Culture et médias

Velvet Sundown franchit le million d’écoutes et ravive le débat sur l’IA

Avec plus d’un million d’écoutes sur Spotify en quelques semaines, Velvet Sundown brouille les frontières entre groupe musical et projet synthétique. La révélation de son recours à l’IA relance les interrogations sur l’information des auditeurs, les droits d’auteur et la place des artistes indépendants.

Un smartphone diffusant de la musique, entouré d’un clavier MIDI et de notes de composition.
Illustration : Actu.ai

Velvet Sundown ressemble, au premier abord, à un groupe de folk country parmi d’autres. Deux albums, des chansons aux accents proches de Crosby, Stills, Nash & Young et une présence sur Spotify : les codes sont familiers. Pourtant, derrière ce nom se trouve un projet dont la création est liée à l’intelligence artificielle. En quelques semaines, il a franchi le million d’écoutes sur Spotify, un succès qui oblige l’industrie musicale à regarder en face une question devenue centrale : les auditeurs savent-ils réellement qui, ou quoi, produit ce qu’ils écoutent ?

Le cas ne se limite pas à une curiosité technologique. Il met en tension plusieurs intérêts légitimes : la liberté de créer avec de nouveaux outils, le droit du public à disposer d’informations fiables et la protection économique des auteurs, interprètes et musiciens. À mesure que les morceaux synthétiques gagnent en qualité et en visibilité, la frontière entre une œuvre assistée par IA et une œuvre entièrement générée devient aussi plus difficile à percevoir.

Velvet Sundown, un succès rapide entouré de zones d’ombre

Velvet Sundown a publié en juin 2025 deux albums, Floating On Echoes et Dust And Silence. Le projet s’inscrivait dans une esthétique folk country évoquant Crosby, Stills, Nash & Young. Son audience a rapidement décollé sur Spotify, jusqu’à dépasser 1 million d’écoutes en quelques semaines.

Cette progression a toutefois suscité des interrogations sur l’origine de la musique. Au départ, Velvet Sundown se décrivait comme un projet musical synthétique dirigé par des créateurs humains et réfutait être lié à l’IA. La situation a changé lorsqu’une personne se présentant comme un membre « adjoint » a déclaré à la presse que les titres avaient été réalisés avec Suno, un programme d’intelligence artificielle de génération musicale.

La révélation a nourri l’idée, chez certains observateurs, d’un « art hoax », autrement dit d’une mise en scène artistique qui joue avec l’identité et l’authenticité du groupe. Mais au-delà de cette dimension provocatrice, l’affaire pose une question très concrète. Un projet peut-il se présenter avec tous les attributs d’un groupe sans expliquer clairement aux auditeurs quelle part de la musique, des paroles, des voix ou des visuels provient d’un système automatisé ?

RepèreCe qui est connu au 14 juillet 2025
Juin 2025Velvet Sundown publie Floating On Echoes et Dust And Silence.
Quelques semaines plus tardLe projet dépasse 1 million d’écoutes sur Spotify.
Présentation initialeLe groupe se décrit comme un projet synthétique mené par des créateurs humains et nie un lien avec l’IA.
Révélation à la presseUne personne se présentant comme membre « adjoint » affirme que Suno a servi à concevoir les morceaux.
Réaction du secteurDes organisations professionnelles demandent davantage de transparence, de consentement et de garanties sur les droits.

Pourquoi l’origine d’un morceau compte pour les auditeurs

La musique populaire a toujours reposé sur des procédés techniques, du magnétophone aux logiciels de production. Utiliser un outil numérique n’enlève pas automatiquement toute contribution humaine à une création. L’IA générative change néanmoins l’échelle du phénomène : elle peut produire rapidement des instrumentales, des paroles, des voix et parfois des visuels à partir d’instructions fournies par un utilisateur.

Pour un auditeur, la différence peut être invisible. Une chanson peut comporter une mélodie convaincante, un chant réaliste et une image de groupe cohérente, sans qu’aucun interprète humain ne se trouve derrière la voix entendue. Cela ne signifie pas nécessairement que le morceau est trompeur. En revanche, l’absence d’information peut devenir problématique si l’identité présentée laisse penser à l’existence d’artistes, de musiciens ou d’un parcours créatif qui ne correspondent pas à la réalité.

Le succès de Velvet Sundown illustre précisément ce décalage. Son style, sa présentation et sa diffusion s’inscrivent dans les habitudes des plateformes de streaming. Or, sur ces services, l’écoute est souvent rapide et contextuelle : une chanson lancée dans une playlist, une recommandation automatisée ou une lecture en fond sonore laisse peu de place à une enquête sur ses auteurs.

L’authenticité n’est pas seulement une affaire de goût. Elle touche aussi à la relation entre le public et une œuvre. Beaucoup d’auditeurs veulent savoir si une chanson provient d’un musicien qu’ils peuvent suivre, soutenir en concert ou identifier dans les crédits, ou d’un projet piloté par des personnes restant anonymes derrière des outils automatisés.

