Culture et médias

Oscars 2025 : ce que The Brutalist révèle de l’IA qui s’installe à Hollywood

Récompensé par trois Oscars le 2 mars 2025, The Brutalist a remis sous les projecteurs l’usage de l’intelligence artificielle en post-production. Le cas du film de Brady Corbet, distinct de celui d’Emilia Pérez, illustre un débat décisif pour Hollywood : où s’arrête l’assistance technique et où commence la substitution de l’artiste ?

Un monteur règle une piste vocale dans un studio de post-production face à une scène de cinéma projetée.
Illustration : Actu.ai

Le palmarès de la 97e cérémonie des Oscars, remise le 2 mars 2025, n’a pas récompensé une machine. Il a cependant placé au centre de la discussion un film dont la post-production a fait appel à l’intelligence artificielle. Avec ses trois statuettes, The Brutalist devient un cas concret pour comprendre ce qui se joue à Hollywood : l’IA peut-elle demeurer un outil discret au service d’une œuvre, ou risque-t-elle de modifier en profondeur la place des artistes ?

Le palmarès des Oscars remet l’IA au cœur des discussions

La cérémonie a confirmé la très bonne trajectoire de deux films qui avaient déjà animé la saison des prix. The Brutalist, réalisé par Brady Corbet, a remporté les Oscars du meilleur acteur pour Adrien Brody, de la meilleure photographie et de la meilleure musique originale. Emilia Pérez, le film de Jacques Audiard, a pour sa part obtenu deux prix : celui de la meilleure actrice dans un second rôle pour Zoe Saldaña et celui de la meilleure chanson originale.

Ces récompenses ne signifient pas que l’Académie a distingué l’usage de l’intelligence artificielle. Les Oscars évaluent des films et les métiers qui les fabriquent, pas une technologie employée à une étape de leur production. Mais la visibilité conférée à une œuvre peut rendre ses méthodes de travail plus scrutées, et parfois plus acceptables, par le reste de l’industrie.

FilmOscars remportés le 2 mars 2025Golden Globes remportés en janvier 2025Lien avec le débat sur l’IA
The Brutalist33Une IA de traitement vocal a été utilisée pour certaines répliques en hongrois.
Emilia Pérez24Son palmarès ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’un usage d’IA dans sa fabrication.

Le rapprochement entre les deux films vient donc avant tout de leur poids dans la course aux prix. Emilia Pérez a remporté quatre Golden Globes, dont celui du meilleur film musical ou comédie. The Brutalist y a notamment été distingué comme meilleur film dramatique et a valu à Brady Corbet le prix du meilleur réalisateur. Leur succès montre qu’Hollywood reste attentif aux propositions artistiques ambitieuses, y compris lorsqu’elles suscitent des débats techniques.

Quelle IA a été utilisée dans The Brutalist ?

La controverse autour de The Brutalist porte principalement sur le travail du montage et de la post-production sonore. Le monteur du film, Dávid Jancsó, a expliqué que l’outil de synthèse et de conversion vocale Respeecher avait servi à améliorer certains éléments des dialogues hongrois d’Adrien Brody et de Felicity Jones.

L’enjeu était précis : rendre la prononciation de cette langue plus convaincante à l’écran. Dans le film, Adrien Brody incarne László Tóth, un architecte hongrois qui tente de reconstruire sa vie aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. La maîtrise de l’accent et de certaines sonorités n’est donc pas un détail accessoire, elle participe directement à la crédibilité du personnage et à l’immersion du public.

Il faut distinguer cette intervention d’une création complète de voix par ordinateur. Une technologie de conversion vocale peut partir d’un enregistrement existant, puis modifier de façon ciblée la diction, la prononciation ou l’articulation. Elle ne rédige pas le dialogue, ne dirige pas le comédien et ne produit pas, à elle seule, l’intention dramatique d’une scène. Toutefois, dès lors qu’elle transforme une voix identifiable, elle soulève des questions artistiques et éthiques bien réelles.

La frontière technique ne suffit pas à clore le débat. Pour les défenseurs de cet usage, il s’agit d’un outil comparable à d’autres moyens de post-production, mobilisé pour respecter l’intention du film. Pour ses détracteurs, l’intervention peut affecter l’authenticité d’une performance, surtout si le public ignore qu’une partie de la voix a été retouchée par un système algorithmique.

L’IA de post-production face à l’IA de substitution

Retouche vocale assistée

  • Intervient sur des éléments ciblés, comme la prononciation ou l’articulation.
  • S’appuie sur une performance enregistrée par un interprète humain.
  • S’inscrit dans la chaîne de post-production sonore.
  • Pose des questions de consentement et de transparence, même si le rôle n’est pas recréé.

