Régulation et éthique

IA générative et droit d’auteur : pourquoi Karla Ortiz renvoie à Doctor Strange

Les cheveux de Doctor Strange ne sont pas, à eux seuls, au centre d’un procès. Mais le travail de concept artist de Karla Ortiz sur l’univers du personnage illustre un conflit majeur : les entreprises d’IA peuvent-elles entraîner leurs modèles avec des œuvres protégées sans l’accord de leurs auteurs ?

Une artiste examine des croquis de personnage et des documents juridiques liés à l’IA générative.
Illustration : Actu.ai

Les images produites par une IA générative semblent parfois naître d’une simple instruction écrite. En réalité, elles reposent sur l’apprentissage de quantités considérables d’images existantes. C’est ce point de départ, beaucoup plus que la coiffure argentée d’un héros de cinéma, qui nourrit un affrontement judiciaire décisif entre artistes et entreprises technologiques.

Le nom de Doctor Strange s’est imposé dans le débat parce que la concept artist Karla Ortiz a contribué à façonner l’esthétique du personnage pour le cinéma. Son cas rend concret un sujet qui peut paraître abstrait : qu’advient-il lorsqu’une machine est entraînée sur des créations humaines, puis peut produire en quelques secondes des images qui en reprennent les codes visuels ? Au 7 novembre 2024, les tribunaux américains n’ont pas encore apporté de réponse définitive.

Les cheveux de Doctor Strange ne sont pas l’objet juridique du procès

Le titre peut prêter à confusion. Il n’existe pas, dans le différend évoqué, de bataille judiciaire autonome portant sur les cheveux de Doctor Strange. L’enjeu est plus large : la protection d’illustrations et de concept arts, c’est-à-dire des dessins qui servent notamment à imaginer l’apparence, les costumes, les décors et l’atmosphère d’un film avant sa fabrication.

Karla Ortiz est connue pour son travail de concept artist dans l’industrie du cinéma. Son lien avec Doctor Strange illustre la valeur économique et artistique de ce métier : une image préparatoire peut influencer durablement l’identité d’un personnage à l’écran, sans pour autant transférer automatiquement tous les droits de l’artiste sur le personnage lui-même.

Le droit d’auteur ne protège pas une idée générale, comme « un magicien aux cheveux gris », ni un style artistique pris isolément. Il protège, en revanche, une expression originale matérialisée dans une œuvre, par exemple une illustration précise, sa composition, ses traits, ses couleurs ou ses détails. La frontière est essentielle : copier un dessin identifiable n’est pas la même chose que s’inspirer d’un thème ou d’une esthétique générale.

Dans le cas d’un personnage de franchise, plusieurs droits peuvent en outre se superposer : ceux du studio ou de l’éditeur sur le personnage et l’univers, ceux des créateurs sur certaines œuvres originales, et parfois des droits contractuels propres à une commande. C’est pourquoi réduire le débat à une coiffure iconique masque la question fondamentale : qui doit pouvoir autoriser, refuser ou rémunérer l’utilisation d’une œuvre pour entraîner une IA ?

Le procès de Karla Ortiz contre les entreprises d’IA

En janvier 2023, Karla Ortiz a engagé, avec les artistes Sarah Andersen et Kelly McKernan, une action collective aux États-Unis contre Stability AI, Midjourney et DeviantArt. Les plaignantes contestent l’utilisation présumée de leurs œuvres, parmi un très grand nombre d’images, dans les données ayant servi à entraîner des outils de génération d’images.

Leur raisonnement est le suivant : pour constituer et exploiter certains jeux de données, les entreprises auraient reproduit des œuvres protégées sans autorisation. Les modèles entraînés à partir de ces images pourraient ensuite générer des résultats concurrençant les artistes, y compris à partir de requêtes invitant à imiter leur travail. Pour les plaignantes, le préjudice ne se limite donc pas à une copie ponctuelle : il concerne la construction même d’outils susceptibles de remplacer une part de leurs commandes.

