Entreprises et marchés

L’IA au Royaume-Uni attire 2,9 milliards de livres, mais la croissance se tend

Avec 2,9 milliards de livres investis en 2024, l’intelligence artificielle britannique franchit un cap inédit. Le pays compte désormais plus de 5 800 entreprises du secteur et 86 000 emplois, mais la pénurie de compétences, le financement des jeunes pousses mûres et l’incertitude réglementaire restent des freins majeurs.

Des professionnels réunis dans un espace technologique britannique pour discuter de projets d’intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle n’est plus seulement une promesse technologique dans l’économie britannique. En 2024, le secteur a attiré 2,9 milliards de livres sterling d’investissements, un niveau record qui illustre l’appétit des financeurs pour les entreprises capables de transformer les progrès de l’IA en produits et services. Les montants sont considérables, mais ils racontent aussi une histoire plus complexe : celle d’un écosystème qui grandit vite et qui doit, simultanément, trouver des compétences, des capitaux de croissance et des règles suffisamment lisibles.

Le Royaume-Uni dispose d’atouts connus dans les technologies numériques : universités de recherche, entreprises de logiciels, investisseurs spécialisés et présence de grands groupes internationaux. La poussée actuelle ne se limite toutefois pas aux laboratoires ni aux très grandes plateformes. Elle repose aussi sur un tissu dense de jeunes entreprises qui appliquent l’IA à des besoins concrets, de l’analyse de données aux services professionnels, en passant par la finance, la santé ou l’industrie.

Un record d’investissement qui change d’échelle

Les 2,9 milliards de livres recensés en 2024 constituent le principal signal de cette accélération. Pour une entreprise d’IA, une levée de fonds ne sert pas uniquement à développer un logiciel : elle peut financer le recrutement d’ingénieurs et de chercheurs, l’accès à une puissance de calcul coûteuse, l’acquisition de données, les tests de sécurité, puis le déploiement commercial auprès de clients.

Il faut toutefois distinguer plusieurs indicateurs souvent regroupés sous l’expression « économie de l’IA ». Les investissements correspondent aux capitaux apportés aux entreprises. Les revenus mesurent, eux, l’argent tiré de la vente de produits et de services. Le nombre de sociétés et celui des emplois éclairent enfin la taille de l’écosystème. Les quatre données disponibles dessinent un marché en expansion rapide.

Indicateur du secteur britannique de l’IANiveau observéCe qu’il indique
Investissements en 20242,9 milliards de livresUn record de financement pour les entreprises du secteur
Revenus générés23,9 milliards de livresLe poids commercial déjà atteint par les activités liées à l’IA
Nombre d’entreprisesPlus de 5 800Un écosystème large, en hausse de 58 % depuis 2023
EmploisPlus de 86 000Une hausse d’environ un tiers des postes dans le secteur

La progression du nombre de sociétés, 58 % depuis 2023, est particulièrement frappante. Elle suggère que l’IA s’étend au-delà d’un petit nombre d’acteurs très visibles. Cela ne veut pas dire que toutes ces entreprises développent leurs propres grands modèles de langage : beaucoup utilisent des modèles, des outils d’analyse ou des infrastructures existantes pour répondre à un problème métier précis.

Les startups et PME au centre de l’écosystème

La croissance britannique de l’IA repose largement sur les jeunes pousses et les petites et moyennes entreprises. Elles représentent plus de 90 % des entreprises nouvellement créées dans le secteur. Cette proportion est importante, car elle montre que le dynamisme ne vient pas uniquement des groupes déjà installés ou des filiales locales de multinationales.

Ces entreprises de petite taille sont souvent plus rapides pour expérimenter une application, échanger avec un premier client et adapter leur produit. Certaines développent des outils destinés aux entreprises, par exemple pour automatiser des tâches documentaires ou aider à la prise de décision. D’autres se spécialisent dans un secteur : détection d’anomalies dans l’industrie, aide à l’analyse dans les services financiers, optimisation de processus administratifs ou solutions pour la santé.

Leur fragilité est aussi leur caractéristique. Une startup peut démontrer l’intérêt d’un prototype avec peu de moyens, puis se heurter au coût du passage à l’échelle : recrutement, conformité, cybersécurité, ventes, support technique et accès à l’infrastructure de calcul. C’est précisément à ce stade que le montant global investi dans un pays ne garantit pas que chaque entreprise prometteuse trouvera les fonds nécessaires.

Londres et le Sud-Est demeurent les principaux pôles de l’IA britannique. Mais la dynamique est également observée dans les Midlands de l’Ouest, le Nord-Ouest et le Yorkshire et Humber, où le nombre d’entreprises d’IA a progressé. Cette diffusion géographique compte pour l’économie nationale : elle peut rapprocher l’innovation des bassins industriels, des universités et des utilisateurs finaux, au lieu de concentrer l’essentiel des retombées dans la capitale.

