Meta accusé d’avoir entraîné Llama avec des livres piratés, ce que dit la plainte
De nouveaux documents judiciaires visent Meta pour l’entraînement de ses modèles Llama à partir d’œuvres protégées. Des auteurs et la comédienne Sarah Silverman mettent en cause l’usage présumé de Library Genesis, tandis que Meta conteste les faits et invoque le droit américain du fair use.

Le conflit entre l’intelligence artificielle générative et le droit d’auteur se joue aussi dans les coulisses des entreprises technologiques. Le 8 janvier 2025, de nouveaux documents ont été déposés devant un tribunal californien dans une procédure visant Meta. Ils relancent une question devenue centrale pour l’ensemble du secteur : peut-on entraîner un modèle d’IA sur des livres protégés par le droit d’auteur sans demander l’accord de leurs auteurs ni les rémunérer ?
Les plaignants sont les romanciers américains Richard Kadrey et Christopher Golden, ainsi que la comédienne Sarah Silverman. Ils reprochent à Meta d’avoir utilisé leurs œuvres sans autorisation et sans compensation dans l’entraînement de ses modèles de langage Llama. Meta rejette ces accusations. À ce stade, il s’agit donc d’allégations soumises à la justice, et non d’une décision établissant la responsabilité de l’entreprise.
Ce que reprochent les auteurs à Meta
Les documents déposés le 8 janvier placent au cœur du dossier Library Genesis, plus souvent appelé LibGen. Cette plateforme est présentée dans la plainte comme un vaste répertoire donnant accès à des livres et à des articles, dont beaucoup sont protégés par le droit d’auteur et diffusés sans l’autorisation de leurs ayants droit.
D’après les éléments cités dans la procédure, Meta aurait téléchargé des œuvres issues de ce répertoire afin de constituer des données d’entraînement pour Llama. Les plaignants soutiennent que l’utilisation de ces textes ne serait pas un simple incident technique : elle participerait directement à la création et à l’amélioration des modèles d’IA générative de Meta.
La plainte évoque également des échanges internes. Certains salariés auraient exprimé des réserves sur l’utilisation de LibGen, notamment en raison du risque réglementaire et de l’effet qu’une telle révélation pourrait avoir sur la position de Meta face aux autorités. Les documents affirment aussi que Mark Zuckerberg aurait approuvé l’emploi de cette base de données pour l’entraînement des modèles Llama.
Ces affirmations sont contestées par Meta. Elles devront être examinées dans le cadre de la procédure, avec les éléments produits par chaque partie et l’appréciation du juge.
Pourquoi Library Genesis est au centre du litige
LibGen est depuis longtemps au centre de conflits avec le monde de l’édition scientifique et littéraire. La base rassemble, selon les chiffres cités dans le dossier, environ 33 millions de livres et 84 millions d’articles accessibles en ligne. Une telle abondance en fait une ressource potentiellement très attractive pour qui cherche à réunir rapidement de très grands volumes de textes.
Mais la quantité ne règle pas la question des droits. Le fait qu’un fichier soit facilement accessible sur internet ne signifie pas qu’il peut être copié, redistribué ou exploité pour développer un service commercial. C’est précisément la distinction que cherchent à rappeler les auteurs : une disponibilité publique apparente n’équivaudrait pas à une autorisation.
LibGen avait déjà été visé par des groupes d’édition en 2023. Selon les éléments rappelés dans la plainte, une décision de justice américaine rendue en septembre 2024 a conduit au blocage de la plateforme et à une condamnation financière de 30 millions d’euros contre ses créateurs. Cette procédure distincte ne tranche pas la responsabilité éventuelle de Meta, mais elle alourdit l’enjeu autour de l’origine des données que l’entreprise aurait employées.
| Date | Événement | Importance dans le dossier |
|---|---|---|
| 2023 | Une première plainte vise Meta sur des accusations comparables liées à l’entraînement de l’IA. | Le contentieux entre les auteurs et l’entreprise est déjà engagé. |
| 2023 | Des groupes d’édition portent plainte contre Library Genesis. | LibGen est identifié comme une plateforme liée à la diffusion de contenus protégés. |
| Septembre 2024 | Une décision américaine vise LibGen, avec blocage de la plateforme et condamnation financière de 30 millions d’euros selon le dossier. | Le statut et les pratiques de la base de données deviennent un élément important du débat. |
| 8 janvier 2025 | De nouveaux documents sont déposés dans la procédure contre Meta. | Les plaignants détaillent leurs accusations concernant les données d’entraînement de Llama. |
Comment des livres peuvent-ils servir à entraîner une IA ?
