ce que l’IA bouscule

Principes déjà établis

  • Les œuvres originales bénéficient d’une protection par le droit d’auteur.
  • L’auteur humain conserve des droits patrimoniaux et un droit moral sur sa création.
  • Une œuvre disponible en ligne n’est pas automatiquement libre de droits.
  • Les titulaires peuvent, dans certains cas, réserver l’usage de leurs œuvres pour la fouille de données.

Questions posées par l’IA

  • Les artistes doivent pouvoir identifier les œuvres utilisées pour entraîner les modèles.
  • Les modalités de consentement, d’opposition et de rémunération restent au centre des débats.
  • Un résultat généré peut poser problème s’il reprend des éléments originaux protégés.
  • L’image et la voix des artistes exigent aussi une protection distincte du seul droit d’auteur.

Ce que le droit européen prévoit déjà pour les données d’entraînement

La France ne part pas d’une page blanche. Le droit européen a prévu, dans la directive sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique, des exceptions pour la fouille de textes et de données. Cette pratique consiste à analyser automatiquement de grands ensembles de contenus afin d’en extraire des informations ou des régularités.

L’une de ces exceptions concerne la recherche scientifique menée par certains organismes. Une autre est plus large, mais elle laisse aux titulaires de droits la possibilité de réserver l’usage de leurs œuvres. Pour les contenus accessibles en ligne, cette opposition doit notamment pouvoir être exprimée par des moyens adaptés à la lecture automatique.

Dans la pratique, cette architecture soulève plusieurs difficultés. Un créateur indépendant sait-il si ses œuvres ont été intégrées à un jeu de données ? Dispose-t-il d’un outil simple pour s’y opposer ? Les réserves exprimées sur un site ou dans des métadonnées sont-elles effectivement prises en compte par les entreprises qui développent les modèles ? Et comment contrôler le respect d’une opposition lorsque les ensembles de données sont mondiaux, évolutifs et rarement détaillés publiquement ?

C’est pourquoi la demande de transparence occupe une place centrale dans les discussions. Sans information sur l’origine des données, il est difficile pour un artiste d’exercer ses droits. Sans règles suffisamment lisibles, il est également difficile pour les entreprises d’évaluer leurs obligations et de sécuriser leurs investissements.

Les contenus générés par IA sont-ils protégés ?

Une confusion fréquente consiste à imaginer qu’une machine deviendrait automatiquement titulaire de droits d’auteur parce qu’elle a produit une image ou un texte. En droit français, le droit d’auteur est historiquement construit autour de la personne humaine qui réalise un apport créatif original. Une IA n’a ni personnalité juridique, ni intention artistique au sens où l’entend ce régime.

La situation dépend donc largement de l’intervention humaine. Lorsqu’une personne utilise un outil d’IA dans un processus créatif plus vaste, sélectionne des résultats, les modifie, les assemble et réalise des choix originaux, les éléments issus de son apport personnel peuvent, selon les circonstances, relever du droit d’auteur. À l’inverse, une production obtenue de manière entièrement automatique ne bénéficie pas nécessairement d’une protection de même nature.

Cette distinction a des conséquences concrètes. Elle concerne les contrats d’édition, les commandes d’illustrations, les conditions d’utilisation des plateformes, l’attribution d’une œuvre, mais aussi la capacité à agir contre une copie. Elle rappelle surtout qu’un outil, aussi puissant soit-il, ne remplace pas mécaniquement le statut juridique d’un auteur.

La question de l’identité dépasse par ailleurs le seul droit d’auteur. L’utilisation non autorisée d’un visage, d’un nom ou d’une voix peut soulever des enjeux propres au droit à l’image, à la vie privée ou aux droits des artistes-interprètes. Les mobilisations d’artistes à l’étranger, dont celle de Scarlett Johansson contre l’utilisation non autorisée de sa voix, illustrent l’ampleur de ces préoccupations. Les créateurs demandent que leur identité artistique ne devienne pas une matière première disponible sans contrôle.

De la détection du piratage à la protection effective des œuvres

La technologie peut aussi contribuer à protéger les œuvres. En Allemagne, des systèmes d’IA sont utilisés pour lutter contre le piratage de musique et de films. Au Royaume-Uni, des outils de détection sont intégrés à des programmes de protection des droits d’auteur, en particulier dans le secteur audiovisuel. Ces expériences alimentent la réflexion française sur la coopération internationale et l’harmonisation des règles.

Ces dispositifs peuvent repérer des copies, comparer des empreintes numériques ou identifier des ressemblances dans de grands volumes de contenus publiés en ligne. Ils ne règlent toutefois pas toutes les difficultés. Détecter une utilisation est différent de déterminer si elle est autorisée, de prouver une atteinte devant un juge ou de calculer une rémunération équitable.

Une régulation efficace suppose donc plusieurs leviers complémentaires :

  • des conditions claires pour l’accès aux œuvres et aux données ;
  • des moyens concrets d’exprimer un refus ou un consentement ;
  • une information compréhensible sur les contenus utilisés pour entraîner les modèles ;
  • des mécanismes de recours lorsque les droits sont méconnus ;
  • une coopération entre artistes, sociétés de gestion, plateformes et entreprises technologiques.

