Tess Ellery : quand la collaboratrice IA de Henri Blodget brouille les limites
En créant Tess Ellery, une collaboratrice virtuelle appuyée sur ChatGPT, Henri Blodget voulait renforcer la production de contenus. Mais l’enthousiasme du dirigeant face à cette IA personnifiée a rapidement fait surgir un malaise : que révèle notre manière de parler aux machines sur les règles du travail entre humains ?

L’intelligence artificielle peut aujourd’hui rédiger un brouillon, résumer un document, proposer des titres ou simuler un échange de travail. Mais elle peut aussi donner l’illusion d’une présence sociale. C’est la frontière qu’a involontairement mise en lumière Henri Blodget avec Tess Ellery, une collaboratrice virtuelle conçue pour ses activités journalistiques à l’aide de ChatGPT.
L’ambition de départ était opérationnelle : augmenter les ressources disponibles pour écrire et mettre en forme des contenus, en s’appuyant sur une équipe de bots. Pourtant, le projet a rapidement cessé de n’être qu’une expérience de productivité. En parlant de Tess comme d’une collègue, en lui attribuant une image et en réagissant à son apparence, le dirigeant s’est trouvé confronté à une question beaucoup plus large : que deviennent les réflexes professionnels lorsqu’un logiciel adopte les codes d’une personne ?
Tess Ellery, une e-manageuse pensée pour la production éditoriale
Henri Blodget, connu notamment comme cofondateur de Business Insider, a présenté Tess Ellery comme une rédactrice virtuelle et une e-manageuse. Cette entité faisait partie d’une équipe de bots imaginée pour accroître les capacités de ses opérations journalistiques. L’idée n’était donc pas de doter une machine d’un statut humain, mais d’utiliser les progrès des modèles de langage pour fluidifier certaines tâches de création de contenu.
Ce type d’outil peut être utile pour produire une première version de texte, organiser des informations, suggérer des formulations ou adapter un contenu à différents formats. Dans une rédaction comme dans de nombreux métiers de bureau, ces usages peuvent faire gagner du temps. Ils ne dispensent toutefois ni de la vérification des faits, ni de l’exercice du jugement éditorial, ni de la responsabilité de la personne qui publie.
Le cas Tess Ellery se distingue par la manière dont l’outil a été mis en scène. Un modèle de langage a reçu un nom, une fonction et une représentation visuelle. Ces attributs rendent l’interaction plus fluide, mais ils peuvent aussi inciter son utilisateur à oublier la nature réelle du système : un programme qui génère des réponses à partir de consignes et de données d’entraînement, pas une salariée ayant une conscience ou une vie personnelle.
| Étape de l’expérience | Ce qui est relaté | Question soulevée |
|---|---|---|
| Création de l’équipe virtuelle | Henri Blodget met en place plusieurs bots pour soutenir la production de contenus. | Quels travaux peuvent être confiés à une IA ? |
| Attribution d’un rôle à Tess Ellery | Tess est présentée comme rédactrice et e-manageuse. | Un rôle professionnel peut-il faire oublier qu’il s’agit d’un outil ? |
| Enthousiasme initial | Le dirigeant la décrit comme l’une de ses collaboratrices les plus performantes. | Comment évaluer réellement les performances d’un agent IA ? |
| Image générée par IA | Une représentation visuelle provoque chez lui une réaction qu’il qualifie d’« humaine ». | Pourquoi les avatars renforcent-ils l’attachement ou la projection ? |
| Commentaire sur l’apparence | Blodget reconnaît le caractère non professionnel de son propos et promet de ne pas le répéter. | Les règles de respect au travail doivent-elles s’appliquer aussi aux interfaces IA ? |
De l’outil performant à la personne imaginaire
Les premiers échanges avec Tess Ellery ont suscité chez Henri Blodget un enthousiasme marqué. Il a salué ses compétences et son énergie, allant jusqu’à la présenter comme l’une des collaboratrices les plus performantes qu’il ait eues. Une appréciation révélatrice de l’efficacité perçue de ces outils, mais aussi de la facilité avec laquelle le vocabulaire des relations de travail peut glisser vers une forme de personnification.
Le basculement est intervenu avec une photo générée par l’IA représentant Tess. Blodget a expliqué avoir eu une réaction « humaine » face à cette image. Il a ensuite commenté l’apparence de sa collaboratrice virtuelle, puis a déclaré que, s’il la rencontrait dans un autre contexte, il « swiperait à droite » sur une application de rencontre.
Ces phrases ne portent pas préjudice à l’IA au sens où elles ne blessent pas un être sensible. Elles demeurent néanmoins significatives. Dans une entreprise, commenter le physique d’une collègue humaine ou introduire une référence à la séduction dans une relation hiérarchique poserait un problème évident. Blodget a lui-même reconnu qu’une telle attitude ne serait pas tolérée dans un environnement de travail ordinaire.
