IA et emploi : ce que le Tony Blair Institute prévoit pour le travail
L’intelligence artificielle ne se résume pas à des emplois supprimés ou créés : elle recompose d’abord les tâches. Un rapport du Tony Blair Institute estime que son adoption pourrait libérer un quart du temps de travail privé au Royaume-Uni, tout en appelant à préparer les salariés, l’école et les politiques publiques.

L’intelligence artificielle entre dans les entreprises par des gestes très concrets : résumer un document, analyser des données, rédiger une première version, classer une demande administrative ou assister un conseiller. Ce sont ces tâches, plus que les professions prises dans leur ensemble, qui sont appelées à changer. Dans un rapport publié en 2024, le Tony Blair Institute (TBI) invite le Royaume-Uni à ne pas regarder cette transformation comme une simple vague d’automatisation, mais comme un choix collectif d’organisation du travail, de formation et de protection des salariés.
L’enjeu est considérable. Une IA bien intégrée peut dégager du temps pour des activités qui exigent du jugement, du contact humain ou une expertise métier. Mal encadrée, elle peut aussi intensifier le rythme de travail, étendre la surveillance numérique et accentuer les écarts entre les personnes capables d’accéder aux nouvelles compétences et les autres. Le rapport ne prétend donc pas que l’avenir de l’emploi est écrit d’avance. Il souligne au contraire la nécessité de préparer activement cette mutation.
Ce que chiffre le Tony Blair Institute
Le chiffre le plus marquant avancé par le TBI concerne le secteur privé britannique. Avec une adoption complète de l’intelligence artificielle, les entreprises pourraient libérer environ un quart du temps de travail. Le rapport compare ce volume à la contribution annuelle de 6 millions de travailleurs.
Cette estimation doit être interprétée avec prudence. Libérer du temps ne revient pas mécaniquement à supprimer la même proportion de postes. Une entreprise peut réallouer ces heures à un meilleur service client, à la recherche, à la formation, à l’accompagnement des équipes ou à de nouvelles activités. Elle peut également réduire certains besoins de recrutement ou réorganiser une partie de ses effectifs. Le résultat dépendra des choix de chaque employeur, de la conjoncture économique et des règles collectives qui encadrent le travail.
| Domaine concerné | Effet envisagé par le TBI | Ce que cela signifie concrètement |
|---|---|---|
| Productivité du secteur privé | Environ un quart du temps de travail pourrait être libéré | Les tâches cognitives répétitives peuvent être réalisées plus vite ou assistées par des logiciels d’IA |
| Volume de travail équivalent | Contribution annuelle estimée à 6 millions de travailleurs | Il s’agit d’un ordre de grandeur de temps dégagé, pas d’une prévision automatique de suppressions d’emplois |
| Éducation | Hausse moyenne projetée d’environ 6 % du niveau d’instruction | Des outils personnalisés pourraient améliorer l’apprentissage et, à terme, le capital humain |
| Santé | Amélioration potentielle de la santé publique | L’IA pourrait soutenir la recherche, la prévention et le retour à l’emploi de personnes handicapées |
Le point commun entre ces projections est que l’IA est envisagée comme une technologie générale, susceptible de produire des effets dans de nombreux secteurs. Ses conséquences sur l’emploi ne se limiteraient donc pas à l’usage d’un assistant conversationnel au bureau. Elles passeraient aussi par une formation plus individualisée, une meilleure orientation professionnelle et des progrès susceptibles d’améliorer l’état de santé de la population active.
Pourquoi l’IA transforme d’abord les tâches, pas tous les métiers
Les logiciels d’IA sont particulièrement adaptés aux activités qui consistent à manipuler, synthétiser ou classer de l’information. Le rapport cite notamment l’analyse de données et les opérations administratives répétitives. Ces usages peuvent accélérer la préparation d’un dossier, l’examen de grandes quantités de documents ou la production de contenus standardisés.
Cela ne signifie pas qu’un métier entier peut être confié à une machine. Dans une même profession, certaines tâches sont routinières, d’autres réclament une relation de confiance, une décision engageant une responsabilité, une compréhension fine d’un contexte ou un geste physique difficile à reproduire. Un chargé de clientèle, par exemple, peut s’appuyer sur l’IA pour préparer une réponse, mais reste responsable de la relation avec la personne accompagnée. Un professionnel de santé peut bénéficier d’outils d’aide, sans que ceux-ci remplacent à eux seuls le soin.
La banque et la finance figurent, selon le TBI, parmi les secteurs les plus exposés. Ils reposent largement sur le traitement de données, de documents et de procédures standardisées. À l’inverse, les métiers manuels complexes seraient probablement moins touchés de manière directe, car ils impliquent des environnements physiques variés, des gestes précis et une adaptation constante aux situations rencontrées.
