Robotique et matériel

Puces Nvidia : Washington veut encadrer les livraisons vers l’Asie du Sud-Est

Washington prépare un nouveau tour de vis sur les exportations de puces d’intelligence artificielle vers la Malaisie et la Thaïlande. L’objectif est d’empêcher que des composants américains, déjà largement restreints en Chine, n’y soient détournés. Des exemptions temporaires sont toutefois envisagées pour préserver les activités de certains groupes alliés.

Inspection de matériel informatique destiné à un centre de données en Asie du Sud-Est
Illustration : Actu.ai

Les puces qui entraînent et font fonctionner les systèmes d’intelligence artificielle sont devenues un enjeu de puissance au même titre que l’énergie ou les télécommunications. Le 4 juillet 2025, Washington prépare ainsi un élargissement de ses contrôles à l’exportation : après avoir limité les livraisons directes des processeurs d’IA les plus performants vers la Chine, l’administration américaine veut mieux surveiller les expéditions à destination de la Malaisie et de la Thaïlande.

L’objectif affiché n’est pas de couper ces deux pays de l’économie numérique. Il s’agit d’empêcher que des puces américaines, vendues légalement dans un premier temps à des acteurs établis en Asie du Sud-Est, soient ensuite redirigées vers des entreprises chinoises ou mises à leur disposition à distance. Cette nuance est essentielle : au 4 juillet 2025, il est question d’un projet de règlement en cours de révision, et non d’une règle définitive déjà entrée en vigueur.

Un projet pour fermer les voies de contournement

Les États-Unis ont déjà restreint les ventes à la Chine des processeurs les plus puissants utilisés pour l’intelligence artificielle, notamment ceux conçus par Nvidia. Ces composants ne sont pas de simples puces électroniques : ils sont au cœur des grands centres de données qui entraînent les modèles d’IA générative, analysent d’immenses volumes de données et exécutent des calculs en parallèle à très grande échelle.

Le nouveau dispositif envisagé par le Département du Commerce américain s’attaque à un problème différent : celui de la diversion. Dans le vocabulaire du contrôle des exportations, il désigne le fait qu’un produit vendu à un destinataire ou dans un pays autorisé puisse, par la suite, atteindre un utilisateur final interdit ou servir à un usage prohibé.

Dans ce cas précis, Washington redoute que les restrictions appliquées à la Chine soient contournées par l’intermédiaire d’entreprises, de revendeurs ou d’infrastructures de calcul situés hors du territoire chinois. Un client chinois n’aurait pas nécessairement besoin d’importer physiquement une puce pour bénéficier de sa puissance : il peut aussi, en théorie, accéder à distance aux capacités de calcul d’un centre de données étranger.

Élément du dispositif américainSituation au 4 juillet 2025Objectif recherché
Ventes directes à la ChineLes processeurs d’IA Nvidia les plus performants font déjà l’objet de restrictionsLimiter l’accès chinois aux capacités de calcul avancées
Expéditions vers la Malaisie et la ThaïlandeDe nouvelles contraintes sont à l’étude dans un projet de règlementRéduire le risque de réexportation ou de mise à disposition indirecte
Entreprises américaines et alliéesDes exemptions temporaires de licence sont envisagées pendant plusieurs moisÉviter une rupture brutale des opérations et des chaînes d’approvisionnement
Centres de données alliésWashington souhaite les voir opérés et contrôlés dans un cadre américain approuvéGarder la maîtrise de l’usage des puces sensibles

Pourquoi la Malaisie et la Thaïlande sont-elles concernées ?

La Malaisie et la Thaïlande occupent une place grandissante dans les investissements technologiques mondiaux. La région attire les opérateurs de centres de données, les fournisseurs de cloud et les groupes du numérique, à la recherche de capacités informatiques supplémentaires et de nouveaux marchés.

En Malaisie, Oracle étend rapidement son empreinte de centres de données. En Thaïlande, Alphabet, Microsoft et Amazon Web Services ont annoncé de nouvelles initiatives. Ces investissements ne constituent pas, en eux-mêmes, une preuve de détournement ou d’activité irrégulière. Ils expliquent en revanche pourquoi l’Asie du Sud-Est est devenue un point d’attention pour les autorités américaines : davantage de centres de données et d’équipements de pointe signifie davantage de flux à contrôler.

La région est également intégrée aux chaînes d’approvisionnement mondiales des semi-conducteurs. Les puces circulent entre les lieux de conception, de fabrication, d’assemblage, de tests et d’installation dans les serveurs. Cette organisation internationale rend les contrôles délicats. L’administration américaine cherche donc à distinguer les projets commerciaux légitimes des opérations susceptibles de contourner les règles visant la Chine.