Le règlement européen sur l’intelligence artificielle, aussi appelé AI Act, apporte un élément supplémentaire. Pour les modèles d’IA à usage général, il prévoit notamment l’adoption d’une politique destinée à respecter le droit d’auteur de l’Union européenne ainsi que la publication d’un résumé suffisamment détaillé des contenus utilisés pour l’entraînement. Ces obligations doivent s’appliquer à partir du 2 août 2025. Elles ne remplacent pas le droit d’auteur : elles cherchent à rendre son respect plus concret dans l’univers des modèles généralistes.

La création humaine face au risque de dévalorisation

Pour les députés comme pour les professionnels de la culture, le sujet est aussi social et économique. La multiplication de contenus générés automatiquement peut exercer une pression sur les prix des illustrations, des musiques de commande, des traductions ou des textes destinés à des usages commerciaux. Cette pression pourrait toucher d’abord les créateurs qui vivent de commandes régulières et disposent de peu de moyens pour négocier avec de grandes plateformes.

Le risque évoqué est celui d’une pauperisation des créateurs. Il ne signifie pas que toute IA détruirait la création, ni que les artistes seraient condamnés à disparaître. Mais il met en lumière un déséquilibre possible : un système économique peut tirer parti de millions d’œuvres humaines tout en réduisant les débouchés et la capacité de négociation de ceux qui les ont produites.

L’enjeu consiste donc à ne pas opposer artificiellement innovation et culture. Une IA développée avec des données accessibles dans un cadre clair, respectueuse des choix des titulaires de droits et accompagnée de règles de rémunération lorsqu’elles sont nécessaires, peut inspirer davantage de confiance. À l’inverse, l’opacité sur les données d’entraînement et l’usage non consenti des œuvres fragilisent l’acceptabilité sociale de ces technologies.

Ce qu’il faut surveiller

Les propositions examinées à l’Assemblée nationale constituent une étape dans une réflexion appelée à durer. Le défi est d’adapter les outils juridiques à des techniques qui progressent rapidement, tout en évitant de promettre une réponse simple à des situations très différentes : entraînement d’un modèle, copie d’une œuvre, imitation d’une identité, création assistée par IA ou diffusion massive de contenus synthétiques.

Dans les prochains mois, trois questions seront particulièrement déterminantes. La première concerne l’effectivité de la transparence : les artistes pourront-ils réellement savoir comment leurs œuvres sont utilisées ? La deuxième porte sur l’exercice du consentement et sur les formes éventuelles de rémunération. La troisième concerne l’application des règles européennes, notamment celles prévues pour les modèles d’IA à usage général à compter d’août 2025.

La qualité du dialogue entre pouvoirs publics, créateurs et entreprises technologiques sera décisive. Le droit d’auteur a toujours accompagné les transformations des moyens de reproduction et de diffusion. L’IA générative impose de prolonger cet effort afin que le progrès technique ne se fasse pas au prix de l’effacement des personnes qui créent les œuvres dont il s’inspire.

Questions fréquentes

Pourquoi les artistes demandent-ils une régulation de l’IA ?

Les artistes craignent que leurs œuvres soient utilisées pour entraîner des modèles sans autorisation ni information préalable. Ils redoutent aussi que la multiplication de contenus générés à faible coût dévalorise leur travail et réduise leurs revenus. La régulation recherchée vise à donner des règles claires sur la transparence, le consentement, l’opposition et l’éventuelle rémunération.

Une IA peut-elle être considérée comme l’auteur d’une œuvre en France ?

Le droit d’auteur français repose sur la création humaine et sur l’originalité de l’apport de l’auteur. Une IA ne dispose pas de personnalité juridique et n’est pas, en elle-même, un auteur. Lorsqu’un humain utilise une IA, la protection éventuelle dépend de ses propres choix créatifs, de ses modifications et de son apport original au résultat final.

Une intelligence artificielle peut-elle utiliser le style d’un artiste ?

Le style d’un artiste n’est généralement pas protégé à lui seul par le droit d’auteur. En revanche, la reprise d’éléments originaux et reconnaissables d’une œuvre précise peut constituer une atteinte aux droits de son auteur. Selon le cas, l’usage d’un nom, d’une voix ou d’une image peut également soulever des questions distinctes liées aux droits de la personnalité.

Que prévoit l’AI Act européen pour le droit d’auteur et l’IA ?

Le règlement européen sur l’intelligence artificielle prévoit, pour les modèles d’IA à usage général, une politique de respect du droit d’auteur de l’Union européenne et un résumé suffisamment détaillé des contenus utilisés pour l’entraînement. Ces obligations doivent s’appliquer à partir du 2 août 2025. Elles complètent le droit d’auteur, sans décider à elles seules de toutes les autorisations nécessaires.

La proposition de loi française veut-elle interdire l’IA dans la création artistique ?

Non. Le débat porte sur l’encadrement de l’usage de l’IA par le droit d’auteur, et non sur une interdiction générale des outils génératifs. L’objectif est de permettre l’innovation tout en évitant l’exploitation non autorisée des œuvres et la perte de contrôle des créateurs sur leur travail, leur image ou leur voix.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Assemblée nationale, travaux et dossiers législatifswww.assemblee-nationale.fr
  2. Légifrance, Code de la propriété intellectuellewww.legifrance.gouv.fr/codes/id/LEGITEXT000006069414
  3. Directive européenne 2019/790 sur le droit d’auteur dans le marché unique numériqueeur-lex.europa.eu/eli/dir/2019/790/oj
  4. Règlement européen 2024/1689 sur l’intelligence artificielle, AI Acteur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1689/oj