Culture et médias

Amazon soutient un projet d’IA pour recréer la fin perdue d’Orson Welles

La start-up Fable, soutenue par Amazon, veut reconstituer les 43 minutes retirées de *La Splendeur des Amberson*, le film d’Orson Welles mutilé par son studio en 1942. Le projet mêle tournage avec des acteurs, décors 3D et IA, mais il se heurte aux droits du film et à l’opposition de la fille du cinéaste.

Atelier de restauration montrant des images de film anciennes et une reconstitution numérique de décor.
Illustration : Actu.ai

Plus de quatre-vingts ans après sa sortie, La Splendeur des Amberson reste l’un des grands films fantômes de l’histoire du cinéma. On peut voir sa version sortie en salles, admirer des séquences qui portent la signature d’Orson Welles, mais pas la totalité du film qu’il avait conçu. La start-up Fable, présentée comme soutenue par Amazon, entend s’attaquer à cette absence : recréer, à l’aide de l’intelligence artificielle et de procédés de tournage classiques, les 43 minutes écartées par le studio RKO.

L’ambition est spectaculaire, mais elle ne doit pas être confondue avec la découverte d’une bobine perdue. Il ne s’agit pas de restaurer des images originales retrouvées dans une archive. Fable veut produire une reconstitution contemporaine, fondée sur les éléments connus du film, les documents de travail et des outils capables de recréer l’apparence des interprètes disparus. À la date du 13 octobre 2025, le projet n’a pas reçu les autorisations des détenteurs des droits et suscite déjà une vive contestation dans l’entourage du réalisateur.

Pourquoi La Splendeur des Amberson est-il un film inachevé ?

Adapté du roman de Booth Tarkington, La Splendeur des Amberson est le deuxième long métrage réalisé par Orson Welles après Citizen Kane. Le film raconte le déclin d’une riche famille américaine, les Amberson, au moment où les transformations économiques et l’essor de l’automobile bouleversent leur monde. C’est aussi, dans sa version imaginée par Welles, une œuvre plus sombre que celle finalement exploitée par RKO.

À l’origine, le montage devait durer environ 2 h 11. Les producteurs de RKO, qui disposaient du contrôle final sur le film, ont imposé une réduction massive. La version sortie en salles a été ramenée à 1 h 28, soit une coupe de 43 minutes. Des scènes ont été supprimées, des raccords ont été modifiés et la conclusion a été remaniée. La fin dramatique conçue par Welles a ainsi été remplacée par une issue plus conciliante, souvent décrite comme un happy end.

Cette histoire explique le statut si particulier du film. Il ne manque pas seulement quelques plans ou une scène isolée : l’architecture émotionnelle de l’œuvre, son rythme et le sens de sa dernière partie ont été affectés par les choix du studio. Les éléments retirés n’ont jamais été retrouvés sous la forme de rushes exploitables.

Éléments du filmMontage envisagé par Orson WellesVersion diffusée par RKO
Durée approximative2 h 111 h 28
Écart de durée43 minutes retirées
ConclusionDramatiqueModifiée vers une fin plus heureuse
Contrôle du montage finalVision du réalisateurDécision des producteurs de RKO

Ce que Fable veut réellement fabriquer avec l’IA

Fable ne propose pas de faire apparaître miraculeusement les pellicules disparues. La société entend plutôt combiner des techniques de production traditionnelles avec son outil d’IA, Showrunner. Le principe annoncé consiste à tourner certaines séquences avec de vrais acteurs, puis à utiliser l’intelligence artificielle pour superposer les visages des acteurs d’origine sur les nouveaux interprètes.

Cette méthode cherche à conserver une continuité visuelle avec le film de 1942. Elle pose toutefois une limite essentielle : les gestes, les regards, le jeu et la mise en scène de ces nouvelles scènes ne seront pas ceux que les acteurs avaient enregistrés sous la direction de Welles. L’IA peut contribuer à reproduire une apparence, à ajuster un visage ou à générer des éléments d’image. Elle ne redonne pas accès à une performance filmée qui a disparu.

