Culture et médias

À Arles, l’IA bouscule la photographie, l’auteur et les récits invisibilisés

Aux Rencontres d’Arles, l’intelligence artificielle générative ne se contente pas de produire des images : elle rebat les cartes de l’auteur, du document et de la représentation. Les démarches d’Igi Lola Ayedun et de Mayara Ferrao montrent à la fois le potentiel créatif de ces outils et les biais qu’ils peuvent reconduire.

Visiteurs face à des portraits exposés, où photographie et images générées par IA se répondent
Illustration : Actu.ai

En juillet 2025, les Rencontres d’Arles offrent un terrain particulièrement éclairant pour observer le choc entre photographie et intelligence artificielle générative. L’enjeu ne se réduit pas à une querelle entre création humaine et machine. Il porte sur ce que l’on regarde, sur les histoires que l’image rend visibles ou invisibles, et sur les personnes qui doivent être reconnues, rémunérées et créditées lorsque des algorithmes interviennent dans la fabrication d’une œuvre.

Les propositions d’Igi Lola Ayedun et de Mayara Ferrao mettent ces questions au premier plan. Toutes deux utilisent l’IA non comme un effet spectaculaire plaqué sur leur travail, mais comme un espace de confrontation. Leurs œuvres rappellent qu’un outil capable de générer des images peut ouvrir des possibilités narratives tout en reproduisant les limites, les stéréotypes et les rapports de force contenus dans les données dont il provient.

Aux Rencontres d’Arles, l’IA devient un sujet photographique

La photographie a toujours entretenu une relation complexe avec le réel. Une image peut documenter un événement, mais aussi mettre en scène, sélectionner un point de vue, recadrer, retoucher ou construire une fiction. L’arrivée des générateurs d’images ajoute une difficulté : certaines images peuvent désormais être produites sans qu’un appareil ait enregistré la scène représentée.

Cette évolution ne fait pas disparaître le rôle de l’artiste. Elle déplace plutôt son travail. Il peut consister à formuler une intention, préparer des références, écrire des instructions, sélectionner parmi de nombreuses propositions, écarter les résultats problématiques, retravailler une image ou l’inscrire dans une série cohérente. L’algorithme produit des variations statistiques, mais il ne porte pas, à lui seul, une intention artistique ou une responsabilité éditoriale.

À Arles, ce déplacement est visible dans les œuvres qui assument leur dialogue avec l’IA. Il invite les visiteurs à ne plus seulement se demander si une image est « vraie ». Il faut aussi interroger son statut : est-elle une trace d’un moment vécu, une reconstitution, une fiction visuelle, un montage, une image générée, ou une combinaison de plusieurs de ces démarches ?

« Futurs ancestraux », une collaboration qui questionne l’auteur

Dans l’exposition « Futurs ancestraux », Igi Lola Ayedun fait interagir ses portraits avec Midjourney, un outil d’IA générative capable de produire des images à partir de consignes textuelles. Cette démarche associe une pratique du portrait à des images issues d’un système algorithmique, afin de réinterpréter des récits passés à travers une esthétique contemporaine.

Le mot « collaboration » doit ici être manié avec précision. Une IA ne collabore pas au sens humain du terme : elle n’a ni volonté, ni expérience, ni droit moral. Mais elle participe matériellement au processus en proposant des formes visuelles que l’artiste peut choisir, rejeter ou transformer. C’est cette médiation qui crée l’ambiguïté : l’image finale provient-elle principalement de la vision de l’artiste, de la logique du modèle, des œuvres et données qui ont servi à entraîner ce modèle, ou de l’ensemble de ces éléments ?

Dans le champ artistique, la réponse n’est pas nécessairement unique. L’intention, le protocole de travail, la sélection et la mise en relation des images comptent. Dans le champ du droit, en revanche, la question de l’auteur, de l’originalité et de l’utilisation des œuvres préexistantes est plus sensible. L’exposition rend donc perceptible un débat souvent abstrait : une image générée n’arrive jamais dans un vide culturel. Elle est produite par un système conçu par une entreprise et entraîné à partir de corpus dont la composition nourrit de nombreuses discussions.

Pourquoi les biais de l’IA sont au cœur du travail de Mayara Ferrao

Mayara Ferrao aborde une autre limite fondamentale de l’IA générative : sa capacité à reproduire les absences et les préjugés des représentations existantes. L’artiste brésilienne travaille sur les amours lesbiennes d’anciennes esclaves noires, un sujet largement omis des archives et des récits visuels dominants.

