Au Royaume-Uni, Starmer veut confier davantage de tâches publiques à l’IA
Le Premier ministre britannique Keir Starmer veut faire de l’intelligence artificielle un levier de transformation de l’État. L’ambition est d’accélérer certains services publics et de réduire les tâches administratives, sans éluder les questions d’emploi, de formation, de données personnelles et de contrôle humain.

L’intelligence artificielle ne se résume plus, au Royaume-Uni, à une priorité industrielle ou à un sujet de recherche. Le 13 mars 2025, Keir Starmer a placé son usage au cœur de la réforme de l’administration britannique. Le Premier ministre estime que des systèmes d’IA pourraient prendre en charge une partie de fonctions aujourd’hui exercées par des fonctionnaires, avec l’objectif d’améliorer la rapidité et l’efficacité des services rendus à la population.
L’annonce ne signifie pas que l’État britannique prévoit de déléguer indistinctement ses décisions à des algorithmes. Elle ouvre plutôt une question très concrète : quelles tâches répétitives peuvent être automatisées ou assistées, et lesquelles doivent impérativement rester entre les mains d’un agent responsable ? C’est sur cette frontière que se joueront à la fois les gains de productivité espérés et la confiance des citoyens.
Une réforme de l’État appuyée sur l’intelligence artificielle
La promesse portée par Keir Starmer est celle d’une administration plus réactive. Dans de nombreux services publics, une part importante du travail consiste à recevoir des demandes, vérifier la présence de pièces, rechercher une information dans un dossier, classer des documents ou rédiger des réponses standardisées. Ces opérations suivent souvent des règles définies et peuvent mobiliser beaucoup de temps.
L’IA peut intervenir à plusieurs niveaux. Un outil peut, par exemple, extraire des informations d’un document, signaler un dossier incomplet, résumer un historique administratif ou proposer une première réponse à un usager. Elle peut également aider à analyser de grands volumes de données pour dégager des tendances utiles à l’action publique.
Dans le texte présenté autour de cette orientation, les usages évoqués incluent l’assistance automatisée dans les interactions avec le public et le traitement de démarches telles que l’attribution de certificats administratifs. Des projets pilotes sont mentionnés pour évaluer ces dispositifs. L’objectif affiché est de raccourcir les délais de traitement, tout en améliorant l’expérience des usagers.
Il faut toutefois distinguer l’automatisation d’une étape de dossier de la décision elle-même. Trier des courriels ou repérer une pièce manquante n’a pas les mêmes conséquences que refuser une aide, attribuer un droit ou orienter une personne vers un service. Plus une décision affecte directement la vie d’un citoyen, plus les exigences de contrôle, d’explication et de recours sont élevées.
Le plan de Matt Clifford, une feuille de route en 50 recommandations
Cette volonté de moderniser les services publics s’inscrit dans une stratégie nationale plus vaste. En janvier 2025, le gouvernement britannique a publié son plan d’action sur les opportunités de l’IA. Le document reprend 50 recommandations formulées par Matt Clifford, expert et entrepreneur du secteur technologique.
Ce plan ne porte pas uniquement sur les administrations. Il cherche à accélérer le développement de l’écosystème britannique de l’IA dans son ensemble, des infrastructures numériques à l’adoption des outils par les organisations, en passant par les compétences, l’accès aux données et l’innovation. Le gouvernement veut ainsi renforcer la position du Royaume-Uni dans la compétition internationale autour de cette technologie et soutenir la croissance économique.
Pour l’État, le défi est double. Il s’agit d’adopter des outils capables de réduire les frictions administratives, mais aussi d’éviter que chaque ministère, collectivité ou organisme public ne développe isolément ses propres solutions. Une stratégie cohérente suppose des règles communes, des méthodes d’évaluation partagées et des équipes capables de déployer ces technologies de façon sûre.
| Type de tâche publique | Ce que l’IA peut apporter | Ce qui doit rester sous contrôle humain |
|---|---|---|
| Réception de demandes administratives | Classer les requêtes et signaler les informations manquantes | Vérifier les cas complexes et accompagner les personnes en difficulté |
| Gestion de documents et de données | Extraire, rechercher et résumer des informations volumineuses | Contrôler l’exactitude des résultats et protéger les données sensibles |
| Réponses aux questions fréquentes | Proposer une assistance disponible à grande échelle | Corriger les erreurs et traiter les situations particulières |
| Analyse de tendances | Faire apparaître des évolutions dans de grands ensembles de données | Interpréter les résultats avant toute décision de politique publique |
| Attribution d’un certificat administratif | Accélérer les vérifications répétitives et la préparation du dossier | Assumer la décision finale, la motivation et le traitement des recours |
Quels emplois publics pourraient être concernés ?
L’impact sur l’emploi est l’un des points les plus sensibles de l’annonce. Keir Starmer évoque une administration où l’humain et la machine travaillent ensemble, mais toute automatisation de tâches jusqu’ici réalisées par des agents soulève nécessairement la question de l’évolution des postes.
