Keir Starmer veut rendre aux médias le contrôle de leurs contenus face à l’IA
Le Premier ministre britannique Keir Starmer estime que les éditeurs doivent décider de l’usage de leurs contenus par l’intelligence artificielle et être rémunérés lorsqu’ils sont exploités. Cette position place le droit d’auteur et le financement du journalisme au cœur de la stratégie numérique du Royaume-Uni.

L’intelligence artificielle générative ne transforme pas seulement la manière de chercher une information ou d’écrire un texte. Elle bouscule aussi l’économie qui finance la production de cette information. Lorsqu’un modèle est alimenté par des articles, des photographies ou des archives, qui décide de cet usage, et qui doit en tirer une contrepartie financière ? Au Royaume-Uni, Keir Starmer entend placer les entreprises de presse au centre de cette réponse.
Dans un message associé à la campagne Journalism Matters de la News Media Association, le Premier ministre britannique défend une idée nette : les éditeurs doivent garder la main sur l’exploitation de leur travail par l’IA. Ils doivent également pouvoir être rémunérés. Cette prise de position s’inscrit dans un débat plus vaste sur le droit d’auteur, la compétitivité technologique et la capacité des rédactions à continuer de produire une information indépendante.
Keir Starmer fait du contrôle des contenus une question démocratique
Keir Starmer présente le journalisme comme le « sang vital de la démocratie ». La formule ne se limite pas à un hommage au métier. Elle traduit une préoccupation économique et politique : sans médias capables de financer enquêtes, reportages et vérifications, le débat public perd une part essentielle de ses contre-pouvoirs.
Pour le dirigeant travailliste, l’essor de l’intelligence artificielle ne doit donc pas affaiblir les producteurs de contenus sur lesquels ces technologies s’appuient. Son principe est que les entreprises de médias devraient pouvoir choisir les conditions d’utilisation de leurs œuvres, notamment par des outils numériques et des systèmes d’IA, et recevoir une rémunération lorsque cette utilisation a lieu.
Cette position répond à une inquiétude croissante des éditeurs. Les articles de presse ont une valeur particulière pour les systèmes d’IA : ils sont datés, structurés, régulièrement mis à jour et produits selon des méthodes journalistiques. Or, si une entreprise technologique peut capter cette valeur sans accord ni compensation, les médias supportent les coûts de production pendant qu’un autre acteur bénéficie de leur contenu.
| Sujet | Position défendue par Keir Starmer | Enjeu pour les médias |
|---|---|---|
| Utilisation des contenus | Les éditeurs doivent en conserver le contrôle | Pouvoir accepter, refuser ou encadrer l’usage de leurs œuvres |
| Rémunération | Les éditeurs doivent être payés lorsque leur travail est exploité | Préserver des revenus pour financer le journalisme |
| Politique industrielle | L’IA et les médias comptent dans la stratégie économique britannique | Éviter d’opposer innovation technologique et création de contenus |
| Liberté de la presse | Le journalisme doit être protégé | Maintenir une information indépendante et digne de confiance |
| Justice | Les journalistes doivent être mieux protégés des procédures-bâillons | Défendre l’enquête d’intérêt public face aux pressions judiciaires |
Pourquoi les contenus de presse intéressent-ils les modèles d’IA ?
Les modèles de langage sont conçus à partir de très grandes quantités de textes. Pendant leur phase d’entraînement, ils repèrent des régularités dans les mots, les phrases et les documents afin de prédire la suite la plus probable d’une requête. Ce mécanisme ne signifie pas, à lui seul, qu’un modèle conserve un article comme le ferait une bibliothèque. Mais la collecte et l’utilisation d’œuvres protégées pour développer ces outils soulèvent des questions de droit et de rémunération.
Pour les éditeurs, plusieurs usages doivent être distingués. Un moteur de recherche peut afficher le titre d’un article et renvoyer le lecteur vers le site qui l’a publié. Un assistant conversationnel peut, lui, produire une réponse synthétique qui satisfait la demande sans envoyer l’internaute vers la source. Enfin, un contenu peut être utilisé en amont pour entraîner ou améliorer un modèle. Ces situations n’ont pas les mêmes conséquences sur l’audience, la visibilité de la marque et les revenus publicitaires ou d’abonnement.
Le débat porte aussi sur le consentement. Certains éditeurs concluent des accords avec des entreprises technologiques pour définir l’accès à leurs archives et leurs conditions de rémunération. D’autres souhaitent empêcher l’exploration automatisée de leurs pages. Mais une préférence technique ou contractuelle ne règle pas, à elle seule, toutes les questions juridiques. La légalité de l’extraction de textes, l’étendue des exceptions au droit d’auteur et la possibilité de démontrer l’usage effectif d’une œuvre restent des sujets complexes.