Comment l’IA peut-elle générer de la musique ?

Les outils de génération musicale par IA sont conçus pour produire de l’audio à partir de consignes. L’utilisateur peut, par exemple, décrire une ambiance, un genre, une instrumentation ou une structure de chanson. Le système génère alors un résultat qui imite des régularités musicales apprises à partir de grandes quantités de données.

Dans un projet comme Velvet Sundown, le recours allégué à Suno ne permet pas, à lui seul, de savoir précisément quelle a été la part de travail humain dans chaque titre. Une personne peut avoir choisi des consignes, sélectionné plusieurs versions, arrangé le résultat, écrit certaines paroles ou décidé de la publication. À l’inverse, elle peut déléguer une grande part de la fabrication sonore à l’outil. Cette diversité de situations est l’une des raisons pour lesquelles un simple mot, « IA », ne suffit pas toujours à renseigner le public.

Des informations plus précises pourraient être utiles : l’IA a-t-elle servi à générer la voix, l’instrumentation, les paroles ou seulement une première maquette ? Des artistes humains ont-ils participé à l’enregistrement ? Qui détient les droits sur le morceau publié ? Ces éléments ne sont pas accessoires lorsqu’une œuvre génère des écoutes, des revenus et une notoriété.

Les artistes indépendants face au risque d’exploitation

L’arrivée massive de musique générée par IA inquiète particulièrement les artistes indépendants. Ces derniers disposent souvent de moyens limités pour faire connaître leurs titres, défendre leurs droits ou contester l’usage non autorisé de leurs œuvres. Une multiplication de projets synthétiques peut renforcer la concurrence pour l’attention dans les playlists et les systèmes de recommandation, où chaque écoute a une valeur économique.

Liz Pelly, autrice de Mood Machine, alerte sur le risque que les personnes ou organisations à l’origine de ces projets exploitent les artistes. Sa crainte concerne à la fois la visibilité et la valeur captée par ceux qui produisent ou contrôlent les contenus artificiels.

Le sujet touche également à l’entraînement des modèles. Pour être capables de générer de la musique, ces systèmes sont alimentés par des volumes considérables de contenus. Les représentants du secteur demandent donc que les entreprises technologiques expliquent davantage leurs pratiques, notamment lorsque des œuvres de créateurs originaux pourraient avoir été utilisées sans autorisation ni rémunération.

Un précédent a déjà montré la rapidité avec laquelle ces enjeux peuvent surgir. Un morceau utilisant des voix générées par IA imitant The Weeknd et Drake avait été retiré rapidement des plateformes. Dans ce cas, le problème venait notamment de l’imitation de voix associées à des artistes identifiables. Velvet Sundown soulève une difficulté voisine, mais différente : une musique peut ne pas imiter explicitement une vedette tout en suscitant des questions sur les données, les inspirations et les droits qui ont permis sa création.

Spotify et Deezer n’adoptent pas la même approche

La manière dont les plateformes présentent ces œuvres compte beaucoup, car elles sont devenues le principal point de contact entre les chansons et leur public. Or, en juillet 2025, les approches de Spotify et de Deezer diffèrent sur la détection et l’information liée à la musique générée par IA.

Musique générée par IA : les approches de Spotify et Deezer en juillet 2025

Spotify

  • La plateforme ne labellise pas explicitement les morceaux générés par IA.
  • Cette absence d’indication alimente les critiques sur les « artistes fantômes » dans certaines playlists.
  • Spotify affirme que les musiques diffusées sont détenues par des tiers autorisés.

Deezer

  • Le service indique utiliser un logiciel pour détecter les morceaux générés par IA.
  • Aurélien Hérault défend l’information des utilisateurs sur l’origine des titres.
  • Cette démarche s’inscrit dans une phase de « naturalisation de l’IA » dans la musique.

Spotify ne labellisait alors pas explicitement les titres créés par IA. Cette absence d’indication nourrit les critiques visant les « artistes fantômes » susceptibles d’apparaître dans certaines playlists : des profils dont l’identité ou les conditions de production sont peu transparentes. La position communiquée par Spotify est que toute musique présente sur son service est détenue par des tiers autorisés.

Cette réponse traite la question de l’autorisation de mise en ligne, mais elle ne répond pas entièrement à celle de l’information de l’auditeur. Détenir ou administrer les droits nécessaires à la distribution ne dit pas si un morceau a été interprété par des humains, généré par une IA ou conçu selon un processus hybride.

Deezer, de son côté, a indiqué disposer d’un logiciel de détection des morceaux générés par IA. Aurélien Hérault, responsable chez Deezer, a insisté sur l’intérêt d’informer les utilisateurs de l’origine de ces titres dans une période qu’il décrit comme une « naturalisation de l’IA ». L’expression résume un basculement déjà visible : l’IA n’est plus un phénomène marginal dans la création musicale, elle devient un outil avec lequel plateformes et auditeurs doivent apprendre à composer.