Les entreprises mises en cause contestent cette analyse. Leur défense s’inscrit dans un débat plus vaste sur la qualification juridique de l’entraînement : s’agit-il d’une copie illicite, d’un usage transformateur ou d’une pratique susceptible d’être couverte par des exceptions au droit d’auteur ? Le droit américain prévoit notamment la notion de « fair use », évaluée au cas par cas selon plusieurs critères. Cette exception ne constitue pas un permis général pour exploiter n’importe quelle œuvre.

La procédure a connu plusieurs étapes. À l’automne 2023, le tribunal a estimé que certaines allégations devaient être précisées. En août 2024, il a autorisé la poursuite d’une partie des demandes relatives au droit d’auteur. Cela ne signifie pas que les artistes ont gagné sur le fond : le tribunal n’avait pas encore tranché la licéité de l’entraînement des modèles ni établi d’indemnisation.

DateÉtapeCe qu’elle signifie
Janvier 2023Dépôt de l’action collective par Sarah Andersen, Kelly McKernan et Karla OrtizLes artistes contestent l’utilisation de leurs œuvres dans l’entraînement d’outils d’IA générative.
Octobre 2023Première décision procédurale du tribunalCertaines demandes sont écartées ou doivent être formulées plus précisément.
Août 2024Une partie des demandes liées au droit d’auteur peut se poursuivreLe dossier avance, mais aucune décision définitive sur le fond n’est rendue.
7 novembre 2024Situation à la date de publicationL’affaire reste un test majeur pour le droit d’auteur face aux modèles d’images.

Ce que la procédure vise, ce qu’elle ne tranche pas encore

Ce que les artistes contestent

  • L’utilisation présumée d’œuvres protégées dans les données d’entraînement.
  • La reproduction d’images sans autorisation ni rémunération préalable.
  • La capacité d’outils commerciaux à concurrencer le travail des artistes.
  • L’imitation demandée du style ou de la signature visuelle de créateurs vivants.

Ce que le procès ne décide pas encore

  • La légalité générale de tous les modèles d’images génératives.
  • La propriété des cheveux ou de l’apparence isolée de Doctor Strange.
  • La victoire définitive des plaignantes ou des entreprises mises en cause.
  • Un barème de rémunération applicable à tous les artistes et à toutes les IA.

Ce qu’une IA générative apprend réellement à partir des images

Un modèle de génération d’images ne fonctionne pas comme une galerie de fichiers dans laquelle il irait chercher un dessin complet à la demande. Durant son entraînement, il analyse de très nombreux exemples afin d’identifier des régularités statistiques entre les descriptions textuelles et les éléments visuels. À partir de ce qu’il a appris, il produit une nouvelle image en générant progressivement des pixels cohérents avec l’instruction reçue.

Cette explication technique ne règle pas le différend juridique. Pour entraîner un modèle, il faut généralement collecter, télécharger, stocker et traiter des images. Les artistes soulignent que ces étapes peuvent impliquer des reproductions d’œuvres protégées. Les défenseurs des modèles font valoir, eux, que le résultat ne consiste pas nécessairement à restituer les fichiers d’origine et que l’apprentissage produit un système nouveau.

Le débat se complique encore lorsqu’un utilisateur demande une image « dans le style » d’un artiste vivant. Un style, au sens large, n’est généralement pas protégé comme une œuvre précise. Mais une sortie générée peut tout de même poser problème si elle reproduit suffisamment d’éléments originaux et reconnaissables d’une création donnée. La réponse dépend alors des faits, de l’œuvre concernée et de la législation applicable.

Pourquoi les créateurs se mobilisent contre l’entraînement non autorisé

Le dossier Ortiz s’insère dans une mobilisation beaucoup plus large. En 2024, plus de 25 000 professionnels de la création ont soutenu une déclaration dénonçant l’utilisation non autorisée d’œuvres créatives pour entraîner l’IA générative. Parmi les signataires figurent notamment l’actrice Julianne Moore et le musicien Thom Yorke.

