Culture et médias

Au Chicago Sun-Times, une liste de romans d’été truffée de titres inventés par l’IA

Le 18 mai 2025, le Chicago Sun-Times a conseillé quinze romans pour l’été. Dix titres n’existaient pas, malgré leur attribution à des écrivains célèbres. L’affaire éclaire les risques d’une IA générative publiée sans vérification, et la responsabilité des médias qui la diffusent.

Une lectrice vérifie une liste de romans dans un catalogue de bibliothèque après des recommandations erronées.
Illustration : Actu.ai

La liste avait tout d’une recommandation culturelle classique : quinze romans présentés comme des compagnons idéaux pour l’été 2025, des auteurs reconnus et des descriptions conçues pour donner envie de lire. Sauf qu’une grande partie de ces livres ne pouvait être commandée nulle part. Ils n’existaient tout simplement pas.

Publié le 18 mai 2025 par le Chicago Sun-Times, cet épisode ne se résume pas à une coquille dans une rubrique culturelle. Il montre comment un texte produit avec l’aide d’une intelligence artificielle générative, puis diffusé sans contrôle humain suffisant, peut se retrouver dans les pages d’un quotidien et tromper ses lecteurs. La question n’est donc pas seulement de savoir si une IA peut suggérer des livres, mais qui garantit l’exactitude de la recommandation avant sa publication.

Quinze livres conseillés, dix références inexistantes

Le supplément estival Heat Index du Chicago Sun-Times proposait une sélection de quinze romans pour la saison. Selon les éléments révélés après sa parution, cinq seulement étaient réellement publiés. Les dix autres étaient des références fictionnelles générées par intelligence artificielle.

Le problème ne portait pas sur des livres obscurs, difficiles à trouver ou annoncés pour une sortie future. Certains titres inventés avaient été associés à des noms immédiatement reconnaissables du grand public littéraire. Cette association donnait à la sélection une apparence de crédibilité, précisément parce qu’elle mêlait ouvrages réels, auteurs existants et descriptions vraisemblables.

Référence figurant dans la sélectionAttribution publiéeCe qu’il fallait vérifier
The Last AlgorithmAndy WeirCe roman n’a pas été écrit par l’auteur de Seul sur Mars.
Tidewater DreamsIsabel AllendeCe titre n’apparaît pas dans la bibliographie de l’autrice.
MigrationsMaggie O’FarrellLe livre existe, mais il est de Charlotte McConaghy, pas de Maggie O’Farrell.
Bonjour tristesseFrançoise SaganRoman réel et correctement attribué.
Le Vin de l’étéRay BradburyRoman réel et correctement attribué.

Le cas de Migrations est particulièrement révélateur. Il ne s’agit pas d’une œuvre imaginaire, mais d’un livre existant associé à la mauvaise écrivaine. Une vérification minimale dans le catalogue d’un éditeur, d’une librairie ou d’une bibliothèque aurait permis de repérer aussi bien les titres inventés que cette erreur d’attribution.

D’où venait cette sélection publiée par le quotidien ?

La liste ne venait pas directement de la rédaction culturelle du Chicago Sun-Times. Elle faisait partie de Heat Index, un supplément d’été fourni par King Features, une entreprise de syndication de contenus. Le supplément a également été distribué par le Philadelphia Inquirer.

Le texte a été élaboré par Marco Buscaglia, un rédacteur indépendant travaillant pour King Features. Après la polémique, le Chicago Sun-Times a reconnu que le contenu n’avait pas été relu par son équipe avant publication. C’est ce défaut de contrôle qui a permis à des titres inventés de paraître dans un produit portant la marque du journal.

Cette chaîne de production est importante pour comprendre l’affaire. Dans la presse, de nombreux contenus peuvent être fournis par des agences, des partenaires, des chroniqueurs ou des prestataires externes. Cela ne les dispense pas de vérification lorsqu’ils sont publiés sous le nom d’un média. Pour le lecteur, la distinction entre une rédaction interne, un contenu syndiqué et un texte livré par un contributeur est rarement visible si elle n’est pas clairement signalée.

Marco Buscaglia a reconnu son erreur. Dans une déclaration rapportée après la publication, il a affirmé : « J’ai foiré et ça a été généré par IA. » Il a aussi indiqué avoir utilisé ChatGPT et Claude, deux assistants conversationnels capables de produire rapidement un texte structuré à partir d’une consigne.

Pourquoi une IA peut-elle inventer des livres plausibles ?

Les modèles génératifs de texte sont entraînés à produire des suites de mots cohérentes et probables. Lorsqu’on leur demande une liste de romans d’été, ils peuvent restituer des ouvrages connus. Mais ils peuvent aussi combiner un titre crédible avec le nom d’un écrivain réel, surtout si la demande ne leur impose pas de consulter et de citer des sources fiables.

