Culture et médias

Fable veut recréer les scènes perdues d’Orson Welles, sans les droits

Fable, startup soutenue par l’Alexa Fund d’Amazon, annonce un projet de reconstitution des 43 minutes manquantes de *The Magnificent Ambersons*. La société ne possède pas les droits du film d’Orson Welles, et l’initiative provoque déjà un débat sur l’authenticité, le droit et la place de l’IA au cinéma.

Bobines de film incomplètes devant une station de montage numérique évoquant une reconstitution par IA
Illustration : Actu.ai

Au 7 septembre 2025, l’un des projets les plus déroutants de l’IA appliquée au cinéma ne concerne ni une nouvelle franchise ni une série originale. Fable, une startup connue pour ses outils de création animée par instructions textuelles, veut s’attaquer aux séquences perdues de The Magnificent Ambersons, le grand film inachevé d’Orson Welles. L’ambition affichée est de reconstituer 43 minutes absentes de la version connue du public.

La proposition frappe par son paradoxe. Elle s’appuie sur un film dont l’aura tient précisément à ce qui a disparu, alors que Fable n’a pas obtenu les droits nécessaires pour l’exploiter. Le projet est donc, à ce stade, moins une restauration qu’une démonstration des capacités que la jeune entreprise entend développer pour raconter des œuvres longues et complexes avec l’IA.

Fable, une startup d’animation qui vise plus grand

Fable développe une plateforme permettant de produire des dessins animés à partir de prompts, ces consignes rédigées en langage courant adressées à un système d’IA. L’utilisateur décrit une situation, des personnages ou une action, puis l’outil aide à générer une séquence animée. L’entreprise commence avec ses propres propriétés intellectuelles, une précaution importante dans un secteur où les personnages et univers connus sont protégés.

La société a été soutenue par l’Alexa Fund, le fonds d’investissement d’Amazon consacré aux technologies liées à l’assistant vocal et à l’intelligence artificielle. Cette relation explique qu’elle soit souvent présentée comme une startup soutenue par Amazon. Elle ne signifie pas pour autant qu’Amazon produit le projet, le diffuse ou en garantit la légitimité artistique et juridique.

Fable a déjà attiré l’attention pour des expérimentations controversées, notamment autour d’épisodes non autorisés de South Park. Son projet autour de Welles s’inscrit dans une stratégie plus large : montrer qu’une IA ne peut pas seulement fabriquer de courts extraits isolés, mais aussi conserver une continuité narrative sur une durée plus importante. À terme, l’entreprise envisage de travailler avec des propriétés intellectuelles d’Hollywood.

Pourquoi The Magnificent Ambersons reste un film si particulier

Sorti en 1942, The Magnificent Ambersons est le deuxième long-métrage d’Orson Welles après Citizen Kane. Adapté du roman de Booth Tarkington, le film suit le déclin d’une grande famille américaine à l’heure des transformations industrielles et sociales. Il est depuis longtemps considéré comme une œuvre majeure, mais aussi comme l’un des grands regrets de l’histoire du cinéma.

Le problème vient de son montage. La vision de Welles a été lourdement modifiée par le studio RKO, qui a coupé des séquences importantes et changé la fin. Une partie du matériau supprimé a disparu. Parmi les éléments régulièrement évoqués figure un plan-séquence d’environ quatre minutes, perdu avec d’autres scènes. Les estimations du volume total de séquences absentes varient selon le périmètre retenu, mais Fable formule son objectif autour de 43 minutes à recréer.

Cette absence nourrit une fascination durable. Les cinéphiles ne cherchent pas seulement des minutes de film supplémentaires : ils cherchent à comprendre ce qu’aurait été le rythme, l’atmosphère et l’intention dramatique de la version voulue par Welles. C’est ce désir de compléter une œuvre amputée qui rend l’idée séduisante, mais aussi particulièrement risquée.

ÉlémentCe que le projet annonce ou ce que l’on sait du film
Film concernéThe Magnificent Ambersons, réalisé par Orson Welles et sorti en 1942
Partie visée par Fable43 minutes de séquences manquantes à reconstituer
État des images originalesLes séquences perdues ne sont pas présentées comme ayant été retrouvées
Direction du projetLe cinéaste Brian Rose doit diriger la reconstruction
Droits d’exploitationFable ne les avait pas obtenus au moment de l’annonce

La distinction est décisive : retrouver une bobine disparue et restaurer son image relève de la conservation du patrimoine. Inventer de nouvelles images à partir de documents, de scénarios, de photographies ou d’hypothèses relève de la reconstitution. L’IA peut donner à cette seconde démarche une apparence convaincante, sans transformer pour autant les images générées en archives retrouvées.

