Culture et médias

Images ChatGPT façon Ghibli : les raisons d’une controverse

Depuis la mise à jour de ChatGPT en mars 2025, les portraits et scènes rappelant le Studio Ghibli se multiplient. Le phénomène révèle autant l’attrait de la génération d’images que les zones grises du droit d’auteur, du consentement et de l’authenticité artistique.

Une utilisatrice compare une photo de famille et une illustration générée par intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

Le succès des images dites « façon Ghibli » résume à lui seul une promesse et un malaise de l’intelligence artificielle générative. En quelques mots, un utilisateur peut transformer une photo de famille ou imaginer une scène inédite avec des personnages aux grands yeux, des décors luxuriants et une atmosphère évoquant les films du célèbre studio japonais. Le résultat peut sembler personnel, spectaculaire et immédiatement partageable. Mais il pose une question plus profonde : que devient la création lorsqu’une machine peut reproduire, à grande échelle, les codes visuels associés au travail de centaines d’artistes ?

En mars 2025, la nouvelle capacité de génération et de modification d’images intégrée à ChatGPT par OpenAI a donné une ampleur particulière au phénomène. La facilité d’emploi de l’outil a fait circuler sur les réseaux sociaux des milliers de portraits et de mèmes réinterprétés. Si des utilisateurs ont aussi demandé des images évoquant Les Simpson ou Rick and Morty, c’est la référence au Studio Ghibli qui s’est imposée comme le symbole de cette vague.

Comment la tendance « façon Ghibli » a-t-elle pris de l’ampleur ?

L’un des déclencheurs les plus visibles a été le partage, par Grant Slatton, ingénieur à Seattle, d’une photo de famille transformée en illustration évoquant l’univers de Ghibli. L’image a rapidement inspiré d’autres internautes. Beaucoup ont reproduit le procédé avec des selfies, des photos de couple, des scènes politiques, des animaux de compagnie ou des souvenirs de voyage.

La nouveauté ne tient pas seulement à la qualité des images. Les générateurs existaient déjà, mais ChatGPT rassemble dans une même conversation la formulation d’une demande, l’envoi éventuel d’une photo et les retouches successives. L’utilisateur n’a pas besoin de maîtriser un logiciel graphique ni de connaître le vocabulaire d’un illustrateur. Il peut simplement écrire qu’il souhaite un portrait animé, modifier un décor ou demander une expression différente.

Cette simplicité transforme une référence culturelle en tendance virale. Le Studio Ghibli, fondé par Hayao Miyazaki et Isao Takahata, est associé dans l’imaginaire collectif à des films comme Mon voisin Totoro, Le Voyage de Chihiro ou Princesse Mononoké. Leurs décors peints, leur attention aux gestes quotidiens et leurs personnages singuliers constituent un langage visuel immédiatement reconnaissable, même lorsque l’image ne reprend aucun personnage précis.

Ce qui attire les utilisateursPourquoi cela suscite des réserves
Une transformation rapide d’une photo ordinaireLe résultat peut emprunter des codes très identifiables à des créateurs existants
Des images faciles à partager sur les réseaux sociauxLa viralité efface souvent l’origine, les conditions de création et les droits éventuels
Une esthétique associée à des œuvres appréciéesL’esthétique est le fruit d’un travail collectif, pas une simple option décorative
La possibilité de multiplier les essais sans dessinerCette automatisation interroge la place et la rémunération des artistes

Un style peut-il être protégé par le droit d’auteur ?

C’est le cœur du débat, et la réponse ne tient pas en une formule. En droit d’auteur, la protection porte en principe sur l’expression originale d’une œuvre : une illustration donnée, un personnage, une composition, un décor précis ou une séquence identifiable. Un style artistique, considéré de manière abstraite, n’est généralement pas protégé comme tel. Il serait difficile, par exemple, d’accorder à une seule personne le monopole des grands yeux, des décors végétaux ou d’une certaine douceur graphique.

Cette règle ne donne pas pour autant carte blanche. Une image qui reproduirait de manière suffisamment proche un personnage, un plan, une affiche ou d’autres éléments originaux d’un film peut créer un risque de contrefaçon. Le contexte compte également : une publication privée, une publicité, la vente de produits dérivés ou l’usage d’un nom de marque n’exposent pas aux mêmes interrogations.

Il faut aussi distinguer deux débats souvent confondus :

  • L’entraînement des modèles concerne les données et œuvres ayant servi à mettre au point un système d’IA.
  • L’image produite concerne le résultat livré à l’utilisateur, sa proximité éventuelle avec une œuvre existante et l’usage qui en est fait.

Ces deux sujets peuvent soulever des litiges différents. Aucun ne se résout automatiquement parce qu’une consigne emploie les mots « dans le style de ». L’appréciation juridique dépend des pays, des faits et, en cas de contentieux, des juges.

Pour un utilisateur français, une précaution élémentaire consiste à ne pas présenter une création générée comme une œuvre officielle du Studio Ghibli, ni à y intégrer ses logos ou ses personnages protégés pour vendre un produit. Le nom « Ghibli » peut par ailleurs relever du droit des marques lorsqu’il est utilisé de façon à laisser croire à un partenariat, à une autorisation ou à une origine officielle.