Leur inquiétude porte sur trois dimensions. La première est économique : un artiste dont les travaux servent à améliorer un outil commercial peut voir cet outil concurrencer ses propres prestations sans percevoir de rémunération. La deuxième est morale : beaucoup refusent que leur nom ou leur signature visuelle soient associés à des images qu’ils n’ont ni réalisées ni validées. La troisième est culturelle : une création abondante et peu coûteuse pourrait favoriser l’uniformisation, en recyclant les formes les plus présentes dans les données d’entraînement.

Cette position ne revient pas nécessairement à réclamer l’interdiction de toute IA dans les métiers créatifs. Nombre d’artistes utilisent déjà des outils numériques dans leur travail. La demande centrale concerne plutôt le consentement, la transparence sur les données utilisées et, pour certains, la mise en place de licences ou de mécanismes de rémunération.

Quel impact pour le cinéma, l’animation et l’emploi ?

L’industrie du divertissement observe cette bataille avec attention. Les outils d’IA peuvent accélérer la génération de pistes visuelles, l’itération de décors ou la préparation de certains éléments graphiques. Ils peuvent aussi modifier le partage de la valeur entre studios, prestataires et travailleurs indépendants.

Une étude consacrée au secteur américain de l’animation, du cinéma et de la télévision estime que plus de 200 000 emplois pourraient être perturbés par l’IA d’ici 2026. Le mot « perturbés » compte : il ne signifie pas automatiquement que 200 000 postes disparaîtront. Il peut désigner l’automatisation de tâches, une transformation des compétences demandées, une baisse du volume de certaines commandes ou une réorganisation des équipes.

Pour les concept artists, le risque le plus immédiat tient à la pression sur les délais et les budgets. Si une production peut obtenir en quelques minutes des centaines d’images de référence, elle pourrait être tentée de réduire la phase d’exploration confiée à des humains. À l’inverse, l’intervention d’artistes reste décisive pour définir une direction cohérente, évaluer les propositions d’une machine, résoudre les questions de droits et garantir une vision originale.

L’enjeu dépasse donc une opposition simpliste entre création humaine et logiciel. Il concerne les conditions auxquelles les outils sont fabriqués, les personnes qu’ils rémunèrent et celles dont ils absorbent le travail antérieur.

L’Europe dispose déjà de règles, sans résoudre tous les conflits

Le procès Ortiz se déroule aux États-Unis et relève principalement du droit américain. Pour les créateurs français et européens, le cadre n’est pas identique. La directive européenne sur le droit d’auteur de 2019 prévoit des exceptions pour la fouille de textes et de données, technique qui peut servir à analyser de grands ensembles de contenus. Les titulaires de droits peuvent toutefois s’opposer à certains usages, notamment lorsqu’ils ont expressément réservé leurs droits.

L’application pratique de cette possibilité d’opposition reste complexe à l’ère des données massives. Comment un auteur signale-t-il efficacement son refus ? Comment une entreprise prouve-t-elle l’origine et le statut juridique de milliards de fichiers ? Et que se passe-t-il lorsqu’un jeu de données a été compilé dans plusieurs pays, à partir de contenus publiés sur des plateformes mondiales ?

Le règlement européen sur l’intelligence artificielle, l’AI Act, est entré en vigueur en août 2024. Il prévoit notamment des obligations spécifiques pour les fournisseurs de modèles d’IA à usage général, dont le respect de la législation européenne sur le droit d’auteur et la publication d’un résumé suffisamment détaillé du contenu utilisé pour l’entraînement. Ces obligations ne s’appliquent pas toutes immédiatement, et elles ne créent pas à elles seules une réponse à chaque litige de propriété intellectuelle.