C’est pourquoi la formule de Starmer, selon laquelle les éditeurs doivent avoir le contrôle, dépasse la seule question du paiement. Elle renvoie à la possibilité de négocier à armes moins inégales avec les grandes entreprises de technologie, de connaître les usages faits des contenus et de disposer d’un recours lorsque les conditions ne sont pas respectées.
Innovation et droit d’auteur, deux logiques qui s’opposent
Le gouvernement britannique doit arbitrer entre deux impératifs. D’un côté, il veut favoriser les investissements dans l’IA, les infrastructures et les entreprises capables de développer des outils compétitifs. De l’autre, il affirme vouloir garantir les droits des secteurs créatifs et médiatiques, qui fournissent une partie de la matière première informationnelle de l’économie numérique.
La controverse évoquée autour de projets qui permettraient aux sociétés d’IA de prélever des contenus illustre cette tension. Plusieurs organisations, dont la BBC, ont fait part de leur opposition à des mesures susceptibles, selon elles, de nuire aux éditeurs et aux artistes. Leur inquiétude porte sur un précédent : si l’exploitation de contenus protégés devenait trop facile ou trop peu coûteuse, les créateurs perdraient une part de leur capacité à négocier.
À l’inverse, les entreprises technologiques font valoir qu’un accès suffisamment large aux œuvres et aux données est important pour automatiser et améliorer les modèles. Google a ainsi averti que le Royaume-Uni risquait d’être laissé pour compte s’il ne renforçait pas ses infrastructures et n’autorisait pas les entreprises technologiques à utiliser des œuvres soumises au droit d’auteur dans le développement de leurs modèles.
Deux visions de l’accès des IA aux contenus de presse
Le contrôle des éditeurs
- L’éditeur choisit si ses contenus peuvent être utilisés par un système d’IA.
- Les conditions d’accès et de réutilisation peuvent faire l’objet d’une négociation.
- Une rémunération peut contribuer au financement des rédactions et des enquêtes.
- Les médias gardent davantage de visibilité sur l’exploitation de leurs œuvres.
Un accès élargi pour l’IA
- Les entreprises technologiques disposent plus facilement de données pour développer leurs modèles.
- Les défenseurs de cette approche y voient un levier de compétitivité et d’innovation.
- Les éditeurs redoutent une utilisation de leurs contenus sans véritable compensation.
- Le risque est de transférer la valeur du travail journalistique vers les plateformes et services d’IA.
Les médias ne demandent pas seulement une protection, mais un modèle économique viable
La question de l’IA arrive dans un secteur déjà fragilisé par la mutation numérique. Les recettes publicitaires ont été durablement bouleversées par les plateformes, tandis que les médias doivent continuer à financer des journalistes, des correspondants, des photographes, des juristes et des outils de vérification. Une baisse de fréquentation ou de revenus peut se traduire directement par moins de temps consacré aux enquêtes longues et aux sujets locaux.
Keir Starmer insiste sur la nécessité d’un « paysage médiatique dynamique » et d’une information de confiance. Derrière ce vocabulaire se trouve un mécanisme simple : la fiabilité a un coût. Vérifier un document, recouper un témoignage, envoyer un reporter sur le terrain ou défendre une publication devant un tribunal exige des ressources que la simple agrégation automatique de contenus ne crée pas.
L’enjeu est aussi celui de la relation entre le public et les informations. Une enquête du Reuters Institute a relevé que 39 % des personnes interrogées dans plusieurs marchés clés évitaient les nouvelles parfois ou souvent. Cette tendance de l’évitement sélectif des actualités ne signifie pas que le public se désintéresse totalement de l’information. Elle révèle plutôt une fatigue face à certains sujets, à leur tonalité ou à leur abondance.
Starmer observe de son côté que plus de 80 % de la population britannique reste atteinte par les informations issues des médias traditionnels. La presse, la télévision, la radio et leurs déclinaisons numériques conservent donc une portée considérable. Pour le gouvernement, protéger leur capacité à produire une information fiable n’est pas seulement une affaire sectorielle : c’est aussi une condition du débat démocratique.
Les centres de données, autre face de la stratégie britannique sur l’IA
Cette discussion sur les contenus se déroule alors que le Royaume-Uni veut accélérer dans les infrastructures numériques. Le gouvernement a annoncé des investissements de plus de 25 milliards de livres dans les centres de données britanniques. Ces installations sont indispensables au stockage, au traitement et à l’entraînement des systèmes d’intelligence artificielle à grande échelle.
Les centres de données et les droits d’auteur relèvent de domaines différents, mais ils sont étroitement liés dans la politique industrielle. Les premiers apportent de la puissance de calcul et attirent des investissements. Les seconds déterminent dans quelles conditions les entreprises peuvent accéder à une partie des textes, images, sons et vidéos qui nourrissent les services numériques.