Images « façon Ghibli » : usage personnel et usage commercial

Partage personnel

  • Une image créée pour un souvenir ou une publication privée.
  • Le risque dépend toujours des éléments repris et des personnes photographiées.
  • Le consentement des personnes reconnaissables reste nécessaire.
  • Une mention de l’IA aide à éviter toute confusion sur l’origine du visuel.

Usage commercial

  • Vente, publicité ou produits dérivés donnent davantage d’enjeu à la création.
  • La reprise de personnages, logos ou scènes identifiables est particulièrement risquée.
  • L’emploi du nom Ghibli peut suggérer à tort une autorisation ou un partenariat.
  • Un examen des droits et des conditions d’utilisation est recommandé avant diffusion.

De la photo personnelle à la publication commerciale, les risques ne sont pas les mêmes

La plupart des images virales sont créées pour s’amuser, puis partagées sur un compte personnel. Cela ne les place pas hors de tout cadre. Une photo envoyée à un générateur peut représenter des proches, y compris des mineurs, ou avoir été prise par une autre personne. Avant de la transformer et de la publier, il est prudent de s’interroger sur le consentement des personnes reconnaissables et sur le droit d’utiliser le cliché de départ.

La vigilance devient plus importante quand l’image sert à une activité professionnelle. Imprimer un visuel sur des vêtements, l’utiliser dans une campagne de communication, illustrer une offre commerciale ou vendre des affiches peut donner une tout autre portée à une création qui ressemblait d’abord à un jeu en ligne. Dans ces cas, la ressemblance avec des éléments protégés, l’emploi d’une marque et la provenance du visuel doivent être examinés avec davantage de soin.

L’archive de cette controverse a également fait état de faux documents juridiques associés à des créations inspirées de Ghibli. Cette pratique est particulièrement problématique, car elle entretient l’idée qu’un visuel généré pourrait être sécurisé par une simple déclaration diffusée en ligne. Elle nourrit surtout la confusion chez des internautes qui ne savent plus distinguer une information fiable, une licence authentique et une plaisanterie virale.

Pourquoi les artistes dénoncent-ils cette tendance ?

La polémique ne se limite pas à la légalité. Elle touche au rapport moral et économique entre les outils d’IA et les personnes dont le travail a façonné les références culturelles utilisées dans les requêtes. Pour de nombreux illustrateurs, écrire « fais-moi une image comme tel studio » revient à demander à une machine de condenser en quelques secondes des années de recherche, de formation, de production collective et de choix esthétiques.

Le cas du Studio Ghibli est particulièrement sensible parce que ses films sont associés à une vision exigeante de l’animation, façonnée par des équipes de dessinateurs, d’animateurs, de coloristes et de décorateurs. Réduire ce travail à un filtre peut être vécu comme une banalisation de l’effort humain qui le sous-tend.

Hayao Miyazaki avait déjà exprimé, en 2016, une profonde hostilité à l’égard d’une démonstration d’animation produite par IA, qu’il jugeait contraire à sa conception de la vie et de l’expression artistique. Cette déclaration ne constituait évidemment pas une réponse à ChatGPT, qui n’existait pas encore sous sa forme actuelle. Elle explique néanmoins pourquoi son nom est devenu un point de cristallisation dans les discussions de 2025.

À l’inverse, certains utilisateurs voient dans ces outils une forme de pratique créative : ils choisissent une photo, imaginent une scène, affinent une consigne et composent un souvenir. Ces gestes existent. La critique porte moins sur le fait d’expérimenter que sur l’effacement possible des artistes, sur la multiplication massive des imitations et sur l’absence de réponse claire aux questions de rémunération et de consentement.

Une image séduisante est-elle une œuvre authentique ?

L’IA ne met pas fin à la créativité humaine, mais elle déplace certaines frontières. Dans une image générée, l’utilisateur peut avoir une intention, sélectionner des variantes et demander des modifications. Le système apporte sa capacité à synthétiser visuellement une consigne. Or, les données, les réglages et les mécanismes qui ont permis ce résultat restent largement invisibles au public.

Cette opacité alimente les débats sur l’authenticité. Une image peut susciter une émotion réelle sans avoir été dessinée à la main. Elle peut aussi produire une impression de déjà-vu, en donnant le sentiment de puiser dans un patrimoine visuel constitué par d’autres. Les deux constats ne sont pas incompatibles.

La difficulté est accrue par la circulation des contenus hors contexte. Lorsqu’un visuel généré est reposté sans indication, le public peut croire qu’il s’agit d’une annonce officielle, d’une image promotionnelle ou du travail d’un artiste identifié. Les plateformes, les médias et les créateurs de contenu ont donc intérêt à préciser lorsqu’une image a été produite ou fortement modifiée par IA, surtout si elle est utilisée pour informer, vendre ou représenter une institution.

Au 4 avril 2025, le Studio Ghibli n’a pas fait connaître de déclaration officielle spécifique sur les images générées par ChatGPT qui évoquent son univers. Ce silence ne tranche ni le débat juridique ni la discussion éthique. Il laisse surtout les internautes face à leur propre responsabilité dans la manière de demander, partager et monétiser ces images.