Son dialogue avec les algorithmes a fait apparaître des biais intrinsèques, souvent racistes. Ce constat est crucial. Un modèle génératif ne connaît pas l’histoire comme un chercheur ou une historienne. Il calcule des associations à partir de très grandes quantités de données. Si certains corps, relations, époques ou identités sont peu présents, caricaturés ou traités sous un angle dominant dans ces données, les résultats générés risquent de reproduire ces déséquilibres.

Le problème n’est donc pas seulement technique. Lorsqu’un outil peine à représenter dignement une histoire marginalisée, il peut prolonger une invisibilisation déjà ancienne. À l’inverse, le fait de confronter publiquement cette limite peut faire de l’IA un révélateur : l’outil montre à quel point les imaginaires visuels disponibles sont incomplets.

La démarche de Mayara Ferrao souligne ainsi une responsabilité concrète pour les créateurs. Utiliser l’IA suppose de vérifier les résultats, de repérer les stéréotypes et de ne pas traiter la première image générée comme une réponse neutre. Le travail artistique reste indispensable pour corriger, contextualiser et, si nécessaire, résister aux propositions de la machine.

Question posée par l’IA générativeCe que l’outil peut apporterCe que l’artiste doit garder en charge
Représenter un passé peu documentéExplorer rapidement des hypothèses visuelles et des compositionsDistinguer la fiction d’une preuve historique et expliciter sa démarche
Faire exister des récits invisibilisésDonner une forme à des situations absentes des archives dominantesDétecter les clichés, les omissions et les représentations dégradantes
Produire une image cohérenteGénérer de nombreuses variantes à partir d’instructionsChoisir, éditer, assembler et assumer un point de vue
Créer à partir de références visuellesMobiliser des associations apprises par le modèleS’interroger sur l’origine des données et le respect des créateurs

L’IA générative est-elle une menace pour l’authenticité photographique ?

Le mot « authenticité » recouvre plusieurs réalités. Pour une image de presse ou une archive, l’authenticité renvoie souvent au lien entre la photographie et un événement effectivement survenu. Pour une œuvre d’art, elle peut désigner la sincérité d’une démarche, la cohérence d’une série, l’originalité d’un regard ou la transparence sur les procédés employés.

L’IA générative ne rend pas automatiquement une œuvre inauthentique. Une œuvre peut être pleinement portée par une intention humaine tout en intégrant des images générées. En revanche, elle oblige à abandonner une équivalence trop simple entre photographie et réalité. Une image convaincante n’est pas forcément une image captée, et une image captée n’est jamais dépourvue de choix.

Cette distinction est particulièrement importante pour le public. Face à une œuvre exposée, connaître la place tenue par l’IA peut enrichir l’interprétation : l’outil a-t-il servi à générer un fond, à prolonger une archive, à créer une scène fictive, à produire des portraits, ou à mettre en difficulté les conventions mêmes de la photographie ? La transparence ne dicte pas le jugement esthétique, mais elle donne au visiteur les moyens de juger en connaissance de cause.

Qui est l’auteur d’une image créée avec une IA ?

La question de l’auteur ne se résout pas en attribuant mécaniquement l’œuvre soit à l’humain, soit à la machine. Dans les démarches présentées à Arles, les artistes apportent le projet, le regard, les choix et la responsabilité de la représentation. Ce sont des dimensions qui structurent une œuvre bien au-delà de la génération brute d’une image.

Mais d’autres intervenants existent dans la chaîne de production. Les développeurs conçoivent et exploitent les modèles. Les personnes et institutions à l’origine d’images, de textes ou d’autres données utilisées pour l’entraînement ont également contribué, souvent sans avoir donné leur accord explicite ou sans connaître l’usage qui serait fait de leurs travaux. C’est pourquoi la notion d’auteur artistique ne règle pas à elle seule toutes les questions de droits.

Les discussions entre artistes et développeurs d’IA sont décrites comme laborieuses. Elles visent notamment à établir des accords de licence justes pour l’utilisation des œuvres existantes dans l’entraînement des modèles. Derrière ce sujet se trouve un équilibre difficile : les créateurs veulent pouvoir expérimenter avec de nouveaux outils sans voir leurs propres œuvres absorbées, exploitées ou concurrencées sans contrepartie.

La situation concerne les photographes, mais aussi les illustrateurs, auteurs, musiciens, réalisateurs et interprètes. Les modèles génératifs travaillent sur des matériaux culturels. Leur développement pose donc une question économique autant qu’artistique : comment rémunérer et protéger les créateurs dont les productions ont contribué à façonner ces systèmes ?

