Culture et médias

De la grève aux Oscars, l’IA redessine les règles du cinéma à Hollywood

L’intelligence artificielle a été l’un des sujets les plus explosifs des grèves hollywoodiennes de 2023. En mars 2025, son usage dans des films récompensés aux Oscars, dont The Brutalist et Emilia Pérez, illustre un basculement : l’outil n’est plus seulement redouté, il est déjà présent dans la fabrication des œuvres.

Ingénieur du son en postproduction devant des écrans, symbole de l’IA dans le cinéma hollywoodien
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle n’a pas attendu les Oscars pour s’imposer comme un sujet brûlant à Hollywood. En 2023, la peur de voir des logiciels générer des scénarios, reproduire une voix ou réutiliser l’image d’un interprète sans véritable contrôle a contribué à placer l’IA au centre des grèves historiques des scénaristes et des acteurs. Deux ans plus tard, l’outil ne relève plus seulement d’une menace théorique : des productions distinguées lors de la cérémonie des Oscars du 2 mars 2025 ont reconnu y avoir eu recours.

Ce rapprochement ne signifie pas que les films sont soudainement « faits par des machines ». Les cas rendus publics concernent des interventions circonscrites, notamment le travail de voix ou la conception d’images. Mais ils révèlent une question qui dépasse la technique : à quelles conditions l’IA peut-elle assister une œuvre sans affaiblir les droits, le crédit et la place des personnes qui la créent ?

Pourquoi l’IA a été au cœur des grèves d’Hollywood

La Writers Guild of America, le syndicat représentant les scénaristes américains, a déclenché sa grève le 2 mai 2023. Le conflit portait notamment sur la rémunération liée au streaming, mais l’intelligence artificielle générative était devenue un point de négociation incontournable. L’arrivée d’outils capables de produire rapidement des dialogues, des synopsis ou des scènes faisait craindre que les studios ne s’en servent pour réduire le travail d’écriture, contourner les règles de crédit ou abaisser les rémunérations.

La grève des scénaristes a pris fin le 27 septembre 2023, après un accord avec l’Alliance of Motion Picture and Television Producers, qui représente les grands studios et plateformes. L’accord a ensuite été ratifié par les membres de la WGA. Il ne bannit pas l’IA de l’industrie, mais fixe une ligne importante : un outil d’IA ne peut pas être traité comme un scénariste, ni servir à retirer à un auteur humain les droits que lui confère son travail.

Les acteurs ont exprimé des inquiétudes parallèles lors de leur propre grève, commencée le 14 juillet 2023 et suspendue le 9 novembre après un accord entre SAG-AFTRA et les studios. Pour eux, le sujet ne se limitait pas aux répliques ou aux scénarios. Il concernait aussi les « répliques numériques » : la possibilité de reproduire l’apparence, la voix ou la performance d’une personne, parfois longtemps après un tournage, grâce à des techniques numériques et d’IA.

Le débat est d’autant plus complexe que le cinéma utilise depuis longtemps des algorithmes, des effets visuels numériques, des retouches sonores et des techniques de capture de mouvement. L’IA générative change toutefois l’échelle et la nature du problème : elle peut produire ou transformer un contenu à partir d’immenses volumes de données, et imiter des caractéristiques associées à une œuvre ou à un artiste.

Ce que les accords de 2023 prévoient pour les scénaristes et les acteurs

Les règles obtenues à l’issue des grèves apportent des garanties concrètes, sans régler tous les cas d’usage possibles. Dans l’accord de la WGA, l’IA générative ne peut ni écrire ni réécrire un « matériau littéraire » couvert, comme un scénario, à la place d’un scénariste. Surtout, un texte produit par IA ne peut pas être considéré comme un « matériau source ».

Cette précision juridique est essentielle. Dans le système hollywoodien, être adapté d’un matériau source peut modifier l’attribution du crédit et certains droits. La WGA a donc voulu éviter qu’un studio fournisse à un auteur un texte généré par logiciel, puis invoque ce texte pour diminuer la reconnaissance ou la rémunération de son travail.

Un scénariste peut, s’il le souhaite et sous certaines conditions, utiliser l’IA dans son travail. Mais un studio ne peut pas l’y obliger. S’il met à sa disposition des éléments générés par IA, il doit en informer l’auteur. L’accord ne résout pas à lui seul la question des données ayant servi à entraîner les modèles, un sujet qui demeure sensible pour les créateurs et les titulaires de droits.

Pour les interprètes, l’accord de SAG-AFTRA introduit des exigences de consentement et de rémunération concernant les répliques numériques. L’enjeu est de distinguer les usages prévus et négociés pour une production précise de toute exploitation supplémentaire. Pour un acteur, céder son image dans une scène ne doit pas valoir autorisation générale de générer indéfiniment de nouvelles performances.