Comment Fable compte reconstituer les scènes absentes

Pour ce projet, Fable prévoit d’utiliser un nouveau modèle d’IA présenté comme capable de générer des récits longs et complexes. L’objectif ne consiste donc pas uniquement à fabriquer une série de plans ressemblant aux années 1940. Il faudrait aussi organiser les scènes dans une progression narrative compatible avec le film, reconstituer des dialogues, des mouvements d’acteurs, des décors et des raccords crédibles avec les passages conservés.

La méthode envisagée mêlerait outils numériques et tournage plus classique. Des acteurs contemporains pourraient interpréter de nouvelles scènes, avant que leur apparence soit modifiée numériquement pour évoquer la distribution d’origine. Cette approche hybride permettrait d’obtenir des gestes et une mise en espace physiques, puis de les faire passer à travers une couche de transformation numérique.

Brian Rose doit diriger l’opération. Le réalisateur travaille depuis cinq ans à une reconstruction numérique de la vision originale de Welles. Cette expérience apporte au projet une connaissance approfondie du film et de ses zones manquantes. Elle ne résout toutefois pas le problème central : personne ne peut vérifier chaque choix de jeu, de cadrage, de montage ou d’intonation que Welles aurait effectivement retenu.

Une IA générative ne consulte pas une mémoire cachée du film. Elle produit des propositions à partir des informations et des modèles qui lui sont fournis. Même lorsque le résultat paraît fidèle à une époque ou à une esthétique, il reste une interprétation contemporaine guidée par des données, des choix humains et des probabilités de génération.

Des droits absents, une succession non consultée

L’obstacle le plus immédiat est juridique. Fable n’a pas acquis les droits nécessaires sur The Magnificent Ambersons. Son projet ne peut donc pas être présenté comme une version officielle du film. L’entreprise le décrit avant tout comme une expérimentation technologique, ce qui ne fait pas disparaître les questions de propriété intellectuelle dès lors qu’il s’agit de réemployer une œuvre, ses personnages et l’apparence de ses interprètes.

La succession d’Orson Welles n’avait pas été contactée avant l’annonce. Son représentant, David Reeder, a dénoncé une démarche qui lui semblait davantage conçue pour créer de la publicité que pour honorer l’héritage du cinéaste. Cette critique dépasse la seule question de l’autorisation : elle porte aussi sur la méthode. Annoncer une résurrection numérique d’un auteur majeur sans échanger avec les détenteurs de son héritage revient, pour ses défenseurs, à traiter une œuvre comme une matière première disponible.

Le terme de « fan fiction » prend ici tout son sens. Dans son usage courant, il désigne une création produite par des admirateurs à partir d’un univers existant, sans prétendre être une suite officielle. Appliqué à Welles, il souligne le statut ambigu de la démarche : elle peut s’inspirer très étroitement de son œuvre, sans pouvoir affirmer qu’elle restitue sa volonté.

Restauration d’un film ou reconstitution générée ?

Restaurer une œuvre

  • S’appuie sur des images, sons ou éléments originaux retrouvés.
  • Cherche à préserver le travail réellement réalisé par les auteurs.
  • Peut réparer ou stabiliser un matériau existant sans inventer de scènes.
  • Relève de la conservation et de la transmission du patrimoine.

Reconstituer avec l’IA

  • Produit de nouvelles images à partir d’archives et d’hypothèses.
  • Interprète les intentions supposées du réalisateur et de son équipe.
  • Peut intégrer des acteurs contemporains et des transformations numériques.
  • Doit être présenté comme une création nouvelle, non comme une archive retrouvée.

Peut-on recréer l’intention d’un cinéaste avec l’IA ?

Le débat ne porte pas seulement sur la qualité technique des images. Une reconstitution pourrait reproduire certains signes immédiatement reconnaissables du cinéma de Welles : profondeur de champ, mouvements de caméra, compositions élaborées ou contrastes dramatiques. Mais le style d’un réalisateur ne se limite pas à une collection de codes visuels. Il comprend aussi des décisions précises sur le rythme, les silences, la direction des acteurs et le sens donné à chaque coupe.

La difficulté est encore plus grande pour The Magnificent Ambersons, car sa version mutilée est devenue partie intégrante de son histoire. La frustration des scènes perdues nourrit sa légende. Produire une version synthétique pourrait satisfaire la curiosité du public, tout en créant une confusion entre ce qui relève des archives, des travaux de Brian Rose et des inventions de l’IA.

