Culture et médias

Comment Le Monde utilise l’IA, de la traduction à l’édition des dépêches

Au 6 décembre 2024, Le Monde recourt à l’intelligence artificielle pour traduire, transcrire, produire de l’audio ou assister l’édition. Le quotidien présente ces outils comme des soutiens au travail de la rédaction, sous contrôle humain, et place la transparence envers les lecteurs au cœur de sa démarche.

Des journalistes relisent des textes, sous-titres et contenus audio assistés par des outils d’intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle n’entre pas dans une rédaction par une seule porte. Elle peut traduire un texte, transcrire un entretien, fabriquer une version audio, proposer des liens vers les archives ou accélérer une opération de mise en forme. Au 6 décembre 2024, Le Monde explique mobiliser ces outils à plusieurs étapes de sa production éditoriale, en posant une ligne claire : l’IA doit assister les professionnels, non les remplacer.

Cette distinction est essentielle. Dans le journalisme, un texte fluide, une transcription rapide ou un sous-titrage correct ne suffisent pas à établir la fiabilité d’une information. Le choix d’un angle, la vérification d’un fait, l’évaluation d’une source, la formulation d’un titre et la responsabilité de publier restent des actes éditoriaux. C’est sur cette répartition des rôles que le quotidien fonde son usage de l’IA.

Une IA pensée comme un outil de travail journalistique

Dans les usages présentés par Le Monde, l’intelligence artificielle n’est pas une solution uniforme. Certaines applications sont génératives, c’est-à-dire capables de produire du texte ou de la voix. D’autres relèvent de l’automatisation, de l’analyse linguistique ou de la recommandation. Elles répondent à des besoins distincts et n’appellent donc pas les mêmes précautions.

L’objectif affiché est d’améliorer l’efficacité de tâches souvent longues ou répétitives, tout en maintenant une intervention humaine avant diffusion. Cette organisation évite d’assimiler l’outil à un journaliste : un logiciel peut accélérer une première version, mais il ne porte ni la responsabilité éditoriale ni l’obligation professionnelle de rendre compte avec exactitude.

Les usages cités couvrent ainsi toute une chaîne de production, depuis l’exploitation d’un enregistrement jusqu’à la circulation d’un article auprès des lecteurs. Le tableau ci-dessous distingue les fonctions concernées et les garde-fous indiqués.

Étape éditorialeOutil ou technologie citéUsageIntervention humaine mentionnée
TraductionDeepLPremière traduction d’articles en anglaisRelecture par un traducteur professionnel puis finalisation par un journaliste anglophone
AudioMicrosoft AzureCréation de versions audio avec une voix neuronale personnaliséeProduction encadrée dans le processus éditorial
VidéoGénération automatique de sous-titresProduction de sous-titres depuis les pistes audioRelecture et validation par les équipes éditoriales
TranscriptionTrintPassage à l’écrit d’entretiens et d’enregistrementsUsage professionnel par les journalistes
DépêchesOutils d’OpenAI, dont ChatGPTAssistance à l’édition de dépêches d’agenceVérification et validation conservées par la rédaction
CorrectionProlexisAide orthographique et grammaticaleRévision finale par un service de correction spécialisé
RecommandationAnalyse des statistiques d’audienceSuggestion de liens vers les archivesSélection éditoriale des contenus disponibles

Traduire et rendre les articles accessibles en audio

La traduction constitue l’un des usages les plus concrets. Le Monde utilise le système DeepL pour produire une première version anglaise de certains articles. Mais cette étape automatisée n’est pas présentée comme une traduction directement publiable. Elle est vérifiée par un traducteur professionnel, puis finalisée par un journaliste anglophone de la rédaction.

Ce double regard répond à une difficulté bien connue de la traduction automatique : un texte peut être grammaticalement convaincant tout en perdant une nuance, un sous-entendu, une référence culturelle ou la précision d’un terme. Dans un article d’information, ces écarts peuvent modifier le sens d’une déclaration, atténuer une réserve ou, au contraire, durcir une formulation. L’intervention d’un professionnel permet donc d’adapter le texte au lectorat anglophone sans abandonner l’exigence de fidélité au contenu initial.

Le journal utilise aussi l’IA dans son offre audio. Des versions sonores d’articles sont réalisées à partir de la plateforme Microsoft Azure, avec un système de voix neuronale personnalisée. Cet usage vise notamment à proposer une autre manière d’accéder à l’information, utile pour les lecteurs qui préfèrent l’écoute ou ne peuvent pas lire à ce moment-là.

