Société et emploi

Au Royaume-Uni, l’IA est plus souvent perçue comme un risque que comme une chance

Au Royaume-Uni, l’intelligence artificielle ne suscite pas encore une adhésion spontanée. Selon une enquête commandée par le Tony Blair Institute, 38 % des Britanniques y voient d’abord un risque pour l’économie, contre 20 % qui l’associent à une opportunité. L’emploi, la confiance et la démonstration de bénéfices concrets sont au cœur du débat.

Des Britanniques débattent de l’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi et les services publics.
Illustration : Actu.ai

L’ambition du Royaume-Uni de s’imposer parmi les grandes puissances de l’intelligence artificielle se heurte à une réalité beaucoup plus terre à terre : une part importante de la population voit d’abord dans cette technologie une menace économique. Derrière les promesses de productivité, de nouveaux services publics ou d’innovation, les craintes liées à l’emploi et au manque de contrôle restent très présentes.

Une enquête commandée par le Tony Blair Institute for Global Change, le think tank fondé par l’ancien Premier ministre britannique, mesure l’ampleur de ce décalage. Parmi plus de 3 700 adultes interrogés, 38 % estiment que l’intelligence artificielle représente un risque pour l’économie britannique. Seuls 20 % y voient principalement une opportunité.

Ce résultat ne signifie pas que les Britanniques rejettent toute innovation numérique. Il indique plutôt que le récit économique de l’IA, souvent centré sur les gains de performance et la compétition internationale, ne répond pas encore suffisamment aux préoccupations concrètes des citoyens : conserver un emploi, acquérir de nouvelles compétences, comprendre les outils employés au travail et savoir qui est responsable lorsqu’un système automatisé se trompe.

Un écart net entre risques et opportunités

L’étude dessine une opinion publique prudente, voire inquiète. La différence entre les personnes qui perçoivent l’IA comme un risque et celles qui y voient une chance atteint 18 points. Dans un pays où le gouvernement a fait de l’IA un axe de croissance, cet écart constitue un enjeu politique autant qu’économique.

Perception de l’IA au Royaume-UniPart des répondantsCe que ce chiffre suggère
L’IA est un risque pour l’économie38 %Les inquiétudes économiques dominent dans l’opinion interrogée.
L’IA est une opportunité pour l’économie20 %Les bénéfices attendus ne convainquent pour l’instant qu’une minorité.
Personnes interrogéesPlus de 3 700 adultesL’enquête offre un aperçu large des attitudes face à la technologie.

L’intelligence artificielle recouvre pourtant des réalités très différentes. Elle peut désigner un assistant conversationnel capable de rédiger ou de résumer des documents, un logiciel qui aide à analyser des images médicales, un outil de planification logistique ou encore un système automatisant certaines tâches administratives. Pour un citoyen, ces catégories techniques comptent moins que leurs conséquences visibles : l’outil supprimera-t-il des postes, modifiera-t-il les conditions de travail, améliorera-t-il réellement un service public ?

Le sondage montre ainsi que la bataille de l’acceptation ne se gagnera pas uniquement avec des annonces d’investissements ou des démonstrations technologiques. Il faudra rendre les effets positifs concrets, compréhensibles et vérifiables.

L’emploi, principale source d’inquiétude

La peur d’une déstabilisation du marché du travail explique largement la prudence exprimée par les répondants. L’IA générative peut produire du texte, du code, des images ou des synthèses. D’autres systèmes peuvent classer des dossiers, prévoir une demande, détecter des anomalies ou répondre à des demandes répétitives. Ces capacités peuvent assister des salariés, mais aussi réduire le volume de certaines tâches qui leur étaient auparavant confiées.

L’article du Tony Blair Institute rappelle que des organisations telles que le Fonds monétaire international et l’Organisation de coopération et de développement économiques ont également alerté sur les transformations à venir. Les estimations citées évoquent une dislocation potentielle de 1 à 3 millions d’emplois dans le secteur privé britannique. Le terme est important : il ne désigne pas mécaniquement autant de suppressions nettes et définitives de postes. Il renvoie à des emplois susceptibles d’être fortement modifiés, déplacés, automatisés ou rendus moins nécessaires sous leur forme actuelle.

Cette nuance est essentielle. L’automatisation ne remplace pas toujours un métier entier. Elle peut prendre en charge une partie de ses tâches, ce qui peut libérer du temps pour d’autres missions, accroître les exigences de productivité ou transformer les compétences demandées. Mais pour les travailleurs concernés, cette distinction n’efface pas l’incertitude. Une personne dont les tâches administratives, rédactionnelles ou d’analyse de routine sont automatisées a besoin de savoir quelles activités nouvelles elle pourra exercer, avec quelle formation et dans quelles conditions.

L’enquête invite donc à regarder au-delà de l’opposition simpliste entre emplois « détruits » et emplois « créés ». La question centrale est celle de la transition. Qui bénéficiera des gains de productivité ? Les entreprises réinvestiront-elles dans la formation ? Les salariés pourront-ils accéder aux nouveaux postes créés ? Et les services publics auront-ils les moyens d’accompagner ceux dont l’activité évolue le plus vite ?

