Culture et médias

Images façon Ghibli par IA : pourquoi la tendance fascine autant qu’elle divise

La vague d’images « façon Ghibli » générées par intelligence artificielle transforme des portraits ordinaires en scènes aux allures de dessin animé. Derrière l’émerveillement, elle relance des questions concrètes : que copie réellement un modèle, qui doit être rémunéré et peut-on réduire un univers d’auteur à une esthétique ?

Un dessinateur compare un storyboard manuscrit à un portrait généré par intelligence artificielle sur écran.
Illustration : Actu.ai

Un visage familier, un chat, une rue de quartier ou une photo de vacances peuvent désormais être transformés en quelques secondes en image aux airs de film d’animation japonais. Au printemps 2025, cette tendance a envahi les réseaux sociaux sous l’étiquette commode d’images « façon Ghibli ». Elle suscite un plaisir immédiat, celui de voir son quotidien entrer dans un imaginaire fait de décors foisonnants, de douceur apparente et de merveilleux. Mais elle pose aussi une question bien moins légère : que reste-t-il d’une œuvre quand son langage visuel devient une commande adressée à une machine ?

Le sujet dépasse largement le cas du Studio Ghibli. Il touche au statut du style, à la place du travail humain dans les industries créatives, à la rémunération des artistes et au coût matériel de services numériques qui semblent immatériels. La popularité des images inspirées de Ghibli rend ces enjeux particulièrement visibles parce que le studio japonais est associé, pour beaucoup, à une idée exigeante et artisanale de l’animation.

Pourquoi les images « façon Ghibli » se propagent-elles si vite ?

L’attrait tient d’abord à la puissance évocatrice de cet univers. Les films du Studio Ghibli ont installé des repères visuels immédiatement reconnaissables : des décors très détaillés, une attention portée aux éléments naturels, des scènes de vie quotidienne, des personnages expressifs et un sentiment d’étrangeté qui surgit sans effacer le réel. Ces signes ne résument pas les films, mais ils suffisent à déclencher une reconnaissance instantanée.

La nouvelle génération d’outils de création d’images rend cette reconnaissance exploitable par le grand public. Le 25 mars 2025, OpenAI a présenté la génération d’images intégrée à GPT-4o. Très vite, des internautes ont utilisé ce type de service pour convertir leurs photographies ou demander des scènes évoquant l’animation dessinée à la main. Il ne s’agit pas d’un partenariat avec le Studio Ghibli, ni d’une fonctionnalité officielle du studio : « Ghibli » est devenu, dans les requêtes des utilisateurs, un raccourci pour désigner une certaine atmosphère.

Cette appropriation est d’autant plus virale qu’elle mêle trois mécanismes simples :

  • la personnalisation, puisqu’un selfie devient une image à partager ;
  • la nostalgie, liée à des œuvres vues durant l’enfance ou découvertes plus tard ;
  • la démonstration technologique, car chaque résultat semble prouver qu’une machine peut produire une image sophistiquée à partir d’une instruction brève.

Or une image convaincante au premier regard n’est pas un film. Elle ne porte pas nécessairement de situation, de rythme, de point de vue ou d’évolution émotionnelle. C’est précisément là que le rapprochement avec Ghibli devient à la fois séduisant et trompeur.

Ce que reproduit réellement une IA générative

Une IA générative d’images ne travaille pas comme un dessinateur qui étudie une référence, choisit une intention puis construit son plan. Le modèle a appris, au cours de son entraînement, des régularités statistiques dans un très grand nombre d’images et de descriptions. Lorsqu’une personne lui soumet un texte ou une photographie, il génère une nouvelle image à partir de ces régularités.

Autrement dit, l’outil peut associer certains attributs souvent perçus comme proches de Ghibli : un trait souple, des paysages luxuriants, des proportions de personnages, une lumière diffuse ou des compositions calmes. Il ne va pas, dans son fonctionnement ordinaire, chercher une planche précise dans les archives du studio pour la coller dans le résultat. Cela ne règle toutefois pas toutes les interrogations sur les données ayant servi à son apprentissage, ni sur la proximité éventuelle de certains résultats avec des œuvres existantes.