Un grand modèle de langage, ou LLM, apprend à repérer des régularités dans d’immenses quantités de texte. Pendant cette phase d’entraînement, le système décompose les documents en fragments, puis ajuste progressivement ses paramètres afin de prédire le mot, ou la séquence de mots, la plus probable dans un contexte donné.
L’objectif n’est pas, en principe, de stocker une bibliothèque consultable comme le ferait une base de données classique. Le modèle construit plutôt des représentations statistiques du langage : grammaire, vocabulaire, associations entre idées, styles de rédaction ou structures narratives. C’est cette capacité qui permet ensuite à un outil de répondre à une question, résumer un texte, écrire du code ou produire un brouillon.
Cette explication technique ne répond toutefois pas à la question juridique. Pour les titulaires de droits, l’enjeu est en amont : leurs œuvres ont-elles été copiées pour alimenter l’entraînement ? Si oui, cette copie a-t-elle été autorisée, rémunérée ou couverte par une exception légale ? Et quel effet cette pratique peut-elle avoir sur le marché des livres, des licences et du travail créatif ?
Dans le cas de Llama, les plaignants ne se contentent pas de critiquer le principe général de l’entraînement sur des textes. Ils soutiennent que les œuvres auraient été obtenues par l’intermédiaire d’un répertoire de contenus piratés, sans consentement des auteurs concernés.
La défense de Meta : absence de preuve et fair use
Meta avance deux lignes de défense rapportées dans les documents judiciaires. La première est factuelle : ses avocats affirment qu’il n’existerait pas de preuve établissant que des données issues de LibGen ont servi à entraîner les modèles d’IA concernés.
La seconde est juridique. Meta invoque le fair use, une notion du droit américain parfois traduite par « usage loyal » ou « usage raisonnable ». Ce mécanisme peut, dans certaines circonstances, autoriser l’utilisation d’une œuvre protégée sans demander l’accord de son titulaire. Il ne constitue pas une permission générale et automatique : son application dépend toujours de l’analyse d’un tribunal.
Aux États-Unis, les juges examinent habituellement quatre grands critères :
- la finalité et le caractère de l’usage, notamment sa dimension commerciale ou transformative ;
- la nature de l’œuvre protégée ;
- la quantité et l’importance de la partie utilisée ;
- l’effet de cet usage sur le marché potentiel de l’œuvre originale.
Les entreprises d’IA invoquent fréquemment le caractère transformateur de l’entraînement. Leur argument est que le modèle ne remplace pas un livre par une copie identique, mais apprend des propriétés générales du langage afin de produire de nouvelles réponses. Les créateurs répondent que la copie initiale de leurs œuvres reste déterminante, et que l’apparition de systèmes capables de générer du texte peut affecter leurs possibilités de rémunération et de licence.
Ces deux arguments peuvent être soulevés en parallèle sans constituer, en eux-mêmes, un aveu. Meta peut soutenir qu’aucune utilisation de LibGen n’est démontrée et faire valoir, alternativement, que l’usage serait légal s’il devait être retenu.
Les deux lectures du dossier judiciaire
Ce que soutiennent les plaignants
- Meta aurait obtenu des œuvres protégées via Library Genesis pour entraîner Llama.
- Les auteurs n’auraient ni autorisé cet usage ni reçu de compensation.
- Des échanges internes signaleraient des inquiétudes sur les risques liés à LibGen.
- Mark Zuckerberg aurait approuvé l’usage de cette base de données, selon les documents déposés.
Ce que répond Meta
- L’entreprise affirme qu’aucune preuve ne démontre l’utilisation de LibGen pour l’entraînement.
- Ses avocats contestent l’existence d’une violation du droit d’auteur.
- Meta invoque le fair use américain comme argument juridique alternatif.
- La qualification des faits et la légalité des pratiques restent à trancher par le tribunal.
Une procédure qui s’inscrit dans un contentieux plus ancien
Cette séquence judiciaire ne part pas de zéro. Une première plainte contre Meta avait été déposée en 2023 pour des accusations similaires. Le juge fédéral californien Vince Chhabria avait alors rejeté la demande à ce stade de la procédure. Les nouveaux documents déposés en janvier 2025 montrent que la bataille juridique se poursuit autour des données mobilisées pour entraîner les modèles.
La distinction entre le rejet d’une demande et une validation générale des pratiques mises en cause est importante. Dans les contentieux technologiques complexes, une procédure peut évoluer au rythme des plaintes modifiées, des mémoires déposés par les avocats, des documents communiqués et des décisions intermédiaires du tribunal. Chaque étape peut affiner les arguments, sans préjuger du jugement final.
Le cas Meta s’insère également dans une vague de litiges visant plusieurs acteurs de l’IA générative, dont OpenAI. Auteurs, artistes, médias et ayants droit cherchent à savoir si leurs créations ont été exploitées pour constituer les gigantesques corpus nécessaires au développement des modèles modernes.
