Warner Bros. Discovery poursuit Midjourney, le droit d’auteur face à l’IA
Warner Bros. Discovery a engagé une procédure contre Midjourney, qu’il accuse d’exploiter sans autorisation ses univers et personnages protégés. Au-delà de Bugs Bunny ou Rick et Morty, l’affaire pose une question centrale : une IA peut-elle être entraînée sur des œuvres protégées et en générer des images à la demande ?

Un simple message adressé à un générateur d’images peut-il faire apparaître un personnage de dessin animé, un héros de comics ou une figure de série sans que son détenteur de droits ait donné son accord ? C’est la question très concrète que Warner Bros. Discovery porte devant la justice américaine. Le groupe de médias et de divertissement accuse Midjourney d’avoir fait des œuvres protégées un matériau accessible à ses abonnés, au risque de concurrencer les produits et licences qui financent leur création.
Déposée le jeudi 4 septembre 2025 devant un tribunal fédéral de Californie, la plainte ne constitue pas une décision de justice. Les accusations devront être examinées, et Midjourney pourra les contester. Mais l’enjeu dépasse déjà les deux entreprises : il touche à la manière dont l’IA générative s’entraîne, répond aux requêtes des internautes et partage la valeur tirée de décennies de création audiovisuelle.
Une plainte contre Midjourney pour les univers de Warner
Warner Bros. Discovery engage son action contre Midjourney, un service d’IA générative connu pour produire des images à partir de descriptions écrites. Selon la plainte, l’entreprise aurait utilisé des contenus protégés appartenant notamment aux studios du groupe et permettrait ensuite à ses abonnés de générer des images ou des vidéos reprenant ces créations.
La société américaine décrit cette pratique comme un « vol massif de contenu » et soutient que le modèle économique de Midjourney repose sur l’exploitation non autorisée de sa propriété intellectuelle. Cette qualification est celle de la plaignante, pas une conclusion judiciaire. Le tribunal devra déterminer si les œuvres en cause ont été reproduites, utilisées ou rendues disponibles dans des conditions contraires au droit d’auteur.
Dans une déclaration, une porte-parole de Warner Bros. Discovery rappelle : « La réalisation d’histoires et de personnages pour divertir notre public est au cœur de notre mission. » Pour le groupe, le dossier vise à protéger ses contenus, ceux de ses partenaires et les investissements engagés pour développer des franchises mondiales.
Cette formulation révèle un point essentiel du conflit. Pour un studio, un personnage ne se résume pas à une image : il peut être décliné dans des films, des séries, des jeux, des jouets, des vêtements, des campagnes publicitaires et des expériences sous licence. La possibilité de produire instantanément des visuels très proches de cet univers peut donc avoir une valeur économique, mais aussi brouiller la frontière entre une création officielle et une image fabriquée par un tiers.
Bugs Bunny, Rick et Morty : ce que Warner reproche au générateur
La plainte s’appuie sur des exemples visuels qui compareraient des créations produites par Midjourney avec des œuvres authentiques de Warner Bros. Discovery. Parmi les personnages cités figurent Bugs Bunny et les héros de Rick et Morty. Les univers de DC, des Looney Tunes et de Scooby-Doo font aussi partie des propriétés intellectuelles évoquées.
L’un des éléments sensibles soulevés par Warner est que des représentations associées à ses franchises pourraient être générées même lorsque l’utilisateur ne cite pas explicitement la marque ou le personnage dans sa demande. Pour les studios, cela peut suggérer qu’un système a assimilé des caractéristiques visuelles suffisamment précises pour les restituer à la demande ou à partir d’indices indirects.
Il faut toutefois distinguer deux questions, souvent confondues dans le débat public : l’apprentissage du modèle et les contenus qu’il produit.
| Point au cœur du litige | Ce que soutient Warner Bros. Discovery | Ce que le tribunal devra établir |
|---|---|---|
| Données d’entraînement | Des œuvres protégées auraient été utilisées sans autorisation ni rémunération | Si les contenus ont été utilisés, dans quelles conditions et avec quelles conséquences juridiques |
| Images et vidéos générées | Midjourney permettrait aux abonnés de créer des personnages protégés | Si ces résultats constituent des reproductions ou des atteintes aux œuvres et personnages concernés |
| Activité commerciale | Le service tirerait des revenus d’une propriété intellectuelle qu’il ne détient pas | Le lien entre l’usage allégué des œuvres, les abonnements et les éventuels dommages |
| Réparation demandée | Le groupe réclame les bénéfices attribuables aux atteintes présumées ou des dommages-intérêts | Le montant éventuel, seulement si une responsabilité est reconnue |
Une IA générative ne fonctionne pas comme une simple banque d’images dans laquelle elle retrouverait mécaniquement un fichier exact. Elle apprend des régularités statistiques à partir de grandes quantités de données, puis fabrique une nouvelle image pixel par pixel en réponse à une instruction. Cette explication technique ne tranche pas le débat juridique : une sortie peut être inédite tout en étant suffisamment proche d’une œuvre ou d’un personnage protégé pour soulever un problème de droit d’auteur.