La vidéo est concernée de la même manière. Des sous-titres peuvent être générés automatiquement à partir des pistes audio, avant une relecture et une validation éditoriales. Là encore, l’automatisation réduit le temps nécessaire pour obtenir une première version, tandis que le contrôle humain sert à repérer les noms mal retranscrits, les contresens, les erreurs de ponctuation ou les passages difficiles à comprendre.

Transcrire les entretiens et préserver l’authenticité des images

Pour les journalistes, la transcription d’un entretien est une tâche nécessaire mais chronophage. Le Monde s’appuie sur le logiciel Trint afin de transformer des enregistrements sonores en texte. Une telle transcription facilite la consultation d’une interview, la recherche d’une déclaration précise et la préparation d’un article. Elle peut aussi contribuer à rendre le travail plus accessible au sein d’une équipe éditoriale.

La transcription automatique ne dispense toutefois pas d’un retour à l’enregistrement original. Les voix qui se chevauchent, les bruits de fond, les accents, les hésitations ou les noms propres peuvent conduire à des erreurs. Pour un journaliste, une transcription est donc un outil de repérage et de travail, pas une preuve autonome de ce qui a été dit.

Le recours aux technologies d’IA touche également certaines vignettes vidéo. Le journal indique que des retouches graphiques peuvent être réalisées sur des arrière-plans, sans ajout d’éléments fictifs. Cette limite est déterminante dans un média d’information : améliorer la lisibilité visuelle ne doit pas conduire à fabriquer une scène ou à altérer la réalité représentée.

La frontière entre retouche et manipulation peut paraître technique, mais elle engage la confiance du public. Corriger ou adapter la présentation d’une vignette n’a pas la même portée que créer un élément visuel qui n’existait pas. Le principe énoncé par Le Monde consiste précisément à conserver l’authenticité de l’image.

ChatGPT peut-il écrire des articles pour Le Monde ?

L’usage d’outils d’OpenAI, parmi lesquels ChatGPT, est présenté comme une expérimentation d’assistance à l’édition des dépêches d’agence. Il ne s’agit donc pas, dans le cadre décrit, de confier à l’outil la production autonome d’un article d’enquête, d’un reportage ou d’une analyse signée par la rédaction.

Une dépêche d’agence est un texte d’information fourni à des médias et susceptible d’être adapté avant publication. L’assistance envisagée doit aider à la mettre en forme selon les standards rédactionnels de Le Monde. Une telle étape peut inclure l’adaptation du style ou de la présentation, tâches répétitives pour lesquelles les modèles de langage sont parfois utilisés.

Mais la rédaction conserve la responsabilité de vérifier les informations et de valider le résultat final. Ce point est central, car un outil comme ChatGPT peut proposer une formulation erronée, omettre une réserve importante ou introduire une information qui ne figure pas dans le texte de départ. La vitesse d’exécution ne remplace pas le contrôle des faits.

L’IA comme assistance, la rédaction comme responsable

Ce que les outils peuvent accélérer

  • Produire une première traduction en anglais.
  • Transformer un article en version audio.
  • Générer une première transcription ou des sous-titres.
  • Assister l’adaptation de dépêches d’agence.
  • Suggérer des liens pertinents dans les archives.

Ce que la rédaction conserve

  • Vérifier les faits et les formulations publiées.
  • Relire les traductions et les sous-titres.
  • Valider l’édition finale des dépêches.
  • Assurer la correction finale avec des spécialistes.
  • Préserver l’authenticité des images et informer les lecteurs.

Correction, archives et recommandations : des usages moins visibles

L’IA ne se limite pas aux technologies les plus médiatisées. Le Monde indique aussi utiliser des outils non génératifs dans son travail d’édition. Prolexis assiste ainsi les journalistes pour la correction orthographique et grammaticale. La révision finale reste cependant confiée à un service de correction composé de spécialistes.

Cette dernière étape rappelle qu’une correction de qualité ne consiste pas seulement à relever une faute d’accord ou d’orthographe. Elle suppose aussi de veiller à la cohérence d’une phrase, au respect des conventions typographiques, aux ambiguïtés possibles et, plus largement, à la clarté du texte pour le lecteur.

Le groupe utilise par ailleurs des suggestions de liens vers des articles de ses archives. Ces recommandations reposent sur l’analyse des statistiques d’audience afin d’affiner la pertinence des contenus proposés. Pour un lecteur, cela peut faciliter l’accès à un article de contexte, à un épisode précédent ou à une analyse complémentaire.

Ce type de recommandation illustre une autre facette de l’IA dans les médias : elle ne sert pas uniquement à produire du contenu, mais aussi à organiser la découverte de contenus déjà publiés. Son intérêt dépend alors de la qualité des suggestions et de la capacité du média à ne pas réduire le lecteur à ses seuls comportements de consultation.