L’expérience directe change la perception de l’IA

L’un des résultats les plus éclairants concerne l’écart entre les personnes familières de l’IA et celles qui ne l’ont jamais utilisée. Plus de la moitié des non-utilisateurs la considèrent comme une menace. Chez les utilisateurs réguliers, cette proportion tombe à environ un quart.

Cette corrélation ne permet pas, à elle seule, d’affirmer que l’usage fait automatiquement disparaître la peur. Les personnes déjà curieuses des outils numériques peuvent être davantage disposées à en reconnaître les avantages. Elle montre néanmoins qu’une expérience concrète semble aller de pair avec une vision moins anxieuse de la technologie.

L’usage régulier de l’IA change-t-il la perception du risque ?

Personnes n’ayant jamais utilisé l’IA

  • Plus de la moitié perçoit l’IA comme une menace.
  • La technologie reste largement abstraite et associée à ses risques économiques.
  • L’inquiétude liée aux emplois pèse fortement dans le jugement porté sur l’IA.

Utilisateurs réguliers de l’IA

  • Environ un quart considère l’IA comme un risque.
  • L’expérience concrète semble associée à une perception moins négative.
  • Les bénéfices pratiques peuvent devenir plus visibles, sans faire disparaître les préoccupations légitimes.

Les usages du quotidien permettent en effet de sortir d’une représentation abstraite de l’IA comme force incontrôlable. Un salarié peut découvrir qu’un assistant l’aide à préparer une première version de compte rendu, à rechercher des informations dans un long document ou à traduire un texte. Un usager peut voir un service mieux organisé grâce à une prévision plus fine des besoins. Ces usages n’annulent ni les risques d’erreur, ni les questions de confidentialité, ni le risque de dépendance à des fournisseurs privés. Ils rendent toutefois le débat plus précis.

Cette différence de perception souligne aussi un risque d’inégalité. Si seuls les salariés les mieux équipés ou les plus à l’aise avec le numérique apprennent à utiliser l’IA, ils pourraient mieux en capter les avantages. À l’inverse, les personnes éloignées de ces outils risquent de ne rencontrer l’IA qu’à travers les discours sur les suppressions d’emplois ou les décisions automatisées. L’accès à la formation devient alors une question de cohésion sociale.

Cinq pistes pour construire la confiance

Pour Jakob Mökander, directeur de la politique scientifique et technologique au Tony Blair Institute, le Royaume-Uni peut devenir un leader mondial de l’adoption de l’IA, mais à une condition : construire une confiance réelle dans la population. Le think tank avance cinq orientations pour y parvenir.

La première consiste à accroître l’utilisation de l’IA dans le secteur public. L’idée n’est pas de numériser pour numériser, mais de choisir des applications où le public peut constater un résultat utile. La deuxième est de mettre davantage en lumière les cas d’usage bénéfiques. Dans une discussion dominée par les annonces de modèles toujours plus puissants, des améliorations concrètes et mesurables ont davantage de poids qu’une promesse générale.

La troisième recommandation est de mesurer l’impact de l’IA et de le présenter de manière compréhensible. Les citoyens doivent pouvoir savoir si un projet a permis de réduire un délai, de simplifier une démarche ou d’améliorer la qualité d’un service, mais aussi connaître ses limites et ses éventuels effets indésirables. La quatrième porte sur une réglementation adaptée et responsable. Enfin, la cinquième appelle à développer les compétences liées à l’IA dans la population et sur le marché du travail.

Ces cinq leviers sont liés. Une réglementation claire peut limiter les abus, mais elle ne suffit pas à convaincre si les bénéfices restent invisibles. Des formations peuvent aider les salariés à s’adapter, mais elles seront moins efficaces sans perspectives professionnelles crédibles. Quant aux démonstrations d’utilité, elles doivent s’accompagner de règles sur les données, la transparence et la responsabilité humaine.

Pourquoi le NHS et les services publics sont au centre du débat

Le Tony Blair Institute cite notamment la réduction des temps d’attente dans le National Health Service, le NHS, comme exemple de bénéfice susceptible de modifier la perception de l’IA. La santé est un terrain particulièrement sensible : les citoyens peuvent accepter plus facilement l’aide d’un outil si elle accélère le traitement administratif ou aide les professionnels à prioriser des dossiers, mais ils attendent aussi des garanties très fortes sur la sécurité, la confidentialité et la décision médicale.

La logique vaut pour l’ensemble des services publics. L’IA peut, par exemple, assister le tri de demandes répétitives, améliorer l’organisation de ressources ou aider les agents à retrouver plus vite une information pertinente. Ces usages sont susceptibles de dégager du temps pour les situations complexes qui exigent un jugement humain. Ils ne doivent pas devenir un prétexte pour supprimer sans discernement le contact humain ou pour automatiser des décisions lourdes de conséquences.

Le think tank établit un parallèle avec l’acceptation des vaccins. L’objectif n’est pas d’assimiler les deux sujets, très différents par leur nature et leurs usages, mais de souligner l’importance de règles solides et d’une information accessible. Dans les deux cas, le public doit pouvoir évaluer les bénéfices, comprendre les risques et faire confiance aux institutions chargées de surveiller le dispositif.