L’IA peut néanmoins avoir une utilité culturelle si elle est employée avec transparence. Elle peut aider à visualiser une hypothèse de mise en scène, à fabriquer une maquette de travail ou à rendre perceptible au public l’ampleur de ce qui a été perdu. Dans ce cadre, elle ne remplace pas les archives : elle devient un outil d’interprétation, comparable à une reconstitution muséale ou à une étude audiovisuelle.

Un coup d’éclat révélateur des ambitions de l’IA créative

Le choix d’Orson Welles n’est pas anodin pour Fable. The Magnificent Ambersons est à la fois prestigieux, incomplet et entouré d’un récit historique puissant. Il fournit un terrain idéal pour montrer la promesse d’une IA narrative : compléter ce que les méthodes traditionnelles ne peuvent plus restaurer faute de matériau disponible.

Mais c’est aussi une opération de communication très efficace. Une plateforme qui génère des dessins animés à partir de prompts devient plus visible lorsqu’elle affirme pouvoir s’approcher d’un monument du septième art. En ciblant une œuvre hollywoodienne connue, Fable met en scène son ambition de passer de créations originales à des univers déjà établis.

Cette ambition rencontre une limite structurelle. Plus une œuvre est célèbre, plus les droits, les ayants droit, les attentes des admirateurs et les enjeux de réputation sont importants. La capacité à générer des images ne vaut pas autorisation de les exploiter. Elle ne suffit pas non plus à obtenir l’adhésion des personnes chargées de préserver une œuvre.

Ce qu’il faut surveiller

La première question sera celle d’un éventuel accord avec les détenteurs des droits. Sans lui, le projet restera une démonstration technique ou une forme de création non officielle, sans possibilité de se présenter comme une restauration autorisée. La position de la succession Welles pèsera donc lourdement sur son avenir.

La deuxième concerne la transparence. Si une reconstitution devait voir le jour, le public devrait pouvoir distinguer clairement les plans originaux, les éléments documentés et les séquences générées. Cette séparation serait une condition minimale pour respecter à la fois l’histoire du film et l’intelligence des spectateurs.

Enfin, l’affaire Fable pourrait servir de test pour tout un secteur. De nombreux films, séries et œuvres inachevées suscitent le désir d’être complétés. L’IA rend ce geste techniquement plus accessible. Reste à décider dans quelles conditions cette puissance doit servir la mémoire des œuvres, et à partir de quel moment elle transforme leur héritage en simple matériau de génération.

Questions fréquentes

Fable a-t-elle les droits pour recréer The Magnificent Ambersons ?

Non. Au moment de l’annonce, Fable n’avait pas obtenu les droits nécessaires sur le film d’Orson Welles. Le projet est donc présenté comme une expérimentation technologique et non comme une restauration officielle. Une diffusion commerciale ou une présentation comme version autorisée supposerait un accord avec les détenteurs des droits concernés.

Pourquoi manque-t-il des scènes dans The Magnificent Ambersons ?

Le film a été fortement remonté par le studio RKO après sa réalisation. Des séquences importantes ont été retirées et une fin différente a été ajoutée, altérant la vision d’Orson Welles. Une partie du matériau supprimé a ensuite disparu, ce qui explique la réputation de chef-d’œuvre mutilé attachée au long-métrage depuis 1942.

Une IA peut-elle vraiment restaurer le film d’Orson Welles ?

L’IA ne peut pas restaurer des images qui n’existent plus dans les archives disponibles. Elle peut proposer une reconstitution en générant de nouveaux plans à partir de documents, de descriptions et de choix artistiques contemporains. Le résultat peut paraître cohérent, mais il ne constitue pas une séquence authentiquement filmée ou validée par Orson Welles.

Pourquoi parle-t-on de fan fiction pour le projet de Fable ?

L’expression souligne qu’il s’agit d’une interprétation non officielle d’une œuvre existante. Fable entend imaginer les séquences manquantes sans disposer, à ce stade, des droits du film ni de l’accord de la succession Welles. Le terme rappelle donc la frontière entre hommage créatif, démonstration technique et continuation autorisée.

Quel est le rôle d’Amazon dans le projet de Fable ?

Fable a reçu le soutien de l’Alexa Fund, le fonds d’investissement d’Amazon consacré aux technologies liées à l’intelligence artificielle. Cette participation explique l’association entre les deux entreprises, mais elle ne signifie pas qu’Amazon réalise le projet, détient les droits sur le film ou approuve la reconstitution envisagée.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. TechCrunch, couverture du projet de reconstitution de Fabletechcrunch.com
  2. Fable, site officiel de la plateforme de création audiovisuelle par IAwww.fable.app
  3. The Criterion Collection, ressources sur The Magnificent Ambersonswww.criterion.com