Ce que l’IA automatise et ce qu’elle continue de transformer
Tâches plus exposées
- Analyse de volumes importants de données
- Opérations administratives répétitives
- Classement et synthèse de documents
- Production de premières versions standardisées
- Procédures fondées sur des règles explicites
Tâches moins directement automatisables
- Gestes manuels complexes en environnement variable
- Décisions engageant une responsabilité humaine
- Relation de confiance avec un client ou un patient
- Arbitrages fondés sur un contexte singulier
- Coordination et résolution de problèmes nouveaux
Des emplois peuvent évoluer, disparaître ou apparaître
L’histoire des technologies montre qu’un gain de productivité n’a jamais une seule conséquence. Il peut faire disparaître certaines tâches, modifier des emplois existants et créer de nouveaux besoins. L’IA n’échappe pas à cette logique, mais elle l’applique à des activités intellectuelles jusque-là peu automatisées.
Le TBI reconnaît que la transition peut provoquer des pertes d’emplois initiales. Certaines entreprises pourraient avoir besoin de moins d’heures pour accomplir le même travail. Certains postes centrés sur des opérations répétitives risquent donc d’être particulièrement fragilisés. Mais le rapport rappelle également que les évolutions technologiques ont, au fil des décennies, favorisé l’émergence de nouveaux produits, de nouveaux services et, avec eux, de nouveaux emplois.
Il serait néanmoins imprudent d’affirmer dès 2024 que l’IA créera nécessairement plus d’emplois qu’elle n’en supprimera, ou l’inverse. Le bilan dépendra notamment de la vitesse d’adoption, de la capacité des entreprises à innover, de la formation disponible et de l’accompagnement proposé aux personnes touchées. La question essentielle est aussi celle de la répartition : même dans une économie où l’emploi total résiste, des salariés, des territoires ou des secteurs peuvent subir une transition très difficile.
Pour les travailleurs, la priorité consiste moins à devenir spécialiste de tous les outils d’IA qu’à renforcer des compétences transférables : savoir analyser une information, formuler un problème, vérifier une réponse produite par un logiciel, prendre une décision et coopérer avec d’autres personnes. L’expertise métier garde une place centrale. Elle permet précisément de juger si le résultat fourni par une IA est utile, juste et adapté à la situation.
L’éducation et la santé, deux leviers indirects pour l’emploi
Le rapport élargit le débat au-delà de l’automatisation. Il estime que l’IA pourrait relever le niveau moyen d’instruction d’environ 6 %, grâce notamment à des parcours d’apprentissage davantage personnalisés. L’idée est simple : un outil numérique peut adapter le rythme, les exercices ou le soutien apporté à une personne, plutôt que de proposer le même contenu à tous.
Cette promesse ne dispense pas de l’enseignant ni d’un cadre pédagogique exigeant. Pour être utile, un outil d’IA doit s’inscrire dans un apprentissage structuré, avec des contenus fiables et une attention aux inégalités d’accès. Mais si elle est bien utilisée, la personnalisation peut aider les élèves, les étudiants et les adultes en reconversion à acquérir les compétences dont ils ont besoin.
Le TBI voit également un potentiel dans le domaine de la santé. L’IA pourrait contribuer à améliorer la santé publique, accélérer la recherche médicale et soutenir les soins préventifs. Ces effets peuvent avoir une incidence sur le marché du travail : une meilleure prévention et une prise en charge plus adaptée sont susceptibles de faciliter le maintien dans l’emploi ou la réinsertion professionnelle, notamment pour les personnes handicapées.
Les risques sur les lieux de travail ne doivent pas être minimisés
Le potentiel de productivité ne garantit pas une amélioration des conditions de travail. Le rapport attire l’attention sur deux risques : la surveillance accrue des salariés et le stress lié aux outils technologiques. Une IA peut, par exemple, faciliter l’analyse de grandes quantités de données relatives à l’activité de travail. Sans limites claires, cette capacité peut alimenter un contrôle permanent ou des évaluations opaques.
L’autre risque est celui d’une intensification du travail. Si l’IA accélère certaines tâches, un employeur peut être tenté d’exiger toujours plus de production dans le même temps, au lieu de redistribuer le temps gagné. Les salariés peuvent aussi avoir le sentiment de devoir maîtriser sans délai de nouveaux outils, tout en continuant à assumer leurs missions habituelles.