Création ou remplacement génératif

  • Peut produire de nouvelles voix, images, textes ou mouvements à partir de données.
  • Risque d’imiter l’identité, le style ou la performance d’une personne.
  • Soulève fortement les enjeux de rémunération, d’autorisation et d’attribution.
  • Ne correspond pas à l’usage vocal au cœur de la controverse sur The Brutalist.

Retoucher une voix ne revient pas à remplacer un acteur

Le cas de The Brutalist oblige à préciser les mots employés. Parler indistinctement d’« IA au cinéma » masque des usages très différents. Un outil qui aide à nettoyer une piste sonore, à synchroniser des lèvres ou à corriger une prononciation n’a pas le même impact qu’un générateur capable de produire un visage, une voix ou une scène à partir d’une consigne écrite.

Cette distinction ne veut pas dire que la retouche vocale est neutre. La voix fait partie de l’identité et du jeu d’un interprète. Dans une scène, elle porte le rythme, la fatigue, l’émotion, l’origine sociale ou géographique d’un personnage. Une correction phonétique peut ainsi améliorer la compréhension et la cohérence d’un récit, mais elle peut aussi déplacer, même légèrement, le travail accompli par le comédien.

Trois exigences deviennent alors essentielles :

  • Le consentement, afin que les artistes sachent comment leur voix, leur image ou leurs mouvements peuvent être transformés.
  • La transparence, pour que la production puisse expliquer les usages significatifs d’une technologie, notamment lorsqu’elle touche à une prestation humaine.
  • La juste rémunération, lorsque des données ou une performance servent à créer, entraîner ou exploiter une réplique numérique.

Les grèves des scénaristes et des acteurs américains de 2023 ont donné une place centrale à ces sujets. Les accords obtenus à l’issue de ces mouvements ont notamment encadré certains usages de l’IA générative, avec des protections sur le consentement et la rémunération liés aux répliques numériques. Ces garde-fous ne règlent pas toutes les situations, mais ils montrent que la discussion ne se limite plus à une querelle entre partisans et opposants de la technologie.

Pourquoi Emilia Pérez reste associé à cette discussion

Emilia Pérez est fréquemment cité aux côtés de The Brutalist parce que les deux œuvres ont dominé une partie de la saison des récompenses. Le film de Jacques Audiard a bénéficié d’une forte exposition internationale, de ses succès aux Golden Globes à ses deux Oscars. Son parcours rappelle qu’un film en langue française, porté par une proposition musicale et narrative singulière, peut s’imposer dans la conversation hollywoodienne.

Il faut néanmoins éviter un raccourci : le palmarès d’Emilia Pérez ne démontre pas qu’il a recouru à l’IA, ni que ses récompenses valident de tels outils. Dans les informations disponibles au moment de la publication, c’est bien The Brutalist qui concentre le débat public sur une utilisation identifiée de l’intelligence artificielle en post-production.

Ce point de méthode compte. Une œuvre primée peut stimuler l’intérêt des studios pour une technique simplement parce qu’elle devient visible, sans que cette technique ait causé son succès. Les raisons qui conduisent une académie, les critiques ou les spectateurs à apprécier un film sont multiples : scénario, mise en scène, interprétation, musique, photographie, campagne de promotion et contexte culturel. Réduire le résultat des Oscars à une approbation de l’IA serait aussi imprécis que de prétendre qu’une technologie explique à elle seule la réussite artistique d’un long métrage.

Comment les Oscars peuvent-ils influencer Hollywood ?

Les Oscars ne fixent pas les règles de production, mais ils exercent une influence symbolique considérable. Un film couronné devient une référence pour les producteurs, les écoles, les équipes techniques et les investisseurs. Lorsqu’une pratique de production est associée à une œuvre reconnue, elle peut paraître moins risquée aux yeux de professionnels qui hésitaient encore à l’essayer.

L’effet le plus probable ne serait pas l’apparition immédiate de films entièrement conçus par des générateurs d’images ou de textes. Il se situerait plutôt dans les coulisses, là où les technologies sont déjà employées pour accélérer ou faciliter certaines tâches : préparation d’effets visuels, nettoyage sonore, prévisualisation, sous-titrage, doublage, traduction ou classement d’archives.