Plus de 86 000 emplois, et une bataille pour les compétences

La montée du secteur se lit aussi dans l’emploi. Le Royaume-Uni compte désormais plus de 86 000 postes liés à l’IA, après une hausse d’environ un tiers. Ces emplois ne se résument pas aux chercheurs capables d’entraîner des modèles très avancés. Une économie de l’IA a besoin de profils variés : ingénieurs logiciels, spécialistes des données, experts du déploiement, responsables de produits, juristes, professionnels de la sécurité informatique et personnes capables de traduire les besoins d’un métier en outil fiable.

Cette diversité est un avantage pour la création d’emplois, mais elle nourrit une concurrence intense pour les profils les plus recherchés. Isabella Grandi, directrice de la stratégie et de la gouvernance des données chez NTT DATA, souligne la pression exercée sur le marché du travail et la difficulté à recruter des talents qualifiés. Pour les entreprises en croissance, la rareté des compétences peut devenir aussi limitante que le manque de capital.

La question ne concerne donc pas seulement le volume de postes créés. Elle concerne leur qualité, leur répartition et la capacité des formations à suivre l’évolution technologique. Déployer un outil d’IA de manière utile implique de savoir le tester, surveiller ses résultats, protéger les données utilisées et déterminer à quel moment une décision doit rester sous contrôle humain.

L’essor de l’IA britannique : moteurs et points de friction

Ce qui soutient la croissance

  • 2,9 milliards de livres investis en 2024, un niveau record.
  • Plus de 5 800 entreprises d’IA, soit 58 % de plus qu’en 2023.
  • Les startups et PME forment plus de 90 % des entreprises nouvellement créées.
  • 58 % des entreprises prévoient une hausse de revenus d’au moins 50 %.

Ce qui peut la freiner

  • La concurrence pour recruter des profils qualifiés s’intensifie.
  • Les financements tardifs restent difficiles à obtenir pour les entreprises en expansion.
  • Les organisations demandent des règles plus claires pour déployer l’IA avec confiance.
  • Les essais d’outils génératifs ne produisent pas toujours les gains attendus.

Le financement tardif, point sensible des entreprises en croissance

L’investissement total de 2,9 milliards de livres masque une difficulté récurrente : accéder aux financements lorsque l’entreprise a dépassé le premier stade de développement, mais qu’elle n’a pas encore atteint une taille suffisante pour s’autofinancer ou entrer facilement en Bourse. Isabella Grandi relève que ces financements tardifs restent problématiques.

Cette phase est décisive dans l’IA. Une entreprise doit alors prouver que son produit fonctionne auprès de nombreux clients, qu’elle peut répondre à leurs exigences de fiabilité et de confidentialité, et que son modèle économique supporte les coûts techniques. Les besoins financiers peuvent augmenter rapidement, notamment lorsque les usages nécessitent de traiter de grands volumes de données ou de recourir à une puissance de calcul importante.

L’enjeu est économique autant que technologique. Si les entreprises britanniques trouvent des fonds à leurs débuts mais peinent à financer leur expansion, elles risquent d’être rachetées, de déplacer une partie de leur activité ou de laisser des concurrents mieux capitalisés prendre le marché. À l’inverse, des financements adaptés permettent de conserver au Royaume-Uni des emplois, des compétences et des revenus associés aux entreprises qui réussissent à grandir.

Pourquoi les entreprises réclament un cadre réglementaire plus clair

La confiance est l’autre condition de la croissance. Les entreprises britanniques demandent un cadre législatif plus défini afin de comprendre leurs obligations et de pouvoir investir sans craindre que les règles changent brutalement. Cette clarté intéresse aussi les clients : une banque, un hôpital, un industriel ou une administration doit savoir quelles garanties demander avant d’intégrer une IA dans un processus important.

Le sujet est particulièrement délicat parce que l’IA peut être utilisée dans des contextes très différents. Un outil qui résume des documents internes n’emporte pas les mêmes risques qu’un système susceptible d’influencer l’accès à un crédit, un recrutement ou une décision médicale. Une réglementation utile doit donc permettre l’innovation tout en imposant des précautions proportionnées aux conséquences possibles d’une erreur.

Isabella Grandi évoque la nécessité d’une approche apportant des conseils pratiques aux entreprises, à l’image du règlement européen sur l’IA. Dans l’Union européenne, ce texte met en place une logique fondée sur le niveau de risque et s’applique progressivement. Le Royaume-Uni, qui ne relève plus du droit de l’Union européenne, doit néanmoins composer avec cette réalité : les sociétés britanniques qui vendent ou déploient des systèmes sur le marché européen peuvent devoir respecter les exigences européennes.

Pour les dirigeants, le besoin porte moins sur une formule abstraite que sur des réponses opérationnelles. Quelles données peut-on utiliser ? Comment documenter un système ? Quels tests faut-il mener ? Qui répond d’une erreur ? Comment informer les personnes concernées ? Sans repères cohérents, les organisations les plus prudentes peuvent reporter leurs projets, tandis que les moins préparées prennent des risques inutiles.