Ce qu’il faut surveiller après l’affaire Ortiz

La décision finale dans cette procédure sera suivie bien au-delà du monde de l’illustration. Si les tribunaux reconnaissent largement les arguments des artistes, les entreprises d’IA pourraient devoir revoir leurs jeux de données, négocier des licences ou documenter davantage leurs sources. Si elles obtiennent une interprétation favorable de l’entraînement, les créateurs devront chercher d’autres voies de protection, par le contrat, la technologie, la négociation collective ou de nouvelles règles législatives.

La transparence sera un point déterminant. Sans information sur les contenus utilisés pour entraîner un modèle, un artiste peut difficilement savoir si son travail est concerné, encore moins faire valoir ses droits. Les mécanismes de retrait, de marquage des œuvres et de licence collective font partie des pistes discutées, mais leur efficacité dépendra de leur adoption réelle par les plateformes et les studios.

L’affaire rappelle enfin qu’une image de fiction, même associée à un personnage aussi identifiable que Doctor Strange, repose sur une chaîne de métiers créatifs. Le droit devra trouver un équilibre entre l’expérimentation technologique et la capacité des auteurs à contrôler l’usage de leurs œuvres. C’est cette question, bien plus qu’une coiffure de cinéma, qui pourrait redessiner les règles de la création à l’ère de l’IA générative.

Questions fréquentes

Quel est le lien entre Karla Ortiz et Doctor Strange ?

Karla Ortiz est une concept artist ayant contribué à l’esthétique associée à Doctor Strange pour le cinéma. Son rôle dans le débat ne lui donne pas la propriété du personnage ou de chaque élément de son apparence. Il illustre plutôt la place des artistes de préproduction, dont les images originales peuvent être intégrées à des ensembles de données utilisés par des IA.

Le procès de Karla Ortiz porte-t-il sur les cheveux de Doctor Strange ?

Non. Les cheveux de Doctor Strange sont une façon imagée d’aborder le sujet, mais le litige concerne plus largement l’utilisation présumée d’œuvres protégées pour entraîner des modèles d’IA générative. La procédure interroge notamment la reproduction d’illustrations dans les jeux de données et les conditions dans lesquelles ces outils sont ensuite commercialisés.

Une IA peut-elle légalement s’entraîner sur des images protégées par le droit d’auteur ?

La réponse dépend du pays, de la manière dont les images ont été obtenues, des licences applicables et des exceptions prévues par la loi. Aux États-Unis, les tribunaux examinent notamment l’argument du fair use au cas par cas. En Europe, des règles sur la fouille de textes et de données existent, avec la possibilité pour les titulaires de droits de réserver certains usages.

Le style d’un artiste est-il protégé par le droit d’auteur ?

Un style général n’est habituellement pas protégé de la même manière qu’une œuvre précise. En revanche, une illustration originale bénéficie d’une protection et une image générée peut soulever un problème si elle reprend des éléments originaux identifiables d’une œuvre déterminée. Les demandes invitant à imiter un artiste vivant soulèvent aussi des enjeux éthiques, économiques et de réputation.

Pourquoi l’IA générative inquiète-t-elle les métiers du cinéma et de l’animation ?

Ces outils peuvent accélérer certaines étapes de préparation visuelle et réduire le volume de tâches confiées à des prestataires. Les inquiétudes concernent les commandes, les revenus, l’attribution des œuvres et la transparence sur les données qui ont servi à entraîner les modèles. Une perturbation des emplois peut prendre plusieurs formes, de la transformation des métiers à la diminution de certaines missions.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Dossier judiciaire Andersen, McKernan et Ortiz contre Stability AI et autres défendeurswww.courtlistener.com/docket/66732129/andersen-v-stability-ai-inc
  2. Statement on AI Training, déclaration de créateurs sur l’entraînement des IAwww.aitrainingstatement.org
  3. Bureau américain du droit d’auteur, travaux et rapports sur l’intelligence artificiellewww.copyright.gov/ai
  4. Directive européenne 2019/790 sur le droit d’auteur dans le marché unique numériqueeur-lex.europa.eu/eli/dir/2019/790/oj
  5. Règlement européen sur l’intelligence artificielle, AI Acteur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1689/oj