Au Royaume-Uni, l’IA pourrait supprimer jusqu’à 3 millions d’emplois privés
L’intelligence artificielle pourrait supprimer entre 1 et 3 millions d’emplois dans le secteur privé britannique, selon le Tony Blair Institute. Le rapport anticipe un choc réel lors de l’adoption des outils d’IA, mais pas une explosion durable du chômage, à condition d’accompagner les travailleurs et les entreprises.

L’intelligence artificielle ne transforme pas seulement les logiciels utilisés au bureau : elle pourrait modifier la taille et l’organisation des équipes. Au Royaume-Uni, le Tony Blair Institute estime que la diffusion de ces outils pourrait conduire à la suppression de 1 à 3 millions d’emplois dans le secteur privé. Un chiffre considérable, qui doit toutefois être lu comme une projection conditionnelle et non comme le décompte d’un chômage inévitable.
Le groupe de réflexion décrit un scénario de transition. L’IA permettrait aux entreprises d’automatiser ou d’accélérer de nombreuses tâches cognitives et routinières. Certaines fonctions deviendraient alors moins nécessaires sous leur forme actuelle. Mais, dans le même temps, de nouveaux besoins, de nouveaux métiers et de nouvelles activités pourraient apparaître. Pour le Tony Blair Institute, les pertes à long terme resteraient ainsi « relativement modestes » au regard de l’ampleur des changements envisagés.
Ce que prévoit le rapport pour l’emploi britannique
La projection porte sur le secteur privé du Royaume-Uni, dans un pays qui compte plus de 33 millions de personnes en emploi. Elle ne signifie pas que l’IA remplacerait instantanément plusieurs millions de personnes. Le chiffre de 1 à 3 millions correspond à l’ampleur possible des emplois supprimés au fil de l’adoption des technologies, selon différents scénarios dépendant notamment des outils disponibles, des choix des entreprises et des politiques publiques.
Le rapport anticipe des périodes où la recomposition du marché du travail serait plus rapide. Pendant ces phases, 60 000 à 275 000 postes pourraient être affectés chaque année. Cette fourchette demeure importante pour les personnes et les territoires concernés, mais elle est à comparer à la mobilité habituelle de l’emploi : environ 450 000 emplois disparaissaient chaque année au Royaume-Uni au cours de la décennie précédente.
Cette comparaison ne banalise pas le risque. La disparition d’un poste n’est jamais abstraite pour le salarié qui doit retrouver un emploi, apprendre de nouvelles compétences ou accepter une mobilité. Elle souligne en revanche une distinction essentielle : un marché du travail connaît déjà des créations, des fermetures d’entreprises, des départs, des changements de carrière et des remplacements de métiers. L’enjeu est de savoir si l’IA accélérera ces mouvements au point de rendre les transitions plus difficiles.
| Indicateur | Estimation du Tony Blair Institute | Ce qu’elle indique |
|---|---|---|
| Emplois privés potentiellement supprimés | 1 à 3 millions | Une projection cumulée selon plusieurs scénarios d’adoption |
| Postes affectés par an lors des phases les plus perturbées | 60 000 à 275 000 | Un choc potentiellement concentré sur certaines années |
| Disparitions annuelles d’emplois observées sur la décennie précédente | 450 000 | Un repère sur la mobilité structurelle du marché britannique |
| Temps de travail potentiellement économisé | Près de 25 % | Un gain lié à l’automatisation de tâches routinières et cognitives |
| Effet potentiel sur le PIB | Jusqu’à 1 % en cinq ans, 6 % d’ici 2035 | Une promesse économique dépendante de l’adoption et des investissements |
Quels métiers sont les plus exposés à l’IA ?
Les emplois de bureau apparaissent au premier rang des professions vulnérables. Le rapport cite particulièrement les métiers de l’administration et du secrétariat, dont une part notable des activités consiste à traiter des documents, organiser des informations, rédiger des messages standardisés, planifier ou saisir des données. Les outils d’IA générative et d’automatisation peuvent intervenir sur ces tâches, en produisant des brouillons, en résumant des contenus ou en aidant à classer des informations.
Les ventes, le service clientèle et la finance sont également identifiés comme des secteurs susceptibles d’enregistrer les plus fortes pertes d’emplois. Là encore, l’exposition concerne avant tout les tâches : réponses répétitives à des clients, traitement de demandes simples, préparation de documents, analyse de données structurées ou procédures administratives. L’IA peut réduire le temps requis pour les réaliser, surtout lorsque les entreprises réorganisent leurs processus autour de ces nouveaux outils.
Il serait pourtant trompeur d’en conclure qu’une profession entière peut être automatisée d’un seul bloc. Un emploi rassemble généralement des missions diverses : relation avec des clients, jugement, responsabilité, coordination avec des collègues, compréhension d’un contexte particulier. L’IA peut assister certaines de ces missions sans accomplir toutes les autres. C’est pourquoi l’effet concret dépendra autant de la manière dont les employeurs redessinent les postes que des capacités techniques des logiciels.