Les essais de Copilot rappellent que l’adoption ne va pas de soi

Les expérimentations ne produisent pas systématiquement les résultats espérés. Les essais menés par le Department for Business & Trade avec Microsoft Copilot ont donné des résultats mitigés. Ce constat rappelle qu’un assistant d’IA générative ne crée pas automatiquement des gains de productivité parce qu’il est mis à disposition d’employés.

La valeur réelle dépend de l’usage choisi, de la qualité des informations auxquelles l’outil accède, de la formation des équipes et des règles de vérification. Un assistant peut accélérer la préparation d’un brouillon, la synthèse de documents ou la recherche dans des contenus autorisés. Mais ses réponses doivent être relues, surtout lorsqu’elles influencent une décision, contiennent des données sensibles ou sont destinées au public.

L’écart entre l’innovation du secteur privé et le rythme des initiatives publiques est ainsi un enjeu d’adoption. La disponibilité gratuite de Copilot pour des employés du gouvernement fédéral américain, citée en comparaison, illustre la compétition internationale autour de la diffusion de ces outils. Pour le Royaume-Uni, le défi n’est pas simplement d’acheter une technologie : il consiste à identifier les tâches où elle apporte un bénéfice mesurable, sans dégrader la sécurité, la qualité du service ou la responsabilité des agents.

Ce qu’il faut surveiller pour la prochaine étape

L’optimisme reste fort. 58 % des entreprises d’IA anticipent une progression de leurs revenus de 50 % ou davantage au cours de l’année à venir. Cette attente est cohérente avec le niveau des investissements, la multiplication des entreprises et l’augmentation de l’emploi. Elle ne constitue toutefois pas une garantie : une prévision de revenus exprime une ambition commerciale, non un résultat déjà acquis.

Trois éléments seront particulièrement déterminants. D’abord, la capacité du pays à former, attirer et retenir les compétences nécessaires, bien au-delà des seuls spécialistes de haut niveau. Ensuite, l’accès à des financements permettant aux entreprises de passer du prototype à une activité internationale durable. Enfin, l’établissement de règles claires, applicables et compatibles avec les marchés où les entreprises britanniques veulent vendre.

Le record de 2,9 milliards de livres place l’IA parmi les secteurs technologiques les plus observés au Royaume-Uni. La prochaine étape sera moins spectaculaire, mais tout aussi importante : transformer cet afflux de capitaux en entreprises solides, en emplois pérennes et en outils auxquels organisations et citoyens peuvent faire confiance.

Questions fréquentes

Quel montant a été investi dans l’IA au Royaume-Uni en 2024 ?

Les investissements dans le secteur britannique de l’intelligence artificielle ont atteint **2,9 milliards de livres sterling en 2024**, un record. Ce chiffre désigne les capitaux apportés aux entreprises du secteur. Il ne doit pas être confondu avec leurs revenus, qui ont atteint 23,9 milliards de livres sur la période observée.

Combien d’entreprises d’IA existe-t-il au Royaume-Uni ?

Le Royaume-Uni compte **plus de 5 800 entreprises d’IA**, après une hausse de **58 % depuis 2023**. Cet ensemble réunit des sociétés de tailles très différentes, des jeunes pousses spécialisées aux entreprises technologiques déjà établies. Les startups et PME représentent plus de 90 % des entreprises nouvellement créées du secteur.

Combien d’emplois l’IA représente-t-elle au Royaume-Uni ?

Le secteur de l’IA dépasse **86 000 emplois** au Royaume-Uni, après une croissance d’environ un tiers. Ces métiers ne sont pas tous des postes de recherche : ils comprennent aussi le développement logiciel, la gestion des données, la cybersécurité, le produit, le déploiement auprès des clients et la gouvernance des systèmes.

Quels sont les principaux freins à la croissance de l’IA britannique ?

Les entreprises font face à trois obstacles majeurs : le manque de professionnels qualifiés, la difficulté à réunir des financements lors des phases tardives de croissance et l’incertitude réglementaire. Ces facteurs peuvent ralentir le passage d’un prototype à une solution déployée à grande échelle, même lorsque l’intérêt des investisseurs est élevé.

Pourquoi la réglementation de l’IA est-elle importante pour les entreprises britanniques ?

Des règles claires permettent aux entreprises de connaître leurs obligations en matière de données, de sécurité, de documentation et de responsabilité. Elles rassurent également les clients qui envisagent d’utiliser l’IA dans des domaines sensibles. Le règlement européen sur l’IA constitue un repère important pour les sociétés britanniques actives sur le marché de l’Union européenne.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Gouvernement britannique, AI Sector Study 2024www.gov.uk
  2. Gouvernement britannique, AI Opportunities Action Planwww.gov.uk/government/publications/ai-opportunities-action-plan
  3. Commission européenne, cadre réglementaire sur l’intelligence artificielledigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/regulatory-framework-ai
  4. NTT DATA, site institutionnelwww.nttdata.com/global/en