Ce que demandent les organisations de la musique

Pour Roberto Neri, directeur de l’Ivors Academy, voir de tels projets atteindre une vaste audience sans que les véritables créateurs soient clairement identifiés soulève de sérieuses inquiétudes. En cause, le risque d’abus en matière de droit d’auteur et d’éthique, mais aussi la perte de repères pour le public.

Sophie Jones, responsable de la stratégie à la British Phonographic Industry, soutient également l’idée d’un étiquetage clair. Sa position est que l’IA devrait servir la créativité humaine, plutôt que s’y substituer. Cette formule ne suppose pas que toute innovation soit hostile aux musiciens. Elle rappelle plutôt qu’une technologie culturelle doit être évaluée à l’aune de ceux qui créent, interprètent, écrivent et vivent de leur travail.

Les demandes qui émergent autour de Velvet Sundown peuvent se résumer en trois principes :

  • La transparence, afin que les plateformes et les projets expliquent la présence d’IA dans les œuvres proposées.
  • Le consentement, afin que les créateurs sachent si leurs travaux sont utilisés pour entraîner ou alimenter des systèmes de génération.
  • Une rémunération équitable, afin que la valeur tirée de la musique ne soit pas concentrée chez les seuls opérateurs technologiques ou détenteurs de catalogues.

Mettre ces principes en pratique demandera plus qu’un message apposé sur une chanson. Il faudra définir des règles compréhensibles, vérifier les déclarations des producteurs et organiser la responsabilité de chaque acteur, de l’entreprise qui conçoit le modèle jusqu’à la plateforme qui diffuse le morceau.

Ce qu’il faut surveiller

L’histoire de Velvet Sundown est révélatrice d’une transformation plus large. L’enjeu à court terme sera de voir si les plateformes généralisent des outils de détection et des informations visibles pour le public. Un étiquetage utile devra être suffisamment clair pour éclairer l’écoute, sans réduire abusivement des processus créatifs complexes à une opposition simpliste entre humain et machine.

Il faudra également surveiller la capacité des titulaires de droits à obtenir des explications sur les données utilisées pour développer les modèles musicaux. Sans transparence sur cet aspect, le débat sur la rémunération et le consentement restera difficile à trancher.

Enfin, le public a un rôle modeste mais réel. S’intéresser aux crédits, à l’identité d’un projet et à la manière dont une chanson est présentée ne revient pas à rejeter la technologie. C’est demander que l’innovation dans la musique reste compatible avec une règle élémentaire : savoir qui crée, qui est rémunéré et ce que l’on écoute réellement.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que Velvet Sundown ?

Velvet Sundown est un projet musical qui a publié en juin 2025 les albums *Floating On Echoes* et *Dust And Silence*. Il s’est d’abord présenté comme un projet synthétique conduit par des créateurs humains. Une personne se présentant comme membre « adjoint » a ensuite déclaré que les morceaux avaient été conçus grâce à l’outil d’IA musicale Suno.

Velvet Sundown est-il vraiment un groupe créé par intelligence artificielle ?

Le projet a été associé à l’IA après qu’une personne se présentant comme membre « adjoint » a affirmé à la presse que Suno avait servi à concevoir ses chansons. Cela ne permet pas d’établir, titre par titre, la part exacte du travail humain. C’est justement ce manque de précisions qui alimente le débat sur la transparence.

Pourquoi la musique générée par IA inquiète-t-elle les artistes ?

Les inquiétudes concernent d’abord l’utilisation potentielle d’œuvres existantes pour entraîner des modèles sans consentement ni rémunération. Les artistes indépendants redoutent aussi une concurrence accrue dans les plateformes de streaming, où les contenus générés rapidement peuvent occuper de l’espace dans les playlists et les recommandations.

Spotify signale-t-il les chansons créées par IA ?

En juillet 2025, Spotify ne labellise pas explicitement la musique générée par IA. La plateforme indique que les titres diffusés sont détenus par des tiers autorisés, mais cette information ne précise pas le rôle joué par l’IA dans leur création. Des représentants du secteur demandent donc un étiquetage plus clair pour les auditeurs.

Deezer détecte-t-il la musique générée par IA ?

Oui. Deezer a indiqué utiliser un logiciel de détection pour identifier les morceaux générés par intelligence artificielle. Aurélien Hérault a souligné l’importance d’informer les utilisateurs sur l’origine de ces titres, alors que l’IA prend une place croissante dans les usages musicaux et les catalogues des plateformes.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. The Guardian, rubrique musique et couverture du cas Velvet Sundownwww.theguardian.com/music
  2. The Ivors Academy, organisation britannique des auteurs et compositeursivorsacademy.com
  3. British Phonographic Industry, organisation de l’industrie musicale britanniquewww.bpi.co.uk
  4. Deezer, salle de presse officiellenewsroom-deezer.com