OpenAI ferme des comptes liés à un outil de surveillance développé avec ChatGPT
OpenAI a annoncé avoir supprimé des comptes associés à un réseau d’origine chinoise qui sollicitait ChatGPT dans le cadre d’un projet de surveillance des réseaux sociaux. L’affaire illustre les usages à double tranchant des modèles génératifs, mais aussi ce que l’on sait, et ce que l’on ignore encore, du système visé.

Le cas est sensible parce qu’il mêle trois sujets souvent confondus : l’accès à ChatGPT depuis la Chine, l’usage d’un modèle génératif pour écrire ou corriger du code, et la surveillance de personnes sur les réseaux sociaux. Le 21 février 2025, OpenAI a annoncé avoir supprimé des comptes associés à un réseau qu’elle décrit comme étant d’origine chinoise. Selon l’entreprise, ce réseau cherchait à tirer parti de ses modèles dans le cadre du développement et de la promotion d’un outil de surveillance.
La décision a vite été résumée comme l’exclusion d’« utilisateurs chinois ». Cette formule est trop large. Elle désigne ici une mesure prise contre des comptes précis, soupçonnés d’avoir enfreint les règles d’utilisation du service, et non une sanction visant indistinctement les citoyens ou les entreprises de Chine. Les informations rendues publiques par OpenAI éclairent néanmoins un enjeu majeur : les modèles de langage peuvent abaisser la barrière technique pour concevoir des dispositifs susceptibles de porter atteinte à la vie privée et à la liberté d’expression.
Ce qu’OpenAI dit avoir découvert
Dans son rapport consacré aux usages malveillants de ses outils, OpenAI désigne ce réseau sous le nom de « Peer Review ». L’entreprise indique que ses opérateurs, établis ou actifs depuis la Chine selon ses éléments d’analyse, ont utilisé ses modèles pour obtenir de l’aide sur plusieurs tâches liées à un projet de surveillance.
Le système présenté par les opérateurs devait, selon OpenAI, analyser des publications sur des réseaux sociaux occidentaux et produire des rapports relatifs à des protestations ou à des critiques de la Chine. Ils l’auraient décrit comme un outil de surveillance en temps réel destiné aux autorités chinoises chargées de l’application de la loi et du renseignement.
Les usages de ChatGPT signalés par OpenAI concernaient notamment :
- le débogage de code et des questions techniques sur des composants du système ;
- la génération de descriptions de fonctionnalités ;
- la rédaction de contenus servant à présenter ou promouvoir l’outil ;
- des demandes relatives à l’analyse de jeux de données et de comptes sur les plateformes sociales.
OpenAI affirme avoir désactivé les comptes concernés. L’entreprise n’a pas rendu publique l’identité des personnes derrière le réseau, le nombre de comptes supprimés ni les preuves techniques détaillées ayant permis son attribution.
Un assistant de code n’est pas, à lui seul, un système de surveillance
L’expression « surveillance avec ChatGPT » peut laisser croire que le robot conversationnel observait directement des personnes. La réalité technique est plus nuancée. Un grand modèle de langage génère et transforme du texte, et peut aussi aider à rédiger, expliquer ou corriger du code. Il ne collecte pas automatiquement des données sur les réseaux sociaux et ne décide pas, seul, qui doit être suivi.
Pour bâtir un système de surveillance numérique, il faut généralement plusieurs briques : des données récupérées sur des plateformes, une infrastructure pour les stocker, des logiciels de recherche ou de classement, parfois des outils de reconnaissance d’images ou de visages, puis une interface permettant à un opérateur humain d’exploiter les résultats. Un modèle de langage peut intervenir à différentes étapes, par exemple pour accélérer l’écriture d’un programme, résumer de grandes quantités de texte ou produire une documentation technique.
C’est précisément ce rôle d’assistance qui inquiète. Même si un modèle n’exécute pas lui-même la surveillance, il peut réduire le temps nécessaire pour mettre en forme une idée, résoudre un problème informatique ou industrialiser certaines tâches rédactionnelles. Cela vaut pour des usages légitimes, comme l’automatisation d’un service client, mais aussi pour des projets beaucoup plus contestables.
| Élément | Ce que les informations d’OpenAI permettent d’établir | Ce qu’elles ne permettent pas d’affirmer |
|---|---|---|
| Les comptes | OpenAI dit les avoir supprimés pour des usages contraires à ses règles. | Leur nombre exact, l’identité de leurs titulaires et leur statut juridique. |
| Le projet | Les opérateurs ont présenté un outil de suivi de contenus sur les réseaux sociaux. | Que l’outil était pleinement opérationnel ou déployé à grande échelle. |
| Le rôle de ChatGPT | Le modèle a été sollicité pour des tâches techniques et rédactionnelles. | Que ChatGPT a mené lui-même une surveillance autonome de personnes. |
| L’origine du réseau | OpenAI le qualifie de réseau d’origine chinoise. | Une implication directe du gouvernement chinois dans son fonctionnement. |
Cette distinction est essentielle pour lire l’affaire avec rigueur. Les déclarations de l’entreprise documentent une tentative d’usage et une réponse de modération. Elles ne constituent pas, à elles seules, une démonstration publique complète du fonctionnement réel, de l’ampleur ou des destinataires finaux de l’outil évoqué.