Quels risques Meta pourrait-il encourir ?
Si les accusations étaient retenues, Meta pourrait notamment faire face à des demandes de dommages et intérêts ou à des injonctions. Une injonction peut imposer de modifier certaines pratiques, de cesser un usage particulier ou de revoir la manière dont des données sont sélectionnées et documentées pour l’entraînement d’un modèle.
L’enjeu est également économique et réputationnel. Les grands laboratoires d’IA ont besoin de volumes considérables de textes, d’images, de code et d’autres contenus pour construire leurs systèmes. Si les tribunaux imposent des conditions plus strictes de licence, de traçabilité ou de retrait des œuvres, le coût de l’entraînement pourrait augmenter et les pratiques de collecte de données devraient évoluer.
Pour les auteurs, le procès dépasse la situation de trois plaignants. Il porte sur la possibilité de négocier une rémunération, de donner ou de refuser son consentement, et d’obtenir une visibilité sur l’utilisation d’une œuvre dans les systèmes d’IA. La demande de règles plus claires vise donc autant les relations entre créateurs et plateformes que la transparence des entreprises sur leurs jeux de données.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois
La première question sera probatoire : les plaignants parviendront-ils à démontrer que Meta a effectivement utilisé des fichiers provenant de LibGen pour entraîner Llama ? Les échanges internes et les documents techniques seront décisifs pour distinguer les soupçons, les intentions et les usages effectivement mis en œuvre.
La deuxième question sera juridique : si l’utilisation d’œuvres protégées est établie, un tribunal considérera-t-il qu’elle relève du fair use ? La réponse pourrait dépendre de l’origine des données, de la nature de l’entraînement, de la finalité commerciale des modèles et de l’impact économique éventuel sur les auteurs.
Enfin, cette affaire rappelle que la compétition sur l’IA ne se limite pas à la puissance de calcul ou aux performances des modèles. Elle concerne aussi les conditions d’accès à la matière première de ces systèmes : les œuvres humaines. À mesure que les modèles génératifs gagnent en importance, la définition d’un cadre acceptable pour les données d’entraînement devient l’un des dossiers les plus structurants du secteur.
Questions fréquentes
Pourquoi Meta est-il poursuivi par Sarah Silverman et des auteurs ?
Sarah Silverman, Richard Kadrey et Christopher Golden accusent Meta d’avoir utilisé certaines de leurs œuvres protégées sans autorisation ni rémunération pour entraîner ses modèles Llama. Les nouveaux documents déposés le 8 janvier 2025 mettent particulièrement en cause l’usage présumé de fichiers provenant de Library Genesis, ou LibGen.
Qu’est-ce que Library Genesis, aussi appelé LibGen ?
Library Genesis est un vaste répertoire en ligne qui regroupe des millions de livres et d’articles. Le dossier évoque environ 33 millions de livres et 84 millions d’articles. La plateforme est associée à la diffusion non autorisée de contenus protégés, ce qui explique son rôle central dans les accusations portées contre Meta.
Meta reconnaît-il avoir entraîné Llama avec des livres piratés ?
Non. Dans les documents présentés au tribunal, Meta affirme qu’aucune preuve n’établit l’utilisation de données issues de LibGen pour entraîner ses modèles d’IA. L’entreprise conteste donc les faits allégués. La justice devra examiner les pièces produites par les plaignants et les arguments de défense avant toute décision sur le fond.
Qu’est-ce que le fair use invoqué par Meta ?
Le fair use est une doctrine du droit américain qui peut autoriser, dans certains cas précis, l’utilisation d’une œuvre protégée sans accord préalable. Un juge évalue notamment la finalité de l’usage, la nature de l’œuvre, la quantité utilisée et l’effet sur son marché. Il ne s’agit pas d’une exemption automatique pour l’IA.
Cette plainte peut-elle changer les règles de l’IA générative ?
Elle pourrait contribuer à clarifier les limites de l’entraînement des modèles sur des œuvres protégées. Si les tribunaux imposent davantage de transparence, de licences ou de compensations, les entreprises d’IA pourraient devoir revoir leurs méthodes de collecte et de documentation des données. Mais aucune décision définitive n’a encore été rendue dans cette affaire.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Dossier judiciaire Kadrey et autres c. Meta Platforms, Inc., CourtListenerwww.courtlistener.com/docket/67019315/kadrey-v-meta-platforms-inc
- U.S. Copyright Office, travaux sur le droit d’auteur et l’intelligence artificiellewww.copyright.gov/ai
- Meta, informations officielles sur les modèles Llamawww.llama.com