L’enjeu est donc autant technique qu’artistique. Pour être crédible, une telle reconstitution devrait retrouver les décors, les costumes, les cadres, les mouvements de caméra, le montage et la lumière du film, tout en respectant ce que les archives permettent réellement d’affirmer. Or plus les images originales sont absentes, plus chaque choix de reconstitution devient une interprétation.

Fable présente son projet comme une tentative de faire exister ces 43 minutes afin que le public puisse s’interroger sur ce qu’aurait été la version complète. Son dirigeant, Edward Saatchi, a précisé que l’objectif n’était pas de commercialiser cette séquence reconstituée. Cela ne lève pas pour autant les questions de droit ni celles liées à l’intégrité d’une œuvre aussi importante.

Brian Rose, un travail préparatoire déjà considérable

Le projet s’appuie sur le travail de Brian Rose, réalisateur qui s’est consacré depuis longtemps aux parties manquantes de La Splendeur des Amberson. Son apport ne se limite pas à une appréciation générale de l’œuvre : il a déjà entrepris une reconstruction numérique de 30 000 images manquantes du film et créé des décors sous forme de modèles 3D.

Ces matériaux doivent aider à replacer les personnages dans les espaces imaginés pour le tournage. Les photos prises sur le plateau, le scénario détaillé et les notes archivées d’Orson Welles servent de repères pour reconstruire les lieux et déduire la position des caméras. Ce patient travail documentaire est particulièrement important dans un projet assisté par IA : un outil peut générer des images très rapidement, mais il ne peut pas, à lui seul, établir ce qui correspond effectivement aux intentions d’un réalisateur.

La méthode envisagée met ainsi en lumière une réalité souvent masquée par les démonstrations d’IA générative. La technologie ne remplace pas l’enquête sur les archives. Elle dépend au contraire de la qualité des références fournies, des décisions humaines prises avant et après la génération, et de la transparence sur ce qui relève d’un document historique ou d’une recréation.

Retrouver le film ou le reconstituer ?

Une copie originale retrouvée

  • Contiendrait les images réellement tournées sous la direction d’Orson Welles.
  • Préserverait le jeu et les mouvements des acteurs du film de 1942.
  • Relèverait d’un travail de restauration et de conservation.
  • N’existe pas pour les 43 minutes manquantes à ce stade.

Le projet de Fable

  • Créerait de nouvelles images à partir de documents et de références connues.
  • Prévoit des acteurs contemporains avec des visages originaux superposés par IA.
  • S’appuierait sur les recherches, les décors 3D et les reconstructions de Brian Rose.
  • Devrait être présenté comme une interprétation, non comme des rushes retrouvés.

Une reconstitution n’est pas une version retrouvée

La promesse du projet tient dans cette frontière, qu’il faudra rendre très lisible au public. Si la reconstitution se présente comme un complément fabriqué en 2025, elle peut nourrir une discussion sur les pertes de l’histoire du cinéma. Si elle est reçue comme la « vraie » fin d’Orson Welles, le risque de confusion devient beaucoup plus grand.

Le cas des Amberson est particulièrement sensible parce que les coupes imposées par RKO font partie de la légende de Welles. Reconstituer la matière supprimée revient inévitablement à proposer une réponse à une question restée ouverte pendant des décennies : jusqu’où peut-on aller pour réparer, a posteriori, une décision de studio qui a privé un cinéaste du contrôle de son film ?

Les droits du film constituent le premier obstacle

Avant même le débat esthétique, Fable doit résoudre un problème concret : celui des droits. Depuis la disparition de RKO, les droits liés à La Splendeur des Amberson se sont répartis entre plusieurs entreprises. Selon les informations connues au 13 octobre 2025, Warner Bros. Discovery et Concord détiennent ces droits, et aucune autorisation n’a été accordée au projet de Fable.

Cette absence d’accord est déterminante. Recréer les personnages, l’univers visuel, le scénario ou la voix d’un film ne relève pas seulement d’une expérimentation technique. Le droit d’auteur et les droits d’exploitation encadrent la possibilité de diffuser, adapter ou transformer une œuvre. Le fait que Fable ne prévoie pas de commercialiser les 43 minutes ne suffit pas à écarter ces enjeux.

Les droits sur les œuvres anciennes peuvent être complexes, car plusieurs titulaires peuvent intervenir selon les pays et les éléments concernés : film, scénario, interprétations, musique ou images de référence. Ici, la clarification de la chaîne des droits est une condition préalable à toute présentation publique légitime de la reconstitution.