Un déploiement responsable suppose donc d’associer les équipes à la mise en place de ces technologies, d’expliquer les usages retenus et de préserver un cadre de travail inclusif et sûr. L’IA doit aider les personnes à mieux faire leur travail, non devenir un dispositif incompréhensible qui les évalue ou les remplace sans dialogue.
Quelles politiques publiques pour préparer la transition ?
Pour réduire les perturbations, le TBI recommande de moderniser les infrastructures du marché du travail. Cela inclut l’amélioration de l’appariement entre les offres d’emploi, les compétences et les personnes en recherche de poste. L’IA pourrait elle-même contribuer à cet objectif, en aidant à identifier les compétences transférables d’un salarié vers un autre métier ou les formations les plus pertinentes pour une reconversion.
Le rapport propose aussi la création d’un système d’alerte précoce. Son rôle serait d’aider les travailleurs à comprendre les effets possibles de l’IA sur leur emploi et à accéder à des conseils concernant leur trajectoire professionnelle. L’objectif est d’éviter qu’une personne ne découvre trop tard que son métier se transforme, alors que des formations ou des passerelles auraient pu être envisagées plus tôt.
Parmi les autres pistes figurent des incitations à l’adoption de l’IA dans différents secteurs et la mise en place de programmes d’accompagnement. Ce double mouvement est important : encourager l’innovation peut soutenir la productivité, mais il doit aller de pair avec des solutions concrètes pour les salariés dont les missions évoluent. La formation professionnelle, l’orientation et le soutien lors des transitions ne sont pas des mesures secondaires. Ils déterminent largement la capacité d’un pays à transformer un progrès technique en bénéfice partagé.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines années
L’IA ne décidera pas seule de l’avenir du travail au Royaume-Uni ou ailleurs. Les entreprises choisiront les tâches qu’elles automatisent, les salariés auront besoin de temps et de formation pour s’approprier les outils, et les pouvoirs publics fixeront un cadre pour protéger les personnes. Le chiffre d’un quart du temps de travail potentiellement libéré donne la mesure de l’enjeu, sans prédire à lui seul le nombre d’emplois de demain.
Les signaux les plus importants à suivre seront donc la qualité des emplois créés, la capacité des travailleurs exposés à se reconvertir, l’évolution de la surveillance au travail et l’accès réel à la formation. L’IA peut ouvrir des opportunités économiques et améliorer certains services. Pour que ces bénéfices ne soient pas réservés à une minorité, l’adaptation doit être anticipée, organisée et accompagnée dès maintenant.
Questions fréquentes
L’IA va-t-elle supprimer un quart des emplois au Royaume-Uni ?
Non. Le Tony Blair Institute estime qu’une adoption complète de l’IA pourrait libérer environ un quart du temps de travail dans le secteur privé britannique. Ce chiffre mesure un potentiel de temps économisé ou réorganisé, équivalent à la contribution annuelle de 6 millions de travailleurs. Il ne correspond pas à une prévision de suppressions de postes.
Quels métiers sont les plus exposés à l’intelligence artificielle ?
Les emplois comportant beaucoup de traitement d’informations, d’analyse de données ou d’opérations administratives répétitives sont les plus concernés. Le rapport cite particulièrement la banque et la finance. Les métiers manuels complexes semblent moins directement exposés, car ils requièrent des gestes, une adaptation physique et une compréhension fine de situations variées.
Quelles compétences développer face à l’IA au travail ?
Les compétences techniques sont utiles, mais l’enjeu ne consiste pas uniquement à apprendre à utiliser un logiciel. Les salariés ont intérêt à renforcer leur expertise métier, leur capacité d’analyse, la vérification des informations, la résolution de problèmes complexes et la collaboration. Ces compétences permettent de superviser les outils d’IA et d’en tirer un usage pertinent.
Comment l’IA peut-elle améliorer la formation et l’accès à l’emploi ?
Le Tony Blair Institute envisage des outils capables de personnaliser davantage les apprentissages et d’améliorer l’appariement entre offres d’emploi, compétences et formations. Il recommande aussi un système d’alerte précoce afin que les travailleurs comprennent les changements affectant leur métier et puissent recevoir des conseils avant qu’une transition ne devienne subie.
Quels sont les risques de l’IA pour les salariés ?
Le rapport souligne notamment le risque d’une surveillance accrue et d’un stress lié à l’introduction de nouvelles technologies. L’IA peut analyser de nombreuses données sur l’activité professionnelle, ce qui impose un encadrement attentif. Sans dialogue, formation et règles claires, les gains de productivité peuvent aussi se traduire par une intensification du travail.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Tony Blair Institute for Global Change, publications et analyses sur l’intelligence artificiellewww.institute.global/insights
- Tony Blair Institute for Global Change, site officielwww.institute.global