Un titre comme The Last Algorithm paraît ainsi crédible pour Andy Weir : il évoque la science et la technologie, des thèmes associés à l’auteur de Seul sur Mars. Cette cohérence narrative ne vaut pourtant pas preuve bibliographique. C’est le mécanisme classique de l’« hallucination » d’une IA : le système ne cherche pas nécessairement à tromper, mais il produit une information fausse avec une formulation suffisamment fluide pour sembler exacte.

Les assistants comme ChatGPT ou Claude peuvent être utiles pour organiser des idées, reformuler un texte, préparer une trame ou suggérer des pistes de lecture. En revanche, leur réponse ne devrait jamais constituer à elle seule une source de référence pour des données vérifiables, comme un titre, une date de parution, le nom d’un auteur, un chiffre ou une citation.

IA générative dans une recommandation culturelle : assistance ou publication à risque ?

Usage assisté et contrôlé

  • L’IA sert à trouver des angles ou à organiser une première liste.
  • Chaque titre, auteur et date est vérifié dans des catalogues indépendants.
  • Un responsable éditorial relit le texte avant sa diffusion.
  • La provenance et les limites du contenu sont clairement indiquées.

Publication sans contrôle

  • L’IA peut inventer des titres ou associer un livre au mauvais auteur.
  • Une formulation fluide donne une apparence trompeuse de fiabilité.
  • Les lecteurs ne disposent d’aucun moyen immédiat de distinguer le vrai du faux.
  • Le média qui publie engage sa crédibilité malgré l’origine externe du texte.

Une erreur technique, mais surtout une défaillance éditoriale

L’IA a fourni des informations erronées, mais l’incident ne peut pas être attribué à la seule technologie. Le point décisif est la publication sans vérification. Un outil de génération de texte n’a ni responsabilité légale, ni devoir déontologique, ni relation de confiance avec les abonnés d’un journal. Ces obligations incombent aux personnes et aux organisations qui choisissent de diffuser le texte.

Dans ce dossier, plusieurs signaux auraient dû conduire à un contrôle approfondi. Une sélection de quinze livres contenant de nouveaux titres attribués à des écrivains célèbres est facile à recouper. Quelques recherches dans les catalogues d’éditeurs ou les bases de bibliothèques auraient rapidement révélé les anomalies. La présence simultanée de faux titres et d’un livre réel mal attribué montre que cette étape n’a pas été menée de façon suffisante.

L’affaire pose aussi une question de transparence. Le lecteur du Chicago Sun-Times pouvait légitimement supposer que la recommandation avait fait l’objet du même niveau de vigilance que le reste du supplément. Or elle provenait d’un circuit externe, sans relecture de la rédaction avant impression. Identifier clairement la provenance d’un contenu ne remplace pas la vérification, mais cela aide le public à comprendre comment l’information a été produite.

La confiance dans les médias se construit notamment sur des détails concrets : un nom correctement orthographié, un livre réellement paru, une citation exacte. Dans une rubrique culturelle, ces erreurs peuvent sembler moins graves qu’une fausse information politique ou médicale. Elles touchent toutefois au même principe : un média ne peut pas demander au lecteur de vérifier lui-même les fondations factuelles d’un contenu présenté comme éditorial.

Comment vérifier une recommandation de roman ?

Pour les lecteurs, l’épisode rappelle quelques réflexes simples, utiles bien au-delà de cette liste. Avant d’acheter, de réserver ou de conseiller un livre repéré sur les réseaux sociaux, dans une newsletter ou dans un article, il est possible de vérifier une référence en quelques minutes.

Les sources les plus solides sont généralement les suivantes :

  • le catalogue de l’éditeur de l’auteur ou de l’autrice ;
  • les catalogues de bibliothèques publiques ou universitaires ;
  • les fiches de librairies reconnues, qui indiquent habituellement l’ISBN, l’éditeur et la date de publication ;
  • la bibliographie officielle de l’écrivain ou de l’écrivaine ;
  • plusieurs critiques publiées par des médias ou revues identifiables.

L’ISBN est un bon indicateur, car il identifie une édition donnée d’un livre. Son absence ne prouve pas systématiquement qu’un ouvrage est imaginaire, certains livres anciens ou autoédités pouvant avoir des parcours particuliers. Mais un titre supposément récent, attribué à une célébrité littéraire et introuvable chez son éditeur doit immédiatement susciter le doute.

Le même raisonnement s’applique aux listes produites par IA. Une réponse bien écrite n’est pas une preuve. Si l’outil ne fournit ni référence claire ni moyen indépendant de vérifier son affirmation, il faut traiter l’information comme une piste de recherche, non comme un fait établi.