Il ne s’agit pas seulement de surveiller des cartons de processeurs à une frontière. Une politique de contrôle efficace doit aussi s’intéresser au client final, au propriétaire du centre de données, à l’opérateur du cloud et aux conditions d’accès aux ressources de calcul. C’est pourquoi les garanties demandées par Washington portent également sur l’exploitation des infrastructures.

Des exemptions pour ne pas désorganiser les activités existantes

Le projet ne prévoit pas, à ce stade, une interruption immédiate de toutes les livraisons. Les entreprises établies aux États-Unis, ainsi que les sociétés de pays alliés, pourraient continuer à envoyer des puces d’IA en Malaisie et en Thaïlande pendant plusieurs mois après la publication de la règle, sans devoir demander de licence.

Cette période de transition répond à une contrainte concrète. Les équipements de centres de données sont commandés longtemps à l’avance, acheminés par étapes et intégrés dans des installations complexes. Une interdiction soudaine pourrait bloquer des projets déjà financés, perturber les fournisseurs et fragiliser des partenaires qui ne sont pas visés par les sanctions américaines contre la Chine.

D’autres exceptions sont envisagées afin de préserver la continuité de la chaîne d’approvisionnement. Leur périmètre définitif reste toutefois à préciser puisque le texte est encore en cours de révision. C’est un point déterminant pour les entreprises concernées : dans le domaine des exportations sensibles, la différence entre une exemption générale, une autorisation limitée dans le temps et une licence individuelle peut changer profondément la faisabilité d’un projet.

Restrictions directes et contrôle des voies indirectes

Chine

  • Les ventes directes des processeurs Nvidia d’IA les plus performants sont déjà limitées.
  • La Chine est la cible explicite des contrôles américains sur le calcul avancé.
  • Le risque identifié est l’accès d’entreprises chinoises à des technologies sensibles.

Malaisie et Thaïlande

  • Les restrictions annoncées sont encore à l’état de projet de règlement.
  • Washington cherche à prévenir la réexportation et l’accès indirect aux puces.
  • Des exemptions temporaires sont envisagées pour les entreprises américaines et alliées.
  • Les centres de données et fournisseurs de cloud pourraient être soumis à des garanties de contrôle.

Le modèle défendu par Washington : l’accès sous contrôle américain

Lors d’une audition devant les législateurs, le secrétaire au Commerce Howard Lutnick a exposé la logique de l’administration américaine. Les alliés des États-Unis pourraient acquérir des puces d’intelligence artificielle, à condition que leur usage soit géré dans un centre de données exploité par une entreprise américaine et contrôlé par un fournisseur de cloud approuvé par les États-Unis.

Cette approche dépasse la seule vente de matériel. Elle lie l’accès à la puissance de calcul à la gouvernance de l’infrastructure qui l’héberge. Autrement dit, Washington ne cherche pas uniquement à savoir qui achète une puce, mais aussi qui l’installe, qui administre le centre de données et qui peut utiliser les serveurs.

Pour les pays alliés et les grands groupes du cloud, ce cadre peut préserver l’accès aux technologies américaines. En contrepartie, il renforce le rôle des fournisseurs américains dans l’écosystème mondial de l’IA. Pour Washington, cet encadrement est une façon de concilier deux priorités : maintenir les débouchés internationaux des entreprises américaines et empêcher que les capacités de calcul les plus avancées ne profitent indirectement à la Chine.

Nvidia alerte sur le risque d’une réglementation excessive

Nvidia est directement exposée à ces choix politiques. L’entreprise conçoit les processeurs graphiques, ou GPU, les plus recherchés pour les charges de travail d’intelligence artificielle. Les limitations américaines sur les ventes en Chine réduisent mécaniquement l’accès de Nvidia à un marché considérable, tandis que de nouvelles contraintes en Asie du Sud-Est pourraient compliquer ses opérations dans une région en forte croissance.

Son directeur général, Jensen Huang, a mis en garde contre une réglementation trop lourde. Selon lui, une approche excessive pourrait, paradoxalement, aider la Chine à renforcer sa présence sur les marchés de l’IA. Il a également affirmé qu’il n’existait pas de preuve démontrant, à ce stade, un détournement de puces d’IA Nvidia vers la Chine.

Cette position reflète une tension durable dans la stratégie américaine. Des règles strictes peuvent ralentir l’accès à certaines technologies étrangères, mais elles peuvent aussi encourager les clients exclus à adopter des solutions locales. La Chine dispose notamment de Huawei et de sa puce Ascend 910C, dont les expéditions à grande échelle sont citées dans ce contexte. Plus l’accès aux produits américains est difficile, plus les alternatives chinoises ont une occasion de gagner du terrain.