Des campagnes de sensibilisation aux bénéfices de l’IA pourraient donc jouer un rôle, à condition d’éviter une communication uniquement promotionnelle. Une campagne crédible devrait aussi reconnaître les préoccupations légitimes, expliquer les protections en place et indiquer clairement les voies de recours lorsqu’un outil produit une erreur ou une décision contestable.

Une ambition nationale confrontée au consentement social

Le gouvernement de Keir Starmer a placé l’IA au cœur de sa stratégie de croissance. Le Premier ministre a affirmé que le Royaume-Uni devait viser le statut de grande puissance de l’IA. Cette ambition renvoie à la fois à la recherche, aux infrastructures de calcul, à l’attractivité pour les entreprises technologiques et à la diffusion des outils dans l’économie.

Mais devenir un leader ne se résume pas à attirer des investissements ou à développer des modèles performants. L’adoption est tout aussi décisive. Une technologie à laquelle salariés, patients, usagers et électeurs ne font pas confiance risque d’être contestée, mal utilisée ou réservée à un petit nombre d’organisations capables de l’intégrer.

Le Royaume-Uni fait donc face à un double impératif. Il doit encourager l’innovation sans laisser les travailleurs seuls face aux changements qu’elle entraîne. Il doit aussi montrer que l’IA peut améliorer des services et soutenir la productivité sans se traduire, pour une partie de la population, par une perte de contrôle ou une précarisation accrue.

Le développement des compétences occupe une place centrale dans cette équation. Il ne s’agit pas seulement de former davantage d’ingénieurs spécialisés. Les métiers de bureau, les services, l’administration, la santé et de nombreux secteurs privés auront besoin de personnes capables d’utiliser ces outils avec discernement, de vérifier leurs résultats, de protéger les informations sensibles et de décider quand l’automatisation n’est pas appropriée.

Ce qu’il faut surveiller

Les prochains mois diront si les promesses d’IA utile parviennent à réduire l’écart relevé par l’enquête. Plusieurs critères seront déterminants : la qualité des règles appliquées aux systèmes déployés, la transparence des projets publics, l’accès effectif des travailleurs à la formation et la capacité des institutions à démontrer des résultats concrets.

Le chiffre de 38 % ne traduit pas nécessairement une opposition définitive à l’intelligence artificielle. Il exprime une exigence : avant de demander aux citoyens d’accepter une transformation technologique profonde, il faut leur montrer à qui elle profite, comment ses risques sont maîtrisés et quelles protections accompagnent ceux dont le travail change. Pour le Royaume-Uni, la confiance publique pourrait devenir l’une des infrastructures les plus importantes de sa stratégie sur l’IA.

Questions fréquentes

Que révèle l’étude du Tony Blair Institute sur l’IA au Royaume-Uni ?

L’enquête, menée auprès de plus de 3 700 adultes, montre que 38 % des Britanniques voient l’intelligence artificielle comme un risque pour l’économie. Seuls 20 % la considèrent avant tout comme une opportunité. L’emploi et le manque de confiance expliquent largement cet écart de perception.

Pourquoi les Britanniques s’inquiètent-ils de l’intelligence artificielle ?

La principale inquiétude porte sur les conséquences de l’IA pour l’emploi et le marché du travail. Des estimations citées dans l’étude évoquent une dislocation possible de 1 à 3 millions d’emplois du secteur privé. Les répondants attendent aussi des règles claires et des preuves concrètes de l’utilité de ces outils.

L’utilisation de l’IA rend-elle les Britanniques plus confiants ?

L’enquête observe un écart marqué : plus de la moitié des personnes n’ayant jamais utilisé l’IA la jugent menaçante, contre environ un quart des utilisateurs réguliers. Cela montre une association entre familiarité avec les outils et perception moins négative, sans démontrer que l’usage suffit à résoudre toutes les inquiétudes.

Que propose le Tony Blair Institute pour mieux faire accepter l’IA ?

Le think tank recommande cinq axes : développer l’usage public de l’IA, valoriser ses applications bénéfiques, mesurer ses résultats de façon compréhensible, mettre en place une réglementation responsable et renforcer les compétences de la population. L’objectif est de rendre les bénéfices visibles tout en encadrant les risques.

Pourquoi le NHS est-il cité dans le débat sur l’IA britannique ?

Le National Health Service est présenté comme un exemple où des bénéfices tangibles pourraient renforcer la confiance, notamment en réduisant certains temps d’attente. Dans la santé, ces usages doivent toutefois être accompagnés de garanties fortes sur la protection des données, la sécurité des systèmes et le maintien d’une responsabilité humaine.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Tony Blair Institute for Global Change, travaux et publications sur l’intelligence artificiellewww.institute.global
  2. Gouvernement britannique, plan du Premier ministre pour accélérer l’intelligence artificiellewww.gov.uk/government/news/prime-minister-sets-out-blueprint-to-turbocharge-ai
  3. Organisation de coopération et de développement économiques, travaux sur l’IA et l’emploiwww.oecd.org/en/topics/artificial-intelligence.html