Les fonctions les plus exposées ne sont pas forcément appelées à disparaître dans leur ensemble. Ce sont d’abord certaines activités qui peuvent changer : saisie, tri, vérifications répétitives, recherche dans des bases documentaires ou rédaction de messages très standardisés. Lorsqu’une IA assure une première étape, l’agent peut en théorie consacrer davantage de temps aux dossiers complexes, à l’accueil, à la médiation ou au contrôle des situations à risque.
Cette perspective dépend toutefois de la manière dont les outils seront déployés. Une administration peut utiliser les gains de temps pour améliorer la qualité du service et résorber des retards. Elle peut aussi réorganiser ses effectifs. À la date du 13 mars 2025, l’orientation présentée ne détaille ni une liste précise de postes supprimés ni un calendrier chiffré de réduction des effectifs lié à l’IA.
La reconversion et la formation des agents seront donc déterminantes. Travailler avec l’IA ne consiste pas seulement à savoir utiliser une interface. Les fonctionnaires appelés à s’en servir devront notamment apprendre à :
- vérifier la fiabilité d’une réponse produite automatiquement ;
- repérer une erreur, un biais ou une information manquante ;
- protéger les données des usagers ;
- expliquer la place de l’outil dans une procédure ;
- reprendre la main lorsqu’une situation sort du cadre prévu.
Automatiser une tâche n’est pas déléguer une décision
La distinction entre assistance et automatisation complète est essentielle pour comprendre l’annonce britannique. L’IA peut être utile lorsqu’elle accélère le traitement de tâches répétitives, mais son utilisation devient plus délicate lorsqu’elle influe sur l’accès à un droit, à une prestation ou à un service essentiel.
IA dans les services publics : assistance ou décision automatisée ?
L’IA comme outil d’assistance
- Trie les demandes et aide à retrouver les informations utiles.
- Prépare des brouillons de réponses ou des résumés de dossiers.
- Accélère les opérations répétitives et standardisées.
- L’agent vérifie le résultat et conserve la responsabilité de la décision.
L’IA comme décideur sans contrôle
- Risque de transformer une recommandation en refus automatique.
- Peut reproduire des erreurs ou des biais difficiles à détecter.
- Réduit la capacité de l’usager à obtenir une explication claire.
- Fragilise le droit au recours si la procédure n’est pas traçable.
Un système d’IA générative peut aussi commettre des erreurs factuelles, formuler une réponse inadaptée ou reproduire des biais présents dans les données sur lesquelles il a été entraîné. Dans une administration, un tel défaut peut avoir des conséquences concrètes : un dossier mal orienté, une personne mal informée ou un traitement inégal entre usagers.
C’est pourquoi l’administration doit pouvoir retracer le fonctionnement d’une procédure : quelles données ont été utilisées, à quelle étape l’outil est intervenu, quel agent a validé le résultat et comment le citoyen peut demander une explication ou une révision. La modernisation numérique ne doit pas rendre les décisions publiques plus opaques.
Vie privée, transparence et cadre éthique
Keir Starmer a également mis en avant la nécessité d’un encadrement éthique de l’IA. Les administrations manipulent par nature des informations qui peuvent être très sensibles : identité, situation familiale, données financières, parcours professionnel ou éléments de santé selon les services concernés. L’usage d’outils d’IA oblige donc à clarifier les conditions de collecte, de conservation, d’accès et de réutilisation de ces données.
La transparence est un second impératif. Un usager doit pouvoir savoir lorsqu’il échange avec un système automatisé ou lorsque son dossier a été prétraité par un outil algorithmique. Cette information est particulièrement importante si l’outil contribue à classer les demandes, à détecter des anomalies ou à recommander une orientation.
La question ne relève pas seulement de la technique. Elle est aussi démocratique. Les citoyens doivent conserver la possibilité de contacter une personne, de faire corriger une erreur et de contester une décision qui les concerne. Sans ces garanties, la promesse d’un service public plus rapide peut se transformer en un parcours plus difficile pour les personnes confrontées à une situation inhabituelle ou fragile.
Le rôle attendu du secteur privé et de l’enseignement
Le gouvernement britannique envisage une collaboration accrue avec le secteur privé pour concevoir et déployer des outils adaptés aux besoins de l’État. Ces partenariats peuvent apporter des compétences spécialisées et accélérer l’accès à des technologies déjà opérationnelles. Ils imposent aussi une vigilance particulière sur les contrats, la sécurité informatique, la localisation des données et la dépendance à un fournisseur.
Un service public ne peut pas se contenter d’acheter un outil prometteur. Il doit pouvoir évaluer ses résultats dans des conditions réelles, comprendre ses limites et conserver la capacité d’en contrôler les usages. Les critères d’achat devraient donc porter autant sur la robustesse, la sécurité et l’auditabilité d’un système que sur sa rapidité apparente.