Il faut aussi distinguer l’apparence d’une image de ce que construit une œuvre d’animation. Dans un long métrage, chaque décor répond à un lieu, chaque personnage à une trajectoire, chaque silence à un rythme. Les choix graphiques font partie d’un ensemble narratif. Une image générée peut suggérer cette cohérence sans la posséder réellement.

RepèreCe qu’il faut retenir
1985Le Studio Ghibli est fondé par Hayao Miyazaki, Isao Takahata et Toshio Suzuki.
2016Hayao Miyazaki critique sévèrement une démonstration d’animation produite avec l’aide de l’IA, dans un contexte technologique différent de celui de 2025.
25 mars 2025OpenAI présente la génération d’images intégrée à GPT-4o, qui accélère l’usage grand public de transformations visuelles.
14 avril 2025La vogue des portraits évoquant Ghibli alimente un débat sur la création, les droits et l’automatisation.

Une esthétique reconnaissable face à une œuvre d’animation

Ce qu’une IA peut suggérer

  • Des traits, décors et compositions évoquant l’animation japonaise.
  • Une transformation rapide d’une photo personnelle.
  • Des variations nombreuses à partir d’une même instruction.
  • Une impression visuelle immédiate et partageable.

Ce qu’un film Ghibli construit

  • Un récit pensé sur la durée, avec un rythme et un point de vue.
  • Des personnages inscrits dans une trajectoire émotionnelle.
  • Des choix de mise en scène assumés par une équipe créative.
  • Une cohérence entre dessin, mouvement, son, thèmes et narration.

Peut-on parler d’une imitation de Ghibli ?

Oui, dans le langage courant, car les résultats cherchent explicitement à évoquer une esthétique associée au studio. Mais le mot « imitation » recouvre plusieurs réalités qu’il faut séparer. Une IA peut reprendre des conventions graphiques visibles. Elle ne reproduit pas automatiquement la totalité de ce qui fait l’identité d’un film : son récit, sa mise en scène, ses personnages, ses dialogues, son travail sonore et les décisions accumulées au fil de la production.

Le Studio Ghibli occupe une place particulière parce que son œuvre ne se laisse pas facilement réduire à un catalogue de motifs. Les films de Hayao Miyazaki et d’Isao Takahata ont en commun une grande attention aux gestes, aux paysages, aux objets et aux ambivalences humaines. Ils peuvent faire cohabiter l’enchantement et l’inquiétude, l’humour et la mélancolie, l’intime et les préoccupations écologiques ou sociales. Leur force ne repose pas uniquement sur des yeux agrandis, des maisons fleuries ou des créatures fantastiques.

La critique formulée par de nombreux artistes n’est donc pas seulement : « l’image est moins belle ». Elle porte sur la réduction d’un travail collectif à une surface reconnaissable. Lorsqu’un style devient un bouton, le risque est de confondre la signature d’auteurs, forgée par des années de pratique, avec une suite d’effets visuels interchangeables.

Cette réserve n’interdit pas toute expérimentation. Un particulier peut utiliser un outil pour jouer avec son image ou explorer des idées. Le problème devient plus aigu si ces images sont présentées comme des créations officielles, si elles servent à vendre un produit ou si elles remplacent massivement des commandes qui auraient pu rémunérer des illustrateurs et illustratrices.

Droit d’auteur : ce qui est protégé et ce qui reste discuté

La viralité des images inspirées de Ghibli ravive un débat juridique souvent simplifié à l’excès. En principe, le droit d’auteur protège une œuvre originale et des éléments suffisamment précis de son expression. En revanche, un style pris isolément, c’est-à-dire une ambiance, une méthode graphique ou un vocabulaire esthétique général, est plus difficile à protéger comme tel.