Le défi du gouvernement travailliste est donc de ne pas réduire la stratégie de l’IA à une course aux bâtiments, aux serveurs et aux capitaux. Une économie numérique durable dépend aussi de l’existence de contenus de qualité, d’entreprises de presse pluralistes et de créateurs qui peuvent vivre de leurs œuvres. La position de Starmer consiste à refuser que la recherche de compétitivité technologique se fasse au détriment de ce socle culturel et informationnel.
La protection de l’enquête journalistique reste un autre chantier
L’intervention de Keir Starmer ne se limite pas à l’IA. Il rappelle également son engagement à défendre le journalisme d’investigation contre les SLAPPs, pour Strategic Lawsuits Against Public Participation. En français, on parle souvent de procédures-bâillons : des actions en justice qui peuvent chercher moins à obtenir réparation qu’à intimider, épuiser financièrement ou réduire au silence une personne qui s’exprime sur un sujet d’intérêt public.
Le gouvernement travailliste entend équilibrer l’accès à la justice et la protection des journalistes contre de telles pratiques. Cet objectif rejoint le débat sur l’IA par une même idée : la liberté de la presse ne dépend pas seulement de principes abstraits. Elle dépend de conditions concrètes permettant aux rédactions de publier, d’enquêter et de résister aux pressions.
Starmer rend aussi hommage aux journalistes qui prennent des risques pour défendre la vérité, évoquant notamment le cas tragique d’un journaliste ukrainien mort en détention. Ce rappel replace le débat britannique dans une réalité plus large : dans de nombreux pays, le journalisme reste exposé à des menaces judiciaires, politiques ou physiques.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois
La prise de position du Premier ministre fixe une direction politique, mais de nombreuses questions pratiques restent ouvertes. Comment établir qu’un contenu a été utilisé par un système d’IA ? Quels éditeurs pourront négocier, selon quelles règles et avec quels moyens ? Une rémunération éventuelle reposera-t-elle sur des licences individuelles, des accords collectifs ou un autre mécanisme ? Et comment préserver la capacité des jeunes entreprises à innover sans créer une captation gratuite de la valeur journalistique ?
L’essentiel, pour les médias, sera de savoir si le principe de contrôle défendu par Keir Starmer débouche sur des garanties effectives. Pour les entreprises d’IA, l’enjeu sera de disposer de règles lisibles leur permettant d’investir et de développer leurs modèles. Pour le public enfin, la question est moins technique qu’il n’y paraît : si les outils d’IA deviennent une porte d’entrée majeure vers l’information, les conditions dans lesquelles ils utilisent le travail des journalistes pèseront directement sur la diversité et la qualité des nouvelles accessibles à tous.
Questions fréquentes
Que demande Keir Starmer aux entreprises d’intelligence artificielle ?
Keir Starmer défend le principe selon lequel les entreprises médiatiques doivent contrôler l’utilisation de leurs contenus par l’intelligence artificielle. Il estime aussi que les éditeurs doivent être rémunérés lorsque leur travail est exploité. Son objectif est de concilier le développement de l’IA avec la viabilité économique d’une presse indépendante.
Pourquoi les médias veulent-ils être payés pour leurs contenus utilisés par l’IA ?
Produire une information fiable demande des journalistes, du temps, des vérifications et des moyens financiers. Les éditeurs craignent que des systèmes d’IA tirent de la valeur de leurs articles sans leur apporter d’audience ni de revenus. Une rémunération viserait à préserver leur capacité à financer les reportages et les enquêtes.
L’intelligence artificielle peut-elle utiliser des articles de presse protégés par le droit d’auteur ?
La réponse dépend des usages précis, des contrats conclus et des règles applicables. L’entraînement d’un modèle, l’affichage d’extraits ou la génération d’une synthèse ne soulèvent pas exactement les mêmes questions. Le débat au Royaume-Uni porte justement sur la nécessité de donner aux éditeurs un contrôle plus clair sur ces utilisations.
Qu’est-ce qu’une procédure-bâillon ou SLAPP contre un journaliste ?
Une SLAPP, ou procédure-bâillon, est une action judiciaire susceptible d’être utilisée pour intimider ou épuiser financièrement une personne qui s’exprime sur un sujet d’intérêt public. Keir Starmer souhaite mieux protéger le journalisme d’investigation face à ces procédures, tout en préservant le droit légitime d’accès à la justice.
Quel lien existe entre les centres de données et le débat sur les médias ?
Les centres de données fournissent la puissance informatique nécessaire aux services d’IA et constituent un axe de la stratégie économique britannique. Mais les infrastructures ne suffisent pas : les modèles utilisent aussi des contenus. Le gouvernement doit donc arbitrer entre l’attractivité technologique du pays et les droits des créateurs, artistes et médias.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- News Media Association, campagne Journalism Matterswww.newsmediauk.org
- Gouvernement britannique, informations officielles sur les investissements et l’IAwww.gov.uk/government/news
- Reuters Institute, Digital News Report 2024reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/digital-news-report/2024