SujetGaranties recherchées dans les accordsQuestion qui reste ouverte
ScénarioL’IA ne peut pas écrire ou réécrire un texte couvert à la place d’un scénaristeComment contrôler l’usage réel des outils tout au long de la production ?
Crédit d’auteurUn texte d’IA ne constitue pas un matériau sourceComment traiter les œuvres dont l’IA a assisté certaines étapes ?
Voix et imageConsentement et rémunération pour les répliques numériques des interprètesJusqu’où une autorisation initiale peut-elle s’étendre ?
TransparenceInformation du scénariste lorsqu’un studio lui fournit du contenu généré par IAFaut-il rendre publics les usages d’IA auprès du public ou des jurys ?

Des outils d’IA dans des films récompensés en 2025

Les Oscars 2025 ont donné une visibilité particulière à ce débat. The Brutalist, réalisé par Brady Corbet, a remporté trois Oscars : meilleur acteur pour Adrien Brody, meilleure photographie et meilleure musique originale. Après la sortie du film, son monteur Dávid Jancsó a confirmé le recours à Respeecher, un outil de synthèse et de transformation vocale, pour affiner la prononciation hongroise de certains dialogues d’Adrien Brody et de Felicity Jones.

Le hongrois occupe une place centrale dans ce long métrage, dont le héros est un architecte hongrois survivant de la Shoah émigré aux États-Unis. Selon les explications données par le monteur, les acteurs avaient travaillé avec un coach dialectal, mais l’outil a servi à améliorer des détails de prononciation. Jancsó a aussi évoqué une utilisation de l’IA générative pour certains dessins architecturaux aperçus dans la séquence finale.

Autre film au cœur des discussions : Emilia Pérez, de Jacques Audiard. Le film a remporté deux Oscars, celui de la meilleure actrice dans un second rôle pour Zoe Saldaña et celui de la meilleure chanson originale pour « El Mal ». Son équipe sonore a fait appel à Respeecher afin de mélanger la voix de Karla Sofía Gascón avec celle de la chanteuse française Camille pour certaines séquences musicales. Là encore, il ne s’agit pas d’un personnage créé de toutes pièces par un modèle, mais d’une intervention sur un élément très identifiable d’une performance : la voix.

Ces exemples ont alimenté une controverse pour une raison simple. Le public voit un film comme une œuvre achevée, alors que sa fabrication réunit d’innombrables métiers : interprétation, montage, mixage, effets visuels, décors, musique, écriture. Une IA employée pour corriger une voix ou générer un visuel ponctuel n’a pas la même portée qu’un logiciel utilisé pour produire l’ossature d’un scénario. Pourtant, dans les deux cas, elle oblige à s’interroger sur l’information des collaborateurs, la traçabilité de l’outil et la juste reconnaissance des contributions.

L’IA peut-elle concourir aux Oscars ?

Les Oscars récompensent des films et des contributions professionnelles, non des logiciels. À la date du 31 mars 2025, l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences n’a pas créé de catégorie ou de distinction réservée à l’intelligence artificielle. Les œuvres sont jugées à travers leurs qualités artistiques et techniques, selon les règles propres à chaque prix.

La question se pose néanmoins avec une acuité nouvelle : faut-il demander aux productions de déclarer précisément leurs usages d’IA ? Pour les défenseurs d’une obligation de transparence, cette information permettrait aux membres votants, mais aussi aux équipes artistiques et techniques, de comprendre comment une performance ou une image a été obtenue. D’autres soulignent qu’un tournage mobilise déjà de très nombreux logiciels et procédés, dont l’inventaire détaillé risquerait d’être difficile à normaliser.

Les controverses autour de The Brutalist et d’Emilia Pérez montrent surtout qu’il n’existe pas de frontière universelle entre une retouche technique acceptée et une transformation qui mériterait une discussion spécifique. Le doublage, l’Auto-Tune, les effets visuels ou le compositing ont eux aussi, à différentes époques, déplacé les limites de ce qui paraît « authentique » à l’écran.

L’IA à Hollywood : les garde-fous face aux usages révélés

Ce que protègent les accords

  • Un studio ne peut pas imposer l’IA générative à un scénariste.
  • Un texte généré par IA ne devient pas un matériau source pour le crédit d’auteur.
  • Les répliques numériques d’interprètes exigent consentement et rémunération.
  • Les scénaristes doivent être informés si le studio leur fournit des éléments générés par IA.

Ce que montrent les films oscarisés

  • The Brutalist a utilisé une IA de transformation vocale pour certains dialogues en hongrois.
  • Emilia Pérez a mêlé des voix pour certaines séquences musicales.
  • Les usages rendus publics relèvent de la postproduction, pas de l’écriture intégrale d’un film.
  • La transparence sur les outils employés reste inégale et discutée.