Ce que King Features et le Chicago Sun-Times ont annoncé

Les conséquences ont été rapides. King Features a annoncé vouloir instaurer des règles plus strictes concernant l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la production de contenus. L’entreprise a également mis fin à sa relation de travail avec Marco Buscaglia à la suite de l’incident.

De son côté, le Chicago Sun-Times a assuré que ses abonnés ne seraient pas facturés pour cette édition. Le quotidien a aussi annoncé que les contributions éditoriales extérieures seraient désormais identifiées, afin d’améliorer la transparence auprès des lecteurs.

Ces engagements répondent à deux problèmes distincts. Le premier est la qualité : tout contenu, qu’il soit rédigé sans IA, assisté par IA ou produit avec elle, doit être vérifié avant publication. Le second est la traçabilité : les lecteurs doivent pouvoir savoir lorsqu’un supplément ou une rubrique provient d’un partenaire externe plutôt que de la rédaction du journal.

Ce qu’il faut surveiller dans l’usage de l’IA par les médias

L’incident du Chicago Sun-Times intervient alors que les rédactions, les éditeurs et les plateformes expérimentent largement les outils génératifs. L’enjeu n’est pas d’interdire toute utilisation de ces logiciels. Ils peuvent accélérer des tâches de préparation, de transcription, de traduction ou de mise en forme. Mais plus un contenu contient des affirmations précises, plus le contrôle humain doit être rigoureux.

Dans les recommandations culturelles, cette règle est particulièrement simple à appliquer : un livre, un film, un album ou une exposition sont des objets vérifiables. Il doit être possible d’en confirmer l’existence avant de les conseiller au public. L’IA peut aider à formuler une sélection, mais elle ne doit pas devenir l’autorité bibliographique qui la valide.

Les mesures annoncées par King Features et le Chicago Sun-Times seront donc à observer au-delà de ce cas précis. La publication d’un contenu généré ou assisté par IA ne devrait jamais faire disparaître les principes élémentaires du journalisme : identifier l’origine d’un texte, vérifier ses faits et assumer clairement la responsabilité de ce qui est imprimé.

Questions fréquentes

Quels faux romans le Chicago Sun-Times a-t-il recommandés en mai 2025 ?

La liste du supplément Heat Index contenait notamment The Last Algorithm, faussement attribué à Andy Weir, et Tidewater Dreams, présenté à tort comme un livre d’Isabel Allende. Sur quinze recommandations, dix titres n’existaient pas selon les révélations ayant suivi la publication. Certains autres livres étaient authentiques, mais au moins un avait été attribué à la mauvaise autrice.

Les romans du Chicago Sun-Times ont-ils été écrits par une intelligence artificielle ?

Non. Le problème ne concernait pas des romans réellement publiés et rédigés par IA. Des outils d’IA générative ont produit une liste de recommandations comprenant des titres fictifs, associés à de vrais auteurs. Ces références ont ensuite été publiées sans vérification suffisante, ce qui a fait croire aux lecteurs que les livres existaient.

Qui a créé la liste de livres générée par IA dans le Chicago Sun-Times ?

La sélection a été élaborée par Marco Buscaglia, un rédacteur indépendant travaillant pour King Features, fournisseur du supplément Heat Index. Il a reconnu avoir utilisé ChatGPT et Claude et ne pas avoir correctement vérifié le résultat. Le Chicago Sun-Times a indiqué que son équipe n’avait pas relu le contenu avant sa publication.

Pourquoi une IA invente-t-elle des titres de livres et des noms d’auteurs ?

Un modèle génératif produit du texte vraisemblable à partir de régularités observées dans ses données. Il peut donc créer un titre qui semble correspondre à l’univers d’un auteur connu, sans que le livre existe. Cette erreur, souvent appelée hallucination, impose de contrôler toute information factuelle dans des sources indépendantes avant de la publier.

Comment savoir si un roman recommandé par une IA existe vraiment ?

Le plus simple est de consulter le catalogue de l’éditeur de l’auteur, une bibliothèque ou une librairie fiable. Vérifiez le nom de l’auteur, l’éditeur, la date de parution et l’ISBN. Si un prétendu nouveau livre d’un écrivain célèbre est absent de sa bibliographie officielle et introuvable chez son éditeur, la recommandation doit être considérée avec prudence.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Chicago Sun-Times, site officiel du quotidien et informations sur le supplément Heat Indexchicago.suntimes.com
  2. King Features, site officiel du fournisseur de contenus syndiquéskingfeatures.com
  3. 404 Media, couverture de l’affaire des recommandations de livres générées par IAwww.404media.co
  4. Philadelphia Inquirer, quotidien ayant également distribué le supplément Heat Indexwww.inquirer.com