Cela ne signifie pas que tout est permis. Une image générée qui reprend de façon trop proche un personnage, une scène, un décor ou une composition identifiables peut soulever des difficultés. De même, l’utilisation commerciale d’une image créant une confusion avec une œuvre ou une marque connue comporte des risques propres. Chaque situation dépend de la ressemblance concrète, de l’usage qui est fait de l’image et du droit applicable.

Une autre question, plus vaste, porte sur l’entraînement des modèles. Les systèmes génératifs sont construits à partir de corpus très étendus. Artistes, éditeurs, plateformes et entreprises technologiques débattent de la possibilité d’utiliser des œuvres protégées pour entraîner ces outils, des autorisations nécessaires et d’une éventuelle rémunération. En avril 2025, ces questions ne disposent pas d’une réponse universelle et stabilisée, notamment parce qu’elles font l’objet de débats et de procédures dans plusieurs pays.

Pour les utilisateurs, quelques précautions relèvent surtout du bon sens : ne pas présenter un résultat comme une image officielle, éviter de reprendre des personnages ou des scènes reconnaissables à des fins commerciales, et s’assurer d’avoir le droit d’importer les photos utilisées. Une photo de famille, par exemple, engage aussi le respect de la vie privée et du droit à l’image des personnes concernées.

Le geste humain au cœur de l’animation

L’opposition entre artistes et IA ne doit pas conduire à idéaliser chaque étape de l’animation traditionnelle ni à nier que les studios emploient depuis longtemps des outils numériques. La vraie différence tient à la place attribuée à l’outil. Dans une création réalisée par des équipes humaines, la technique sert un projet, avec des choix discutés, corrigés et assumés par des personnes identifiables.

Chez Ghibli, cette idée est particulièrement forte. La réputation du studio est liée à un travail patient sur le dessin, le mouvement et les décors, mais aussi à une vision du cinéma où l’animation est un moyen d’observer le monde. Les plans apparemment modestes, un repas préparé, le vent dans les herbes, un trajet en train, participent autant à l’émotion que les scènes spectaculaires.

La réaction très critique de Hayao Miyazaki à une démonstration d’animation assistée par IA en 2016 est régulièrement remise en circulation dans le débat actuel. Elle rappelle sa défiance envers une technologie qui, selon lui, éloignait la représentation du vivant de l’expérience humaine. Il convient néanmoins de ne pas lui faire dire davantage : cette séquence concernait un prototype de l’époque et ne constitue pas une réponse officielle du Studio Ghibli à la vague d’images partagées en 2025.

Une tendance aussi matérielle qu’immatérielle

Créer une image paraît instantané depuis un téléphone ou un ordinateur. Pourtant, la requête est traitée dans des infrastructures physiques : serveurs, puces, réseaux et centres de données. L’entraînement des grands modèles, puis leur utilisation à grande échelle, nécessitent de l’électricité et des équipements dont la fabrication et le renouvellement ont également une empreinte environnementale.

Il serait imprudent d’attribuer un chiffre unique à chaque image « façon Ghibli ». La consommation varie selon le modèle, la définition du résultat, le nombre d’itérations, le matériel utilisé, le lieu du centre de données et le mix électrique qui l’alimente. Comparer sans nuance une image à une activité précise peut donc donner une illusion de précision.

L’enjeu pertinent est celui du volume. Une requête occasionnelle n’a pas le même effet que des millions de générations, souvent répétées pour obtenir le résultat souhaité. La facilité de production encourage aussi l’abondance : on crée, rejette et recommence des images qui n’auraient peut-être jamais été fabriquées auparavant. Dans le secteur culturel comme ailleurs, l’évaluation environnementale de l’IA devra porter sur les usages réels et non sur la seule prouesse technique.