Une bataille qui se joue aussi dans les centres de données

Les restrictions sur les puces n’empêchent pas à elles seules une entreprise d’utiliser des modèles d’IA. Elles agissent principalement sur l’accès aux ressources de calcul de pointe, qui sont particulièrement importantes pour entraîner les modèles les plus vastes et pour fournir des services à grande échelle.

Cette distinction éclaire l’attention portée aux fournisseurs de cloud. Une entreprise qui ne possède pas elle-même de GPU peut louer, à distance, du temps de calcul sur des serveurs installés dans un autre pays. Dès lors, contrôler le circuit commercial des puces ne suffit pas toujours : il faut aussi définir les conditions d’accès aux centres de données qui les utilisent.

Pour les opérateurs implantés en Malaisie et en Thaïlande, le défi sera donc administratif autant que technique. Ils devront démontrer l’identité de leurs clients, la destination des équipements et la manière dont les capacités de calcul sont administrées. Les projets d’expansion pourraient être retardés si les règles deviennent plus complexes ou si les autorisations doivent être obtenues au cas par cas.

Les investisseurs suivent également ce dossier de près. Les centres de données représentent des investissements lourds, conçus sur plusieurs années. Toute évolution des règles américaines peut modifier la valeur d’une implantation régionale, le choix d’un fournisseur de puces ou la localisation de futurs serveurs.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

La première inconnue concerne le texte final. Le projet de règlement peut encore être modifié avant sa publication, tant sur les pays effectivement visés que sur les catégories de puces, les exemptions et les procédures de licence. Il faudra donc distinguer clairement les intentions annoncées des obligations juridiquement applicables.

La deuxième question porte sur la portée des exceptions accordées aux entreprises américaines et alliées. Une transition de plusieurs mois réduirait les perturbations immédiates, mais la situation dépendra des critères retenus à l’issue de cette période. Les opérateurs de cloud et les centres de données pourraient devenir les interlocuteurs centraux de cette nouvelle architecture de contrôle.

Enfin, l’efficacité de la mesure dépendra de sa capacité à freiner les contournements sans isoler les partenaires de Washington ni accélérer l’adoption de puces concurrentes. La Malaisie et la Thaïlande se trouvent ainsi au croisement de deux dynamiques : leur montée en puissance comme pôles numériques et la rivalité technologique entre les États-Unis et la Chine. Les règles américaines en préparation montrent que l’IA se joue désormais autant dans les câbles, les serveurs et les contrats de cloud que dans la conception des modèles.

Questions fréquentes

Pourquoi les États-Unis restreignent-ils les puces Nvidia vers la Malaisie et la Thaïlande ?

Washington craint que des processeurs d’IA expédiés légalement vers ces pays puissent ensuite être redirigés vers la Chine, ou que leur puissance de calcul soit accessible à distance à des entreprises chinoises. La mesure envisagée vise donc à compléter les restrictions déjà appliquées aux ventes directes vers la Chine.

Les exportations de puces Nvidia vers la Malaisie et la Thaïlande sont-elles interdites ?

Au 4 juillet 2025, il s’agit d’un projet de règlement américain encore en révision, pas d’une interdiction définitive déjà applicable. Le dispositif envisagé prévoit en outre une période transitoire : des entreprises américaines et de pays alliés pourraient continuer certaines expéditions sans licence pendant plusieurs mois.

Qu’est-ce qu’une diversion de puces d’intelligence artificielle ?

La diversion désigne le détournement d’un produit vers un destinataire, un pays ou un usage non autorisé après son exportation. Dans ce dossier, les autorités américaines cherchent à éviter que des puces d’IA livrées en Asie du Sud-Est ne bénéficient ensuite, directement ou via le cloud, à des entreprises chinoises visées par les restrictions.

Pourquoi les centres de données sont-ils au cœur des nouvelles règles américaines ?

Les puces d’IA tirent leur valeur de leur installation dans des serveurs et des centres de données. Un client peut louer de la puissance de calcul à distance sans importer lui-même le matériel. Washington veut donc encadrer aussi l’exploitation des centres de données, leur opérateur et le fournisseur de cloud qui contrôle l’accès aux ressources.

Quelle est la position de Nvidia sur ces restrictions d’exportation ?

Jensen Huang, le directeur général de Nvidia, alerte sur le risque d’une réglementation excessive qui pourrait favoriser les concurrents chinois sur les marchés de l’IA. Il affirme également qu’il n’existe pas de preuve démontrant jusqu’ici un détournement de puces d’IA Nvidia vers la Chine.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Bloomberg, informations sur le projet américain de restrictions vers la Malaisie et la Thaïlandewww.bloomberg.com
  2. Bureau of Industry and Security du Département du Commerce américain, contrôle des exportationswww.bis.gov
  3. Nvidia, informations institutionnelles et prises de parole de l’entreprisewww.nvidia.com/en-us