Assistance technique ou remplacement créatif : une distinction décisive

Réduire le débat à la formule « pour ou contre l’IA » masque les situations très différentes rencontrées dans une production. Un outil peut accélérer une tâche répétitive, aider à restaurer un enregistrement ou modifier un élément de voix. Il peut aussi être mobilisé pour générer des textes, des images ou des performances qui seraient normalement confiés à des personnes identifiables.

Pour les syndicats, le point déterminant est moins l’existence d’un logiciel que son effet sur le travail et les droits. Si une entreprise demande à un scénariste de reprendre une première version générée par IA, qui porte la responsabilité artistique de cette version ? Si un comédien est numérisé un jour de tournage, peut-il contrôler les contextes dans lesquels son double apparaîtra demain ? Et si l’IA a été entraînée sur des œuvres protégées, les auteurs concernés ont-ils donné leur autorisation ?

Les outils ne disposent pas d’intention artistique, de statut d’auteur ou de droit à la rémunération. En revanche, les choix humains qui président à leur emploi ont des conséquences économiques et culturelles bien réelles. C’est pourquoi les accords obtenus à Hollywood reposent sur des notions très concrètes : information, consentement, crédit et paiement.

Ce qu’il faut surveiller après les Oscars 2025

L’entrée de l’IA dans des films reconnus par l’Académie ne clôt pas le débat ouvert par les grèves. Elle le rend plus concret. Les années à venir diront si les garanties négociées par la WGA et SAG-AFTRA suffisent à encadrer des outils qui évoluent rapidement, et si les productions accepteront de documenter davantage leurs méthodes.

Trois sujets méritent une attention particulière : la capacité des créateurs à refuser l’usage de leur image ou de leur voix, la protection des œuvres utilisées pour l’entraînement des modèles, et le niveau de transparence attendu des studios. La réponse ne viendra probablement pas d’une interdiction générale, difficile à appliquer dans une industrie déjà très numérisée. Elle dépendra plutôt de règles capables de distinguer l’assistance légitime du remplacement subi.

Le cinéma a toujours intégré de nouvelles techniques sans cesser d’être un art collectif. L’enjeu, en 2025, est de faire en sorte que l’intelligence artificielle demeure un outil placé sous contrôle humain, et non un moyen d’effacer ceux dont les visages, les voix, les idées et les savoir-faire donnent leur sens aux films.

Questions fréquentes

Quel rôle l’IA a-t-elle joué dans les grèves d’Hollywood de 2023 ?

L’IA générative a été un point majeur des négociations menées par les scénaristes et les acteurs. Les syndicats craignaient qu’elle serve à diminuer l’emploi, à contourner les règles de crédit ou à reproduire voix et images sans accord. Les accords conclus ont instauré des protections, sans interdire tous les usages de l’IA.

The Brutalist a-t-il été créé par une intelligence artificielle ?

Non. The Brutalist est un film réalisé par Brady Corbet et porté notamment par Adrien Brody. Son équipe a confirmé l’utilisation de Respeecher pour affiner certains dialogues en hongrois et d’IA générative pour des visuels architecturaux ponctuels. Ces usages limités ne signifient pas que le scénario ou le film entier ont été générés par IA.

Pourquoi l’usage de l’IA dans Emilia Pérez fait-il débat ?

L’équipe sonore d’Emilia Pérez a utilisé un outil pour mélanger la voix de Karla Sofía Gascón et celle de la chanteuse Camille dans certaines parties chantées. Cette pratique pose la question de la frontière entre retouche sonore, interprétation et transformation vocale. Elle rappelle l’importance du consentement, du crédit et de la transparence sur les procédés utilisés.

Les Oscars interdisent-ils les films qui utilisent l’IA ?

Non. À la date du 31 mars 2025, l’Académie n’interdit pas aux films éligibles de recourir à l’intelligence artificielle. Les Oscars récompensent le résultat artistique et les contributions humaines reconnues dans chaque catégorie. Le débat porte davantage sur la déclaration des usages d’IA et sur le respect des droits des professionnels concernés.

Les scénaristes américains peuvent-ils utiliser ChatGPT ou une autre IA générative ?

L’accord de la Writers Guild of America n’interdit pas à un scénariste d’employer une IA générative s’il le souhaite et si l’entreprise y consent. En revanche, un studio ne peut pas l’y contraindre. Les textes générés par IA ne peuvent pas être traités comme un matériau source afin de réduire les droits ou le crédit d’un auteur humain.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Writers Guild of America, informations sur l’accord minimum de base de 2023 et l’IAwww.wga.org/contracts/contracts/mba
  2. SAG-AFTRA, ressources sur l’accord télévision et cinéma de 2023www.sagaftra.org/contracts-industry-resources/contracts/tv-theatrical-contracts/2023-tv-theatrical-contracts
  3. Academy of Motion Picture Arts and Sciences, règles d’éligibilité aux Oscarswww.oscars.org/oscars/rules-eligibility
  4. Associated Press, couverture Entertainment des usages de l’IA dans les films nommés aux Oscarsapnews.com/hub/entertainment