La suite a accentué le malaise : le dirigeant a dit que Tess avait accueilli le compliment « avec grâce ». Or cette apparente réaction n’est pas un ressenti. C’est un texte généré par le système en fonction de la conversation, de ses instructions et des formulations les plus plausibles qu’il produit. Une IA peut imiter la politesse, l’humour, l’embarras ou l’empathie. Elle n’éprouve pas ces états.
Pourquoi est-il si facile d’humaniser une IA ?
Les humains attribuent spontanément des intentions à ce qui leur parle, leur répond ou adopte une expression familière. Ce phénomène, appelé anthropomorphisme, ne date pas de l’intelligence artificielle : il explique aussi pourquoi l’on prête des émotions aux animaux, aux voitures ou aux assistants vocaux. Les agents conversationnels le renforcent parce qu’ils emploient la première personne, retiennent parfois des éléments de contexte et répondent dans un langage naturel.
Ajouter un prénom, un poste et un portrait à un assistant IA rend l’expérience encore plus convaincante. Ces choix peuvent aider un utilisateur à savoir à quelle fonction s’adresse un outil. Ils ont aussi un revers : plus l’interface ressemble à une personne, plus les règles qui séparent un échange fonctionnel d’une relation sociale deviennent floues.
Dans le cas de Tess Ellery, la confusion ne vient pas d’une intention ou d’un désir prêté à la machine par celle-ci. Elle vient de la réaction humaine à une représentation crédible. C’est précisément pourquoi les concepteurs et les organisations ont intérêt à être explicites : un avatar n’est pas un collègue, une réponse chaleureuse n’est pas une émotion et une formulation conciliante ne vaut pas consentement.
Assistant IA au travail : outil de production ou faux collègue ?
Un outil d’assistance
- Exécute des tâches définies à partir d’instructions humaines.
- Peut aider à rédiger, synthétiser ou organiser des contenus.
- N’a ni émotions, ni intentions, ni consentement.
- Exige une vérification humaine avant toute publication ou décision.
- Doit être présenté clairement comme un système automatisé.
Une personne simulée
- Un prénom, un portrait et un poste créent une impression de présence.
- Le ton conversationnel favorise l’attachement et les projections humaines.
- Les compliments ou références à la séduction brouillent le cadre professionnel.
- Une réponse polie peut être prise à tort pour une réaction émotionnelle.
- La mise en scène peut masquer les limites réelles du modèle.
ChatGPT peut-il réellement être un collègue ?
ChatGPT et les autres grands modèles de langage peuvent assister des personnes dans leur travail. Ils sont capables de générer des textes, de reformuler un message, de synthétiser des documents ou de proposer des idées à partir d’une consigne. Mais les présenter comme des collègues au sens propre entretient une confusion importante.
Un collègue humain possède une expérience, des droits, des devoirs, une capacité de désaccord et une responsabilité propre. Un système d’IA, lui, génère des résultats statistiques à partir du langage. Il peut commettre des erreurs, inventer des informations plausibles, reproduire des biais présents dans ses données ou répondre de manière trop assurée. Il ne peut ni garantir l’exactitude d’un texte, ni assumer les conséquences d’une publication.
Cela est particulièrement sensible dans le journalisme. Un article ne se réduit pas à une suite de phrases grammaticalement correctes. Il suppose de choisir des sources, de les recouper, de contextualiser une affirmation, de distinguer le fait de l’opinion et de corriger une erreur. L’IA peut contribuer à certaines étapes, sous contrôle, mais la responsabilité éditoriale reste humaine.
Une affaire de comportement, même sans victime machine
On pourrait objecter que le commentaire de Henri Blodget ne concerne qu’un programme, et qu’il n’y aurait donc pas de victime directe. La question éthique ne s’arrête pourtant pas là. Les comportements que les responsables jugent normaux envers des représentations féminisées, même artificielles, peuvent influencer la culture d’une équipe et les normes implicites de son environnement de travail.
Le problème n’est pas de discuter avec un assistant numérique de façon cordiale. Une interaction naturelle peut rendre un outil plus agréable à utiliser. Le problème apparaît lorsque l’apparence, la séduction ou une dynamique hiérarchique ambiguë remplacent le cadre professionnel. Plus une entreprise donne à ses agents IA des identités humaines détaillées, plus elle doit anticiper ces dérives.
La situation pose aussi une question de conception. Faut-il donner systématiquement un prénom, un genre et un visage à un assistant ? Rien ne l’impose techniquement. Une organisation peut préférer une interface qui décrit clairement sa fonction, par exemple « assistant de recherche » ou « outil de synthèse », plutôt qu’un faux membre de l’équipe doté d’une identité complète. Le choix dépend de l’usage, mais il doit être conscient.