Ce qu’il faut surveiller après la vague des portraits stylisés

La mode des images évoquant Ghibli peut s’essouffler, mais les questions qu’elle révèle vont rester. Les outils deviennent plus accessibles, leurs résultats plus propres, et leur intégration dans les plateformes de création plus discrète. La frontière entre inspiration, hommage, parodie, imitation et appropriation commerciale risque donc d’être régulièrement mise à l’épreuve.

Trois évolutions méritent une attention particulière. D’abord, les conditions d’entraînement des modèles et la possibilité, pour les créateurs, de connaître l’usage fait de leurs œuvres. Ensuite, l’émergence de mécanismes de rémunération, de licences ou d’outils permettant aux artistes de mieux contrôler leurs contenus. Enfin, la transparence envers le public : une image générée devrait pouvoir être identifiée comme telle lorsqu’elle circule dans un contexte commercial, médiatique ou culturel.

La fascination pour ces portraits révèle aussi une attente positive : les internautes ne cherchent pas seulement une performance technique, ils cherchent du rêve, de la douceur et un imaginaire partagé. C’est peut-être la leçon la plus importante. Les algorithmes peuvent fabriquer vite des images qui rappellent une esthétique. Ils ne remplacent pas, à eux seuls, le temps, le regard et la responsabilité nécessaires pour créer une œuvre qui marque durablement une génération.

Questions fréquentes

Peut-on créer légalement une image façon Ghibli avec une IA ?

Pour un usage personnel, la situation dépend notamment de l’outil, de l’image importée et du résultat obtenu. Le droit d’auteur protège les œuvres originales, mais pas toujours un style considéré isolément. En revanche, reproduire des personnages, scènes ou compositions reconnaissables, surtout dans un usage commercial, peut créer des risques juridiques. Il faut aussi respecter le droit à l’image des personnes photographiées.

Pourquoi les images IA ressemblant à Ghibli font-elles polémique ?

Elles concentrent plusieurs préoccupations : l’usage possible d’œuvres d’artistes dans les données d’entraînement, l’absence de crédit ou de rémunération, le risque de banaliser un style d’auteur et le remplacement de certaines commandes créatives. Les admirateurs y voient parfois un jeu visuel ; d’autres y voient la réduction d’un univers artistique complexe à une simple apparence.

L’IA a-t-elle copié les films du Studio Ghibli ?

Un générateur d’images apprend des régularités à partir de données d’entraînement et produit ensuite une nouvelle image. Il ne fonctionne pas normalement comme un moteur qui retrouve et colle une image précise. Cela ne permet pas, à lui seul, de trancher les questions sur les œuvres présentes dans les données d’entraînement ni sur la proximité de certains résultats avec des créations existantes.

Hayao Miyazaki a-t-il réagi aux images Ghibli générées par IA en 2025 ?

Une vidéo de 2016 montrant Hayao Miyazaki très critique face à une démonstration d’animation assistée par IA circule largement. Elle est souvent associée à la tendance actuelle, mais elle concernait un autre prototype technologique. Elle ne doit donc pas être présentée comme une réaction officielle du réalisateur ou du Studio Ghibli aux images virales de mars et avril 2025.

Les images générées par IA ont-elles un impact écologique important ?

Elles mobilisent des centres de données, des serveurs et de l’électricité. Il n’existe pas de coût environnemental unique par image, car celui-ci varie selon le modèle, la définition, le nombre de tentatives et l’infrastructure utilisée. L’impact devient surtout significatif avec la multiplication des requêtes et l’usage de modèles entraînés et exploités à très grande échelle.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. OpenAI, présentation de la génération d’images dans GPT-4o, 25 mars 2025openai.com/index/introducing-4o-image-generation
  2. Studio Ghibli, site officielwww.ghibli.jp
  3. United States Copyright Office, travaux sur l’intelligence artificielle et le droit d’auteurwww.copyright.gov/ai
  4. Agence internationale de l’énergie, rapport Electricity 2024www.iea.org/reports/electricity-2024