L’autre volet est éducatif. Keir Starmer appelle à préparer les générations futures à un environnement où l’IA occupera une place croissante. Les établissements d’enseignement et les organismes de formation ont un rôle à jouer pour diffuser des compétences numériques, mais aussi un esprit critique : comprendre ce qu’un système sait faire, ce qu’il ne sait pas faire et pourquoi une réponse automatique ne doit jamais être acceptée sans vérification dans les situations importantes.
L’adhésion des agents et des citoyens, condition de la réforme
La réussite du projet ne dépendra pas seulement de la performance des logiciels. Elle reposera aussi sur l’acceptation des fonctionnaires et du public. Les agents peuvent craindre une surveillance accrue de leur activité, une standardisation du travail ou une remise en cause de leurs compétences. Ces inquiétudes ne disparaîtront pas avec une simple annonce de formation.
Le dialogue avec les représentants du personnel et les syndicats sera donc central. Il devra permettre de préciser les tâches concernées, les modalités de formation, les garanties offertes aux agents et les responsabilités respectives de l’humain et de la machine. Associer les personnels dès la conception des outils peut également aider à identifier des problèmes que les concepteurs ne voient pas : cas rares, procédures informelles, vocabulaire métier ou besoins particuliers des usagers.
Pour les citoyens, l’enjeu est la confiance. Une démarche plus rapide n’est une amélioration que si elle reste compréhensible, accessible et équitable. Cela implique de préserver des canaux humains pour les personnes qui ne maîtrisent pas le numérique ou dont la situation ne correspond pas aux formulaires standards.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains déploiements
L’annonce de Keir Starmer fixe une direction, mais les effets réels dépendront des choix de mise en œuvre. Les prochains mois devront montrer quelles administrations testeront effectivement ces outils, quelles tâches seront ciblées et comment leurs résultats seront mesurés.
Plusieurs critères permettront d’évaluer cette transformation : la réduction effective des délais, le taux d’erreurs, la satisfaction des usagers, le traitement des recours, la protection des données et l’impact sur les conditions de travail des agents. Une IA qui accélère une procédure mais multiplie les corrections ou exclut les cas complexes ne constitue pas un progrès durable.
Le Royaume-Uni cherche ainsi à faire de l’IA un instrument de réforme de l’État autant qu’un moteur économique. Son expérience sera observée au-delà de ses frontières. Pour les autres pays, elle rappellera une leçon simple : l’intelligence artificielle peut soutenir le service public, mais elle ne dispense jamais les institutions de rendre des comptes aux citoyens qu’elles servent.
Questions fréquentes
Que veut faire Keir Starmer avec l’IA dans la fonction publique britannique ?
Keir Starmer veut utiliser l’intelligence artificielle pour accomplir ou assister certaines tâches aujourd’hui réalisées par des fonctionnaires. Les usages envisagés concernent notamment le traitement de demandes, la gestion de données, les réponses administratives et l’analyse de tendances. L’objectif est d’accélérer les services publics, sans faire disparaître le besoin de contrôle humain.
L’IA va-t-elle remplacer les fonctionnaires au Royaume-Uni ?
L’annonce ne prévoit pas le remplacement global des fonctionnaires par l’IA. Elle vise surtout des tâches répétitives ou administratives. À la date du 13 mars 2025, aucun calendrier précis de suppressions de postes liées à l’IA ni liste de métiers concernés n’est détaillé. La question de la formation et de la reconversion des agents reste centrale.
Quelles sont les 50 recommandations de Matt Clifford sur l’IA ?
Les 50 recommandations de Matt Clifford forment le plan d’action britannique sur les opportunités de l’IA, publié en janvier 2025. Elles visent à développer l’écosystème national de l’IA, notamment par les infrastructures, l’accès aux données, les compétences et l’adoption des outils dans les organisations publiques et privées. Elles servent de feuille de route au gouvernement.
Quels sont les risques de l’IA dans les services publics ?
Les principaux risques concernent les erreurs de traitement, les biais dans les données, l’opacité des décisions, la protection des informations personnelles et la difficulté à exercer un recours. Un outil peut aussi produire une réponse convaincante mais fausse. C’est pourquoi les usages ayant des conséquences sur les droits des personnes exigent une supervision humaine et des procédures traçables.
Comment protéger les citoyens face aux décisions administratives assistées par IA ?
Les citoyens doivent être informés de l’intervention éventuelle d’un système automatisé, pouvoir obtenir une explication compréhensible et demander qu’un agent humain réexamine leur situation. Les administrations doivent aussi limiter l’usage des données au nécessaire, tester les outils avant leur déploiement et contrôler régulièrement les erreurs ou les discriminations potentielles.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Gouvernement britannique, discours du Premier ministre sur la réforme de l’État, 13 mars 2025www.gov.uk
- Gouvernement britannique, AI Opportunities Action Plan de Matt Cliffordwww.gov.uk/government/publications/ai-opportunities-action-plan