Comment utiliser un générateur d’images de manière plus responsable ?

Renoncer à nommer un artiste ou un studio dans une consigne n’interdit pas de chercher une ambiance poétique. Il est possible de décrire précisément ce que l’on souhaite obtenir : une scène familiale dans une maison ancienne, un paysage onirique, une animation douce, un personnage regardant un jardin au crépuscule. Cette méthode oriente la création vers une idée plutôt que vers l’imitation d’une signature reconnue.

Quelques repères peuvent limiter les erreurs :

  • privilégier des descriptions d’atmosphère, de sujet et de composition plutôt que le nom d’un artiste vivant ou d’un studio ;
  • éviter d’importer des photos de tiers sans leur accord, en particulier celles d’enfants ;
  • ne pas intégrer de personnages, logos ou affiches reconnaissables d’une œuvre protégée dans un projet commercial ;
  • signaler l’intervention de l’IA lorsque le contexte peut prêter à confusion ;
  • consulter les conditions du service utilisé avant de publier ou de vendre une image.

Ces précautions ne remplacent pas un avis juridique pour un projet commercial à enjeux. Elles permettent en revanche de comprendre qu’une image apparemment gratuite et instantanée n’est jamais totalement détachée des droits, des personnes et de la culture qui ont rendu sa création possible.

Ce qu’il faut surveiller

La vague Ghibli révèle un enjeu qui dépassera rapidement un seul studio ou une seule fonctionnalité de ChatGPT. À mesure que les outils deviennent plus convaincants, les plateformes devront mieux gérer l’identification des contenus synthétiques et les créateurs demanderont des règles plus lisibles sur les données d’entraînement, l’autorisation et la rémunération.

Le débat portera aussi sur les usages. Une image réalisée pour un souvenir personnel n’a pas la même conséquence qu’une série de produits vendus à grande échelle ou qu’une communication laissant croire à une collaboration officielle. Entre ces deux extrêmes, les choix des utilisateurs comptent : donner du crédit aux artistes, distinguer l’inspiration de la reproduction et faire preuve de transparence sont des gestes simples, mais déterminants.

L’IA peut élargir l’accès à la création visuelle. Pour qu’elle complète réellement l’expression humaine plutôt qu’elle ne brouille les repères, son déploiement devra s’accompagner d’un débat public précis, loin à la fois de l’enthousiasme aveugle et du rejet automatique.

Questions fréquentes

Les images ChatGPT dans le style Ghibli sont-elles illégales ?

Pas automatiquement. Le droit d’auteur protège en principe l’expression concrète d’une œuvre, comme un personnage, une image ou une scène identifiable, plutôt qu’un style pris isolément. En revanche, une image trop proche d’un film, l’emploi d’une marque ou une exploitation commerciale peuvent poser problème. L’analyse dépend du résultat, de son usage et du pays concerné.

Le Studio Ghibli a-t-il réagi aux images créées avec ChatGPT ?

Au 4 avril 2025, le Studio Ghibli n’a pas fait connaître de déclaration officielle spécifique sur cette vague d’images générées par ChatGPT. Hayao Miyazaki avait déjà critiqué une démonstration d’animation par IA en 2016, mais cette prise de position était antérieure à ChatGPT et ne répondait donc pas directement à la tendance actuelle.

Puis-je vendre une image générée par IA qui ressemble à un film Ghibli ?

La prudence est indispensable. Vendre une image qui reprend des personnages, des scènes, des affiches ou des signes distinctifs reconnaissables d’une œuvre peut accroître le risque de litige. L’utilisation du nom Studio Ghibli ou de ses logos peut aussi laisser croire à une autorisation. Pour un projet commercial, un avis juridique adapté reste préférable.

Pourquoi les artistes critiquent-ils les images façon Ghibli ?

De nombreux artistes considèrent que ces images automatisent des codes visuels construits par des équipes humaines au fil des années, sans que les créateurs associés à cette esthétique soient nécessairement consultés ou rémunérés. La critique porte aussi sur la banalisation du travail artistique et sur l’idée qu’une signature visuelle complexe puisse devenir une simple commande disponible en quelques mots.

Comment créer une image poétique avec une IA sans imiter Ghibli ?

Il vaut mieux décrire l’ambiance recherchée plutôt que citer un studio ou un artiste : une maison dans la nature, un paysage rêveur, une scène familiale animée ou un univers fantastique doux. Il faut aussi vérifier que la photo utilisée peut être partagée, demander l’accord des personnes reconnaissables et signaler l’usage de l’IA lorsque le public risque d’être trompé.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. OpenAI, présentation de la génération d’images GPT-4o dans ChatGPTopenai.com/index/introducing-4o-image-generation
  2. OpenAI, conditions d’utilisationopenai.com/policies/terms-of-use
  3. Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, ressources sur le droit d’auteurwww.wipo.int/copyright/en
  4. Légifrance, Code de la propriété intellectuellewww.legifrance.gouv.fr/codes/id/LEGITEXT000006069414
  5. Studio Ghibli, site officielwww.ghibli.jp