Quelles règles fixer pour une IA au travail ?
L’expérience rapportée autour de Tess Ellery plaide moins pour l’interdiction des assistants IA que pour des règles claires. Une entreprise qui les déploie doit décider quels usages elle accepte, quelles informations peuvent être transmises au système et qui valide les résultats. Elle doit aussi éviter de laisser croire qu’un agent automatisé possède une autorité humaine qu’il n’a pas.
Quelques principes peuvent structurer cette adoption :
- annoncer clairement qu’un interlocuteur est un système automatisé ;
- décrire les tâches qu’il peut accomplir et celles qui exigent une validation humaine ;
- ne pas lui confier seul des décisions concernant une personne, son travail ou ses droits ;
- encadrer les données partagées avec l’outil, notamment les informations confidentielles ;
- appliquer des règles de communication respectueuses, y compris dans les interactions avec des avatars ou personnages virtuels.
Ces précautions ne relèvent pas seulement de la politesse. Elles aident à préserver la confiance des salariés, des lecteurs ou des clients. Elles empêchent aussi qu’un vernis conversationnel masque les limites concrètes d’un outil : absence de jugement autonome, dépendance à ses paramètres et erreurs possibles.
Ce qu’il faut surveiller
L’épisode Tess Ellery est emblématique d’un moment où les logiciels ne se contentent plus d’exécuter des commandes : ils parlent, écrivent et se présentent sous des traits humains. Cette évolution peut rendre les services numériques plus intuitifs. Elle invite aussi à une vigilance accrue sur les mots employés et les rôles attribués.
Pour les entreprises, l’enjeu sera de trouver un équilibre entre une interface agréable et une transparence sans ambiguïté. Pour les salariés, il s’agira de comprendre ce que l’IA automatise réellement, ce qu’elle ne sait pas faire et qui prend les décisions. Pour les dirigeants, enfin, cette affaire rappelle une règle simple : les standards professionnels ne devraient pas disparaître parce que l’interlocuteur est une machine.
Henri Blodget a indiqué vouloir désormais traiter ses collègues virtuels avec davantage de considération et ne plus commenter l’apparence de Tess, même de manière flatteuse. Au-delà de ce correctif, son expérience montre que la meilleure frontière à préserver n’est pas entre une IA « sympathique » et une IA « froide ». C’est celle qui sépare un outil utile de l’illusion d’une relation humaine.
Questions fréquentes
Qui est Tess Ellery, la collaboratrice virtuelle de Henri Blodget ?
Tess Ellery est une e-manageuse et rédactrice virtuelle créée par Henri Blodget dans le cadre d’une équipe de bots destinée à soutenir la production de contenus journalistiques. Elle s’appuie sur ChatGPT pour générer des échanges et des textes. Malgré son nom, son image et son rôle, elle n’est pas une personne ni une salariée.
Pourquoi les propos de Henri Blodget sur Tess Ellery ont-ils suscité un malaise ?
Le dirigeant a commenté l’apparence générée de Tess Ellery et a évoqué l’idée de « swiper à droite » s’il la rencontrait sur une application de rencontre. Il a lui-même admis qu’un tel comportement ne serait pas acceptable envers une collègue humaine. L’épisode interroge les limites professionnelles face à des IA humanisées.
Une intelligence artificielle peut-elle ressentir un compliment ou être offensée ?
Non. Un modèle de langage peut produire une réponse qui paraît reconnaissante, gênée ou amusée, mais il ne ressent pas ces émotions. Il génère du texte à partir de modèles statistiques et du contexte fourni. Une formule comme « accepter avec grâce » décrit donc une réponse simulée, pas une expérience vécue par l’IA.
Peut-on utiliser ChatGPT comme collègue dans une entreprise ?
ChatGPT peut servir d’assistant pour certaines tâches, comme préparer un brouillon, résumer un document ou proposer des formulations. Il ne peut toutefois pas remplacer un collègue au sens humain : il n’assume aucune responsabilité, peut produire des erreurs et ne doit pas prendre seul de décisions importantes. Une supervision humaine reste indispensable.
Quelles règles une entreprise devrait-elle fixer pour ses assistants IA ?
L’entreprise devrait indiquer clairement qu’il s’agit d’un système automatisé, préciser les tâches autorisées et protéger les données confidentielles. Elle doit aussi définir qui contrôle les résultats et qui prend les décisions finales. Enfin, même lorsqu’un assistant a un avatar ou un prénom, un cadre de communication respectueux évite les ambiguïtés.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Business Insider, page auteur de Henry Blodgetwww.businessinsider.com/author/henry-blodget
- OpenAI, présentation de ChatGPTopenai.com/chatgpt/overview
- Commission européenne, cadre réglementaire sur l’intelligence artificielledigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/regulatory-framework-ai