Pourquoi les gains de productivité peuvent-ils détruire des postes ?
Le cœur du raisonnement est celui de la productivité. Selon le rapport, l’IA pourrait permettre d’économiser près de 25 % du temps de travail des employés. Cela ne veut pas dire que chaque salarié travaillerait automatiquement un quart de moins. Ce temps libéré peut être réaffecté à des dossiers plus complexes, à l’amélioration du service ou à de nouvelles activités. Mais il peut aussi conduire une organisation à accomplir le même volume de travail avec moins de personnes.
C’est ce second choix qui explique le risque de suppressions de postes à court terme. Une entreprise qui automatise le tri de courriels, la rédaction de documents de routine ou une partie de l’assistance aux clients peut chercher à convertir le temps gagné en baisse de coûts. Dans certains cas, elle peut ne pas remplacer des départs ou réduire ses recrutements plutôt que procéder à des licenciements immédiats. Pour les travailleurs, le résultat peut néanmoins être similaire : moins d’offres dans certaines fonctions d’entrée ou de soutien.
La productivité ne produit donc pas mécaniquement un même résultat social. Si la demande pour les biens et services augmente, les gains d’efficacité peuvent soutenir l’activité et créer des besoins supplémentaires. Si les entreprises utilisent les économies pour diminuer leurs effectifs sans développer de nouvelles offres, la transition peut être plus douloureuse. Le rapport insiste ainsi sur le rôle des décisions d’investissement et des politiques menées au cours de la prochaine décennie.
Le scénario du rapport : choc d’adaptation ou transformation durable ?
À court terme
- Des entreprises peuvent convertir les gains de temps en réductions d’effectifs ou en non-remplacement des départs.
- Entre 60 000 et 275 000 postes pourraient être affectés chaque année lors des phases les plus perturbées.
- Le nombre de chômeurs pourrait augmenter temporairement de 180 000 personnes d’ici 2030.
- Les métiers administratifs, commerciaux, de service client et financiers sont les plus exposés.
À long terme
- Le rapport juge les pertes nettes relativement modestes au regard de la taille du marché du travail.
- L’IA pourrait favoriser de nouvelles activités et inciter des salariés à rejoindre de nouvelles opportunités.
- Les gains de productivité pourraient augmenter le PIB britannique jusqu’à 6 % d’ici 2035.
- L’issue dépendra des investissements, des outils disponibles et des politiques d’accompagnement.
Un chômage en hausse, mais temporaire selon les scénarios
Le Tony Blair Institute ne prévoit pas un chômage de masse durable. Ses scénarios envisagent toutefois que le nombre de chômeurs puisse augmenter temporairement de 180 000 personnes d’ici 2030. Cette hausse refléterait le décalage entre la vitesse à laquelle certains emplois sont supprimés ou transformés et la capacité des travailleurs à rejoindre de nouvelles fonctions.
Ce décalage est déterminant. Même si l’économie finit par créer de nouveaux emplois, les personnes concernées n’ont pas nécessairement les compétences, le réseau professionnel ou la mobilité géographique nécessaires pour les occuper immédiatement. Les métiers créés peuvent aussi se trouver dans d’autres entreprises, d’autres régions ou exiger une formation supplémentaire. La promesse de nouveaux postes ne suffit donc pas à protéger automatiquement ceux qui quittent une activité fragilisée.
Le rapport estime malgré tout que la dynamique du marché du travail pourrait s’accroître. Des travailleurs pourraient quitter un emploi existant pour saisir des opportunités liées à l’IA, à l’innovation et aux besoins engendrés par les transformations technologiques. Cette vision est conditionnelle : elle suppose que l’économie génère effectivement ces débouchés et que les transitions soient organisées de façon suffisamment rapide et accessible.
Une croissance économique qui ne garantit pas une transition équitable
Le rapport avance qu’un déploiement de l’IA pourrait accroître le PIB britannique jusqu’à 1 % sur cinq ans, puis jusqu’à 6 % d’ici 2035. Ces chiffres traduisent un potentiel de productivité : les entreprises pourraient accomplir davantage avec les mêmes ressources, offrir de nouveaux services ou investir dans des activités nouvelles.
Mais une hausse du PIB ne dit pas, à elle seule, comment les gains sont répartis. Une économie peut gagner en efficacité tout en laissant une partie des salariés confrontée à des baisses de perspectives, à une pression sur les salaires ou à des reconversions difficiles. C’est précisément la raison pour laquelle l’impact de l’IA ne peut pas être réduit à une opposition simpliste entre progrès technique et destruction d’emplois.
Les bénéfices annoncés dépendront de plusieurs conditions mentionnées par le Tony Blair Institute : les outils qui émergeront, les investissements consentis par les entreprises et les politiques publiques mises en place. Une même technologie peut être utilisée pour réduire les coûts, augmenter la qualité d’un service, soutenir les salariés ou combiner ces objectifs. Les choix de déploiement auront donc autant de poids que la technologie elle-même.