Jusqu’à 150 000 dollars par œuvre : quelles réparations sont demandées ?
Warner Bros. Discovery espère récupérer les profits que Midjourney aurait réalisés grâce aux violations présumées. À défaut, le groupe demande des dommages-intérêts pouvant atteindre 150 000 dollars par œuvre enfreinte. Ce plafond, prévu dans certaines situations par le droit américain, donne une idée de l’ampleur financière potentielle d’un dossier qui concerne de nombreux personnages et contenus.
Ce montant n’est ni automatique ni déjà acquis. Pour l’obtenir, un plaignant doit démontrer les éléments nécessaires à sa demande, et l’évaluation dépend notamment des œuvres retenues par la justice, de la nature de l’atteinte et des règles applicables. Dans les litiges portant sur l’IA, compter les œuvres peut lui-même devenir complexe : faut-il raisonner par image d’entraînement, par personnage, par franchise, par sortie générée ou par autre unité ?
La procédure vise aussi un enjeu de marché plus large. Warner Bros. Discovery considère que des images générées sans licence risquent de détourner l’attention, voire la demande, des produits autorisés. Une image créée à la demande ne remplace pas nécessairement un film, une série ou un produit dérivé. Mais elle peut satisfaire certains usages qui relevaient jusque-là d’artistes, de détenteurs de licences ou d’agences ayant payé le droit d’exploiter un univers.
Disney, Universal et NBCUniversal renforcent la pression sur l’IA
Warner Bros. Discovery n’est pas le premier grand groupe de divertissement à s’attaquer à Midjourney. Disney et Universal ont déjà adopté une ligne très ferme à l’égard du générateur d’images, dans le cadre de leur propre démarche judiciaire. Ces affaires ne se confondent pas juridiquement : chaque plainte repose sur les œuvres, les droits et les demandes propres à son déposant. Elles traduisent en revanche une stratégie sectorielle commune.
Disney a souligné son attachement à la protection des créateurs et de leurs droits. De son côté, NBCUniversal a insisté sur le rôle central des artistes dans l’industrie du divertissement et sur la nécessité de protéger leur travail et leur propriété intellectuelle contre des entreprises considérées comme des bénéficiaires gratuits de cette création.
Pour les studios, la question n’est donc pas seulement de retirer certains noms des requêtes utilisateurs. Les détenteurs de catalogues veulent savoir si une entreprise peut bâtir un produit commercial à partir de corpus contenant leurs œuvres sans passer par une négociation, une licence ou une rémunération. Cette interrogation concerne les images, mais elle s’étend aussi aux textes, à la musique, à la vidéo, à la presse et aux voix.
Le désaccord central entre Warner Bros. Discovery et Midjourney
Ce que réclament les studios
- Une autorisation ou une licence avant l’exploitation de leurs œuvres protégées.
- Une protection effective des personnages, franchises et produits dérivés officiels.
- Une compensation financière lorsque l’IA tire profit de contenus protégés.
- Des limites à la génération de visuels trop proches de leurs univers.
Ce que la justice doit trancher
- Les œuvres ont-elles été utilisées sans autorisation dans le développement du service ?
- Les résultats générés constituent-ils une atteinte aux droits invoqués ?
- L’entraînement ou certains usages peuvent-ils relever du fair use américain ?
- Quels dommages ou profits peuvent être attribués à une éventuelle violation ?
L’usage équitable peut-il protéger les entreprises d’IA ?
Au centre de cette affaire se trouve la doctrine américaine du fair use, souvent traduite par « usage équitable ». Elle peut, dans certains cas, autoriser une utilisation d’œuvres protégées sans permission. Mais il ne s’agit pas d’une exemption générale applicable à toute innovation technologique : les tribunaux apprécient les dossiers au cas par cas.
Quatre grands critères guident traditionnellement cette analyse aux États-Unis : l’objectif et la nature de l’usage, la nature de l’œuvre protégée, la quantité utilisée et l’effet potentiel sur le marché de l’œuvre originale. Une activité commerciale, l’usage d’œuvres très créatives ou un risque de substitution sur le marché peuvent peser dans l’analyse, sans suffire à eux seuls à décider l’issue d’un procès.
Les entreprises d’IA font généralement valoir que l’entraînement est transformateur : le modèle ne serait pas destiné à redistribuer les œuvres absorbées, mais à acquérir des capacités de génération. Les ayants droit répondent que ce raisonnement ne peut effacer ni l’origine des données ni la concurrence potentielle des outils entraînés sur leur travail. Dans le dossier Warner Bros. Discovery, la question des résultats produits par Midjourney, en particulier lorsqu’ils reprennent des personnages reconnaissables, sera particulièrement scrutée.