Pourquoi la surveillance des réseaux sociaux pose un problème de vie privée
Un message publié publiquement n’est pas dépourvu de toute protection. Agréger des milliers de publications, les relier à des pseudonymes, les classer par opinion et les intégrer à des fiches de suivi change profondément la nature de l’information. Une donnée isolée, banale en apparence, peut devenir très intrusive lorsqu’elle est combinée avec d’autres éléments.
Les systèmes de surveillance assistés par l’IA peuvent notamment :
- accélérer le repérage de mots-clés, de thèmes politiques ou de mouvements de contestation ;
- établir des rapprochements entre comptes, messages, images et lieux ;
- produire des résumés ou des profils à partir de volumes considérables de contenus ;
- amplifier les erreurs de classement, les biais ou les confusions d’identité à grande échelle.
La question ne se réduit donc pas à la technologie utilisée. Elle dépend aussi de la finalité, du cadre légal, de l’existence d’un contrôle indépendant et des possibilités de recours offertes aux personnes concernées. Un outil d’analyse peut servir à repérer une campagne de désinformation ou une menace concrète. Il peut aussi devenir un moyen de cibler des opposants, des journalistes ou de simples internautes exprimant une opinion.
Accès depuis la Chine : distinguer les restrictions géographiques et les sanctions de comptes
L’affaire intervient dans un contexte particulier. Les services d’OpenAI ne sont pas officiellement pris en charge en Chine. En juillet 2024, l’entreprise avait engagé le blocage de l’accès à ses interfaces de programmation, aussi appelées API, depuis les pays et territoires non pris en charge, dont la Chine.
Une API permet à une entreprise d’intégrer un modèle d’IA à sa propre application ou à ses processus internes. Elle n’est donc pas exactement la même chose que l’interface grand public de ChatGPT. Dans les deux cas, l’accès effectif peut être compliqué par des intermédiaires techniques, des réseaux privés virtuels ou des prestataires situés dans d’autres pays. Les restrictions géographiques ne suffisent pas nécessairement à empêcher tous les détournements.
La fermeture des comptes liés à « Peer Review » doit ainsi être comprise sur deux niveaux : un cadre géographique déjà restrictif pour les services pris en charge, et une intervention ciblée contre des activités qu’OpenAI juge incompatibles avec ses politiques. Présenter cette mesure comme une expulsion globale des utilisateurs chinois masquerait la différence entre ces deux mécanismes.
Ce que les règles d’usage cherchent à empêcher
Comme d’autres éditeurs de modèles génératifs, OpenAI encadre l’utilisation de ses outils par des conditions et politiques. L’objectif est de limiter les activités illégales, les atteintes à la vie privée, les fraudes, les campagnes de manipulation ou encore les usages susceptibles de causer un préjudice sérieux à des individus.
Appliquer ces règles à des usages de surveillance est toutefois difficile. Les demandes adressées à un assistant peuvent être anodines lorsqu’elles sont prises séparément : corriger un script, résumer une base de texte, écrire une description commerciale. C’est leur combinaison, leur répétition et leur contexte qui peuvent révéler un projet problématique.
Les entreprises d’IA disposent de signaux techniques et comportementaux pour détecter des abus, mais elles ne détaillent pas publiquement tous leurs moyens de détection. Une transparence totale faciliterait aussi le contournement de ces protections. Le défi consiste donc à expliquer suffisamment les mesures prises pour permettre un contrôle public, sans livrer de mode d’emploi aux acteurs malveillants.
Ce que la fermeture des comptes permet, et ce qu’elle ne résout pas
Une mesure utile
- Elle interrompt l’accès des comptes identifiés aux services d’OpenAI.
- Elle signale que l’assistance à un projet de surveillance peut enfreindre les règles d’usage.
- Elle rend public un mode de détournement potentiel des modèles génératifs.
- Elle incite les développeurs à examiner la finalité de leurs applications.
Des limites persistantes
- Elle ne prouve pas à elle seule que le projet n’a jamais été déployé ailleurs.
- Elle ne bloque pas les autres modèles, fournisseurs ou outils disponibles localement.
- Elle ne permet pas d’identifier publiquement tous les responsables du réseau.
- Elle ne remplace pas un cadre légal et un contrôle indépendant de la surveillance.