Formation, alerte précoce et rôle des pouvoirs publics
Pour amortir les effets de cette transition, le rapport appelle à transformer l’infrastructure du marché du travail. L’une de ses pistes est la mise en place d’un système d’alerte précoce. Son objectif serait d’identifier les professions ou les zones où l’IA commence à modifier fortement la demande de travail, afin d’agir avant que les suppressions de postes ne s’accumulent.
Une telle approche pourrait aider à orienter la formation, la reconversion et l’accompagnement vers les métiers effectivement exposés. Elle répond à un problème concret : former les salariés une fois que les emplois ont disparu est souvent plus difficile que les préparer pendant que leur métier évolue. Les entreprises ont elles aussi un rôle à jouer, en investissant dans la formation continue, en expliquant les changements attendus et en associant les salariés aux transformations des méthodes de travail.
Le débat réglementaire prend également de l’importance. Protéger les travailleurs ne revient pas nécessairement à freiner toute adoption de l’IA. Il s’agit plutôt d’éviter qu’une mise en œuvre précipitée fasse peser l’essentiel du coût de l’adaptation sur les personnes les plus exposées. Les politiques de l’emploi, la protection sociale et l’accès effectif à la formation pèseront donc lourd dans le bilan final.
Ce qu’il faut surveiller d’ici 2035
La projection du Tony Blair Institute fixe moins un destin qu’un cadre de vigilance. Les chiffres les plus marquants, jusqu’à 3 millions d’emplois privés supprimés et 180 000 chômeurs supplémentaires à l’horizon 2030 dans un scénario temporaire, rappellent que les gains de productivité peuvent provoquer un choc de transition.
Il faudra suivre la rapidité de l’adoption de l’IA dans les entreprises, le nombre de postes effectivement créés autour de nouvelles activités, ainsi que l’évolution des recrutements dans les fonctions administratives, commerciales, de service client et financières. La capacité des salariés à se former et à circuler vers ces nouvelles opportunités constituera l’autre indicateur décisif.
L’IA pourrait créer davantage d’emplois qu’elle n’en supprime, selon les hypothèses évoquées par le rapport. Mais cette perspective ne dispense ni les employeurs ni les pouvoirs publics d’anticiper les pertes localisées. La véritable question n’est pas seulement de savoir combien de postes seront automatisés : elle est de savoir qui bénéficiera du temps et de la richesse gagnés, et qui sera accompagné lorsque le travail changera.
Questions fréquentes
Combien d’emplois l’IA pourrait-elle supprimer au Royaume-Uni ?
Selon le Tony Blair Institute, l’adoption de l’intelligence artificielle pourrait conduire à la suppression de 1 à 3 millions d’emplois dans le secteur privé britannique. Il s’agit d’une projection fondée sur différents scénarios, et non d’un nombre de licenciements attendus à une date précise. Le rapport anticipe un impact limité à long terme.
Quels emplois sont les plus menacés par l’intelligence artificielle ?
Le rapport identifie surtout les emplois de l’administration et du secrétariat, ainsi que des fonctions dans les ventes, le service clientèle et la finance. Ces métiers comportent de nombreuses tâches répétitives ou structurées, comme le traitement d’informations et la production de documents, que les outils d’IA peuvent accélérer ou automatiser partiellement.
L’IA va-t-elle provoquer un chômage de masse au Royaume-Uni ?
Le Tony Blair Institute ne prévoit pas de chômage de masse durable. Ses scénarios évoquent toutefois une hausse temporaire possible de 180 000 personnes au chômage d’ici 2030. La différence est importante : des emplois peuvent disparaître tandis que d’autres sont créés, mais les travailleurs ont besoin de temps et d’accompagnement pour passer d’un métier à l’autre.
Comment l’IA peut-elle supprimer des emplois tout en créant de la croissance ?
L’IA peut faire gagner du temps sur des tâches routinières et cognitives, ce qui améliore la productivité. Une entreprise peut utiliser ce gain pour réduire ses effectifs, mais aussi pour développer son activité, améliorer son service ou créer de nouvelles fonctions. Le rapport estime que le PIB britannique pourrait progresser jusqu’à 6 % d’ici 2035, selon les conditions d’adoption.
Quelles mesures peuvent protéger les travailleurs face à l’IA ?
Le rapport met notamment en avant un système d’alerte précoce pour repérer les métiers affectés avant que les difficultés ne s’installent. La formation continue, la reconversion, l’accompagnement vers de nouveaux emplois et des politiques publiques adaptées sont également essentiels. Les entreprises peuvent contribuer en préparant leurs salariés aux transformations de leurs tâches.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Tony Blair Institute for Global Change, publications et analyses sur l’intelligence artificiellewww.institute.global