Le précédent Anthropic éclaire le débat, sans régler le cas Midjourney
Une décision récente concernant Anthropic, entreprise soutenue notamment par Amazon, est déjà observée avec attention. Anthropic avait été accusée d’avoir téléchargé illégalement des millions de livres afin de constituer une bibliothèque utilisée pour l’entraînement de ses modèles. Une cour lui a accordé un avantage juridique sur une partie des questions liées à l’entraînement, tout en distinguant cette analyse de la constitution d’une bibliothèque à partir de copies piratées.
Cette nuance est capitale. La décision ne signifie pas que toutes les données disponibles en ligne peuvent être librement aspirées par n’importe quel système d’IA, ni que tous les résultats générés échappent au droit d’auteur. Elle porte sur un dossier de livres, des faits précis et une argumentation propre à cette affaire.
Le cas de Midjourney est différent à plusieurs titres. Il concerne d’abord des contenus visuels et audiovisuels. Il met ensuite l’accent sur la possibilité de générer des représentations de personnages très identifiables, c’est-à-dire des actifs au cœur de la stratégie commerciale des studios. Enfin, les tribunaux devront évaluer les éléments propres à la plainte de Warner Bros. Discovery, plutôt que d’appliquer mécaniquement une solution issue d’un autre litige.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois
La première étape sera de savoir comment Midjourney répondra aux accusations et quels arguments juridiques chaque partie présentera. Le dossier pourrait ensuite préciser le rôle des preuves techniques : origine des données, fonctionnement du modèle, requêtes utilisées pour obtenir les images, degré de similitude avec les œuvres protégées et effets sur les marchés de licences.
L’issue sera observée par les groupes qui restent en retrait, notamment Paramount Skydance, Amazon MGM Studios et d’autres producteurs qui développent eux-mêmes des ambitions dans l’IA. Ces entreprises ont un double intérêt : bénéficier des gains de productivité promis par les outils génératifs, tout en protégeant les catalogues sur lesquels repose leur activité.
Plus largement, le procès pose une alternative que les accords de licence pourraient contribuer à résoudre. Soit les tribunaux définissent progressivement les limites de l’entraînement et de la génération à partir d’œuvres protégées, au prix de procédures longues et coûteuses. Soit les acteurs de l’IA et de la création négocient davantage d’autorisations, de mécanismes de rémunération et de garde-fous techniques. Dans les deux cas, la réponse donnée au conflit entre Warner Bros. Discovery et Midjourney pèsera sur la façon dont les univers culturels pourront, ou non, nourrir les machines créatives de demain.
Questions fréquentes
Pourquoi Warner Bros. Discovery poursuit-il Midjourney ?
Warner Bros. Discovery accuse Midjourney d’utiliser et d’exploiter sans autorisation des contenus protégés par le droit d’auteur. Le groupe affirme que les abonnés du service peuvent générer des images et des vidéos reprenant ses personnages et univers, ce qui porterait atteinte à ses licences, à ses investissements créatifs et à la valeur commerciale de ses franchises.
Quels personnages de Warner sont concernés par la plainte contre Midjourney ?
La plainte cite notamment Bugs Bunny et les personnages de Rick et Morty. Elle évoque aussi les univers de DC, des Looney Tunes et de Scooby-Doo. Ces exemples servent à illustrer l’accusation selon laquelle Midjourney pourrait produire des contenus associés à des propriétés intellectuelles très reconnaissables appartenant ou liées à Warner Bros. Discovery.
Midjourney risque-t-il vraiment 150 000 dollars par image générée ?
Non, le chiffre de 150 000 dollars ne correspond pas automatiquement à chaque image générée. Warner Bros. Discovery demande des dommages-intérêts pouvant atteindre ce montant par œuvre enfreinte, selon les règles américaines applicables. Pour qu’une telle somme soit accordée, le tribunal devrait d’abord reconnaître une violation et déterminer quelles œuvres sont concernées.
Qu’est-ce que le fair use dans les procès contre l’intelligence artificielle ?
Le fair use est une doctrine américaine qui peut autoriser, dans certaines circonstances, l’usage d’œuvres protégées sans permission. Les juges examinent notamment le caractère transformateur ou commercial de l’usage et son effet sur le marché de l’œuvre. Il ne s’agit pas d’un droit automatique pour les entreprises d’IA : chaque dossier est évalué selon ses faits.
Disney et Universal sont-ils associés à la plainte de Warner Bros. Discovery ?
Disney et Universal ont engagé leur propre action contre Midjourney et défendent une position similaire sur la protection des œuvres face à l’IA générative. Leurs procédures ne sont pas pour autant la même plainte que celle déposée par Warner Bros. Discovery. Chaque studio fait valoir ses propres catalogues, personnages, droits et demandes devant la justice.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Reuters, couverture juridique des litiges liés à l’intelligence artificiellewww.reuters.com/legal
- U.S. Copyright Office, présentation de la doctrine du fair usewww.copyright.gov/fair-use
- Cour fédérale du district nord de Californie, informations sur les procédures judiciaireswww.cand.uscourts.gov
- Warner Bros. Discovery, site institutionnelwww.wbd.com