Le débat dépasse les salles d’exposition

Les réactions observées aux Rencontres mêlent curiosité et inquiétude. Elles reflètent un malaise plus vaste face à l’automatisation de tâches longtemps associées à la créativité humaine. Le public ne s’interroge pas seulement sur le résultat visuel. Il se demande aussi quelle valeur attribuer à une œuvre, quelle part de travail elle représente et si l’usage de l’IA a été clairement annoncé.

Ces interrogations ne doivent pas conduire à traiter toute création assistée par IA de la même manière. Un projet artistique qui met en scène les biais d’un modèle, comme le fait Mayara Ferrao, ne pose pas les mêmes questions qu’une production industrielle d’images visant à imiter le travail d’autres artistes. De même, l’usage d’un générateur dans une fiction revendiquée ne se confond pas avec la diffusion d’une image synthétique présentée à tort comme un document.

L’intérêt des œuvres montrées à Arles est précisément de ne pas esquiver ces distinctions. Elles font de l’ambiguïté un sujet plutôt qu’un défaut à masquer. Elles rappellent aussi qu’une technologie ne décide pas seule de son impact : ses effets dépendent des usages, des règles, de la transparence et du regard critique que la société lui oppose.

Ce qu’il faut surveiller pour l’avenir de la photographie

Les débats ouverts aux Rencontres d’Arles devraient s’intensifier à mesure que les générateurs d’images deviennent plus accessibles et plus crédibles visuellement. Plusieurs points méritent une attention particulière.

D’abord, la clarification des conditions de création. Les artistes, lieux d’exposition et institutions culturelles devront déterminer comment informer le public sur l’emploi d’outils génératifs, sans réduire une œuvre à une simple étiquette technique. Ensuite, la lutte contre les biais restera centrale. Des modèles plus performants ne suffiront pas s’ils continuent à reproduire des représentations racistes, sexistes ou excluantes.

Enfin, les négociations sur les licences et la rémunération des créateurs seront décisives. Elles conditionneront la possibilité d’un écosystème où l’innovation ne se construit pas au détriment des personnes dont les œuvres alimentent les outils. À Arles, l’IA n’apparaît donc ni comme une ennemie absolue de la photographie ni comme une solution magique. Elle agit comme un révélateur des questions que l’art ne peut plus éviter : qui est représenté, qui décide, qui est crédité et qui bénéficie de la valeur créée.

Questions fréquentes

Comment Igi Lola Ayedun utilise-t-elle Midjourney aux Rencontres d’Arles ?

Dans l’exposition « Futurs ancestraux », Igi Lola Ayedun fait dialoguer ses portraits avec Midjourney, un outil d’intelligence artificielle générative. Sa démarche réinterprète des récits passés dans une esthétique contemporaine. Elle soulève surtout une question centrale : comment attribuer l’auteur d’une image lorsque la vision d’une artiste passe par un système algorithmique ?

Pourquoi l’IA peut-elle produire des images racistes ou stéréotypées ?

Un modèle génératif apprend des associations à partir de grandes quantités de données. Lorsque ces données contiennent des stéréotypes, des représentations déséquilibrées ou des absences historiques, le système risque de les reproduire dans ses résultats. Mayara Ferrao a précisément rencontré ces biais en travaillant sur la représentation d’amours lesbiennes d’anciennes esclaves noires.

Une image générée par IA est-elle une photographie ?

Pas nécessairement. Une photographie est traditionnellement liée à l’enregistrement de la lumière par un appareil face à une scène. Une image générée par IA peut en imiter l’apparence sans qu’aucune scène n’ait été captée. Dans l’art contemporain, les deux pratiques peuvent toutefois être associées au sein d’une même œuvre, à condition d’en comprendre le processus.

Qui détient les droits sur une œuvre créée avec une intelligence artificielle ?

La réponse dépend du rôle concret de l’artiste, de l’outil employé et du cadre juridique applicable. L’intention, la sélection et les transformations humaines comptent dans une démarche artistique. Mais la question des œuvres utilisées pour entraîner les modèles reste distincte. Artistes et développeurs discutent de licences équitables afin de mieux encadrer ces usages.

Pourquoi la transparence sur l’usage de l’IA est-elle importante en photographie ?

Elle permet au public de comprendre ce qu’il regarde. Une image générée peut être une fiction artistique assumée, tandis qu’une image présentée comme documentaire implique un lien avec un fait ou une scène réelle. Indiquer la place de l’IA ne dicte pas la valeur d’une œuvre, mais aide à interpréter son intention, sa méthode et sa portée.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Les Rencontres d’Arles, site officiel du festival de photographiewww.rencontres-arles.com
  2. Midjourney, site officiel de l’outil d’IA générativewww.midjourney.com