Pourquoi la transparence compte autant que la technologie

Dans sa charte, le Groupe Le Monde souligne la nécessité d’informer les lecteurs de l’utilisation des outils d’IA. Cette exigence de transparence répond à une question simple : le public doit pouvoir comprendre, lorsque cela est pertinent, comment l’information qu’il consulte a été produite ou adaptée.

La transparence ne transforme pas automatiquement une pratique en garantie absolue. Elle permet en revanche au lecteur d’identifier le rôle attribué à l’outil et celui conservé par les journalistes. Dans un contexte où les contenus synthétiques, les voix artificielles et les images générées se développent, cette information contribue à distinguer une assistance technique d’une fabrication éditoriale laissée à une machine.

Elle rappelle aussi la responsabilité particulière des médias. Une erreur produite dans une publication d’information ne se réduit pas à un dysfonctionnement technique : elle peut affecter la compréhension d’un événement et la confiance accordée au journal. Le cadre éthique revendiqué par Le Monde vise donc à associer innovation et maintien des règles journalistiques.

Ce qu’il faut surveiller dans l’évolution de ces pratiques

L’expérience de Le Monde montre que l’arrivée de l’IA dans une rédaction ne se résume pas à la question : « l’outil peut-il écrire ? » Les enjeux se situent aussi dans la traduction, l’accessibilité audio, la vidéo, la correction, la circulation des archives et la préparation de textes d’agence.

La question décisive reste celle du contrôle. Plus un outil intervient près de la publication, plus les procédures de relecture, de vérification et de traçabilité deviennent importantes. Pour les lecteurs, le sujet n’est pas de refuser par principe toute automatisation. Il est de savoir à quelle tâche elle s’applique, quelles limites lui sont fixées et qui assume la décision éditoriale finale.

Au 6 décembre 2024, la position exposée par Le Monde privilégie précisément cette logique : tirer parti d’outils capables d’alléger certaines opérations, sans transférer à l’intelligence artificielle la responsabilité d’informer. Dans le journalisme, cette responsabilité demeure humaine, parce qu’elle engage à la fois les faits publiés, les personnes concernées et la confiance des lecteurs.

Questions fréquentes

Comment Le Monde utilise-t-il DeepL pour traduire ses articles ?

Le Monde utilise DeepL pour établir une première traduction de certains articles en anglais. Cette version n’est pas publiée sans contrôle : elle est vérifiée par un traducteur professionnel, puis finalisée par un journaliste anglophone de la rédaction. L’objectif est de conserver le sens, les nuances linguistiques et l’adaptation au lectorat visé.

Le Monde utilise-t-il ChatGPT pour écrire ses articles ?

Au 6 décembre 2024, Le Monde indique expérimenter des outils d’OpenAI, dont ChatGPT, pour assister l’édition de dépêches d’agence. L’usage présenté ne remplace pas le travail journalistique : la rédaction conserve la vérification des informations et la validation du texte avant toute publication.

Comment sont fabriquées les versions audio des articles du Monde ?

Les versions audio d’articles reposent sur la plateforme Microsoft Azure et sur une voix neuronale personnalisée. Cet usage permet d’offrir un accès sonore aux contenus du journal. Il s’inscrit dans une démarche d’accessibilité, distincte de la production et de la vérification de l’information journalistique elle-même.

Les sous-titres des vidéos du Monde sont-ils vérifiés par des humains ?

Oui. Le Monde utilise une génération automatique de sous-titres à partir des pistes audio de ses vidéos, mais ces sous-titres sont ensuite relus et validés par les équipes éditoriales. Cette vérification est particulièrement importante pour corriger les erreurs sur les noms, les citations ou les passages mal reconnus par le système.

Quelle est la règle du Monde sur l’IA et la transparence ?

La charte du Groupe Le Monde souligne qu’il faut informer les lecteurs de l’utilisation d’outils d’intelligence artificielle. Cette transparence vise à renforcer la confiance dans les méthodes de production journalistique et à clarifier que l’IA intervient comme un outil d’assistance, sous responsabilité éditoriale humaine.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Le Monde, site officiel du quotidienwww.lemonde.fr
  2. Groupe Le Monde, site institutionnelgroupelemonde.com
  3. DeepL, service de traductionwww.deepl.com/fr/translator
  4. Microsoft Azure, documentation sur la synthèse vocalelearn.microsoft.com/fr-fr/azure/ai-services/speech-service/text-to-speech
  5. OpenAI, présentation de ChatGPTopenai.com/chatgpt/overview