Pour les studios, ces outils peuvent promettre des gains de temps et des coûts de fabrication mieux maîtrisés. Pour les équipes créatives, ils peuvent aussi ouvrir des possibilités, par exemple lorsqu’un budget limité ne permet pas de refaire une prise ou de mobiliser longuement un studio de postsynchronisation. Mais l’argument économique ne peut pas devenir la seule boussole. Remplacer une compétence humaine par un procédé automatisé peut fragiliser des métiers entiers, ou conduire à standardiser les œuvres si les mêmes outils et les mêmes modèles sont employés partout.

La question décisive sera donc moins « l’IA entre-t-elle à Hollywood ? », puisqu’elle y est déjà présente sous diverses formes, que « dans quelles conditions y entre-t-elle ? ». La réponse dépendra des contrats, des syndicats, des décisions des studios, du droit d’auteur et de la capacité du public à demander de la clarté.

Ce qu’il faut surveiller après les Oscars 2025

Le parcours de The Brutalist devrait prolonger le débat sur la divulgation des outils utilisés dans la fabrication d’un film. Les équipes devront-elles préciser l’emploi d’une IA lorsque celle-ci modifie une voix, un visage ou une interprétation ? Les artistes pourront-ils accepter ou refuser ces transformations projet par projet ? Et les organisations professionnelles disposeront-elles de règles suffisamment précises pour distinguer la simple assistance technique de la création d’un double numérique ?

Il faudra également suivre la manière dont les récompenses, les festivals et les écoles de cinéma abordent ces questions. Ils peuvent contribuer à une culture de transparence sans imposer une vision unique de la création. La technologie n’efface pas le besoin de récit, de direction d’acteurs et de regard artistique. En revanche, elle oblige Hollywood à redéfinir ce qu’il considère comme une performance, un métier et une œuvre authentiquement humaine.

Les trois Oscars de The Brutalist ne constituent donc pas un blanc-seing donné à l’IA. Ils donnent une visibilité exceptionnelle à un débat qui ne fait que commencer : comment employer des outils puissants sans rendre invisibles les personnes dont le talent donne sa valeur au cinéma ?

Questions fréquentes

Quelle intelligence artificielle a été utilisée dans The Brutalist ?

Le débat concerne Respeecher, un outil de conversion et de traitement vocal utilisé en post-production pour améliorer certains dialogues hongrois d’Adrien Brody et de Felicity Jones. Il ne s’agit pas d’un système qui aurait écrit le film ou créé entièrement leurs interprétations. L’usage rapporté porte sur la précision de la diction dans une langue particulièrement importante pour le récit.

Emilia Pérez a-t-il utilisé de l’intelligence artificielle ?

Le palmarès d’Emilia Pérez ne permet pas de l’affirmer. À la date du 3 mars 2025, les informations qui ont nourri le débat public sur l’IA concernaient surtout The Brutalist et son traitement vocal. Associer automatiquement Emilia Pérez à l’IA parce qu’il a été récompensé aux côtés de films discutés serait donc trompeur.

Les Oscars autorisent-ils l’utilisation de l’IA dans les films ?

Les Oscars récompensent le résultat artistique et les métiers reconnus par leurs catégories, pas un outil technique particulier. Une victoire ne constitue donc ni une interdiction ni une certification de l’intelligence artificielle. Le véritable encadrement dépend des contrats de travail, des règles des syndicats, des obligations légales et des décisions prises par les productions.

L’IA peut-elle remplacer les acteurs à Hollywood ?

Techniquement, certains systèmes peuvent générer ou modifier une voix, un visage ou des mouvements. Mais une performance ne se résume pas à ces données : elle comprend l’intention, le jeu, les choix de mise en scène et le travail collectif. Les accords syndicaux cherchent précisément à encadrer les répliques numériques par des exigences de consentement et de rémunération.

Pourquoi la retouche d’un accent avec l’IA fait-elle polémique ?

Un accent fait partie de la voix et de l’incarnation d’un personnage. Le corriger peut aider un acteur à rendre un rôle plus crédible, mais cette opération modifie aussi une partie de ce que le public entend de sa performance. La polémique porte donc sur la limite entre une amélioration technique légitime et une transformation susceptible d’altérer le travail de l’interprète.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Academy of Motion Picture Arts and Sciences, cérémonie des Oscars 2025www.oscars.org/oscars/ceremonies/2025
  2. Golden Globes, palmarès et nominations 2025goldenglobes.com
  3. Respeecher, présentation de la technologie de conversion vocalewww.respeecher.com
  4. Writers Guild of America, accord collectif de 2023 et dispositions sur l’IAwww.wgacontract2023.org
  5. SAG-AFTRA, ressources sur les contrats télévision et cinémawww.sagaftra.org/contracts-industry-resources/contracts/tvtheatrical