Une affaire révélatrice des limites de la modération
La suppression de comptes constitue une réponse concrète, mais elle intervient souvent après que des requêtes ont déjà été formulées. Elle ne règle pas tous les risques liés aux modèles accessibles par API, aux modèles ouverts ou aux outils développés localement. Si une équipe perd l’accès à un fournisseur, elle peut rechercher une solution concurrente ou modifier son infrastructure.
Cette réalité explique la diversité des réactions dans le secteur technologique. Certains considèrent que les fournisseurs de modèles ont la responsabilité de couper l’accès lorsqu’ils identifient des usages de contrôle abusif. D’autres redoutent que des règles trop vastes privent des chercheurs, des développeurs ou des entreprises de capacités utiles sans apporter de garanties suffisantes contre les véritables abus.
La ligne de partage ne peut pas reposer seulement sur le pays d’origine d’un utilisateur. Un même outil peut être employé de manière légitime ou dommageable selon les données traitées, les personnes ciblées, la finalité poursuivie et les garanties prévues. Dans cette affaire, OpenAI invoque des comportements associés à un réseau spécifique et à un cas d’usage de surveillance, non une nationalité comme critère unique.
Ce qu’il faut surveiller
Le premier point à suivre concerne la précision des rapports de transparence publiés par les fournisseurs d’IA. Les annonces de perturbation de réseaux abusifs sont utiles, mais leur portée dépend des éléments publiés : nature des requêtes, moyens de détection, degré de réussite des acteurs et conséquences des mesures prises.
Le deuxième enjeu porte sur l’évolution des règles applicables à la surveillance algorithmique. Les législateurs, les autorités de protection des données et les juridictions devront préciser les limites de l’analyse automatisée des contenus publics, en particulier lorsqu’elle sert à établir des profils politiques ou à suivre des mouvements sociaux.
Enfin, l’affaire rappelle que la sécurité des modèles ne dépend pas uniquement des réponses refusées par un chatbot. Elle implique aussi le contrôle des accès, l’analyse des abus, la capacité à suspendre rapidement les comptes et une évaluation constante des usages réels. À mesure que les outils génératifs deviennent plus accessibles, cette vigilance sera aussi déterminante que les progrès techniques eux-mêmes.
Questions fréquentes
OpenAI a-t-il interdit ChatGPT à tous les utilisateurs chinois ?
Non. L’annonce du 21 février 2025 concerne la fermeture de comptes associés à un réseau précis, que l’entreprise relie à un projet de surveillance. Il faut aussi distinguer cette décision des restrictions géographiques : les services d’OpenAI ne sont pas officiellement pris en charge en Chine, et l’accès aux API depuis les territoires non pris en charge avait déjà été bloqué en 2024.
Qu’est-ce que le réseau « Peer Review » mentionné par OpenAI ?
« Peer Review » est le nom donné par OpenAI à un réseau qu’elle décrit comme étant d’origine chinoise. D’après son rapport, les opérateurs utilisaient ses modèles pour des tâches techniques et rédactionnelles liées à un outil censé analyser des contenus de réseaux sociaux et produire des rapports sur des protestations ou des critiques de la Chine.
ChatGPT peut-il créer seul un système de surveillance ?
Non. ChatGPT peut fournir du texte, expliquer des concepts, aider à écrire ou corriger du code et résumer des documents. Un système de surveillance exige cependant des sources de données, des logiciels de collecte et d’analyse, une infrastructure de stockage ainsi que des opérateurs. Le risque tient au fait que le modèle peut accélérer certaines étapes de conception ou d’exploitation.
Pourquoi l’analyse de messages publics sur les réseaux sociaux inquiète-t-elle ?
Un message public peut être banal pris isolément. Mais collecter massivement des publications, les relier à des comptes, les classer selon des opinions et les conserver dans une base de données permet de constituer des profils détaillés. Cette agrégation peut exposer des personnes à des erreurs, à un ciblage politique ou à des atteintes durables à leur vie privée.
Comment OpenAI repère-t-il les usages abusifs de ses modèles ?
OpenAI indique analyser les activités contraires à ses règles et publier des rapports sur certains réseaux perturbés, mais ne détaille pas l’ensemble de ses méthodes. Cette discrétion vise notamment à éviter que des acteurs malveillants puissent contourner les contrôles. Les informations publiques permettent d’identifier le type d’usage reproché, mais pas de vérifier tous les éléments techniques de l’enquête.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- OpenAI, rapport sur la perturbation d’usages malveillants de l’IA par des acteurs affiliés à des Étatsopenai.com/index/disrupting-malicious-uses-of-ai-by-state-affiliated-threat-actors
- OpenAI, politiques d’utilisationopenai.com/policies/usage-policies
- OpenAI Help Center, pays et territoires pris en charge par ChatGPThelp.openai.com/en/articles/7947663-chatgpt-supported-countries-and-territories
- Reuters, couverture Technologiewww.reuters.com/technology