La colère de Beatrice Welles et la question de l’intégrité artistique

Le projet se heurte également à l’opposition de Beatrice Welles, fille d’Orson Welles. Dans une publication sur Instagram, elle s’est dite « en colère et dégoûtée » par l’initiative. Sa réaction renvoie à une inquiétude profonde : voir l’héritage d’un cinéaste, qui n’a réalisé que 13 films, prolongé par une technologie et des équipes auxquelles il n’a évidemment jamais donné son accord.

Son objection ne porte pas seulement sur la propriété juridique. Elle interroge le rapport culturel aux artistes disparus. Une image de synthèse peut désormais imiter un visage, prolonger une voix ou intégrer un interprète dans une scène nouvelle. Mais l’existence de cette capacité ne répond pas à la question de savoir si elle devrait être employée, ni dans quelles conditions elle respecterait l’auteur et son œuvre.

Pour les défenseurs d’une reconstitution, l’intérêt réside dans la possibilité de visualiser une version que l’histoire industrielle du cinéma a empêché de voir. Pour les critiques, une telle démarche risque d’attribuer à Welles des images et des choix dont il n’est pas l’auteur. La documentation utilisée, le niveau d’incertitude et la manière de présenter le résultat seraient donc aussi importants que la qualité des effets visuels.

Pourquoi l’IA rend ce projet envisageable en 2025

Les progrès rapides des outils de génération vidéo expliquent pourquoi un projet longtemps impensable paraît désormais techniquement accessible. L’exemple de Sora 2, développé par OpenAI, est cité comme le signe d’une accélération des capacités de l’IA à produire et modifier des séquences animées. Des tâches autrefois réservées à des équipes entières d’effets visuels peuvent progressivement être assistées par des modèles capables de manipuler l’image.

Pour autant, une vidéo convaincante ne suffit pas à résoudre les difficultés d’un long métrage classique. Le cinéma de Welles repose notamment sur la composition des plans, le rythme du montage et les relations entre les personnages. Reproduire des visages sur de nouveaux acteurs est une opération visible, mais elle n’est qu’une partie de l’ensemble. La cohérence dramatique et la fidélité au matériau historique sont plus difficiles à mesurer par un logiciel.

Le projet de Fable illustre ainsi un possible nouvel usage de l’IA dans le patrimoine culturel : non plus seulement restaurer, indexer ou coloriser des archives, mais tenter de compléter ce qui manque. Cette possibilité donne aux institutions, aux ayants droit et aux spectateurs une responsabilité nouvelle : distinguer la conservation du passé de sa simulation.

Ce qu’il faut surveiller avant toute projection

La première question reste juridique. Sans accord de Warner Bros. Discovery et de Concord, l’ambition de Fable ne peut pas devenir une diffusion autorisée. La seconde concerne la position de la famille Welles et la place qui lui serait donnée dans un éventuel processus de validation ou de présentation.

Il faudra aussi observer la méthode de transparence choisie par les porteurs du projet. Une reconstitution responsable devrait identifier explicitement les scènes créées, expliquer les sources ayant servi à les concevoir et signaler les zones où les archives ne permettent pas de trancher. Ce cadre ne réduirait pas l’intérêt de l’expérience, mais éviterait de transformer une hypothèse technologique en faux document historique.

L’affaire des Amberson dépasse donc le seul cas d’Orson Welles. Elle pose une question qui va se multiplier à mesure que les outils d’IA progressent : quand une œuvre inachevée peut être prolongée par des images nouvelles, qui décide de ce qui mérite d’être vu, et sous quel nom cette création doit-elle être présentée ?

Questions fréquentes

Quelle est la fin perdue de *La Splendeur des Amberson* ?

Le film d’Orson Welles devait initialement durer environ 2 h 11. RKO l’a ramené à 1 h 28, supprimant 43 minutes et modifiant notamment sa conclusion dramatique. Les séquences originales retirées n’ont pas été retrouvées sous une forme exploitable. Fable souhaite donc en proposer une reconstitution, et non une restauration de pellicules existantes.

Comment Fable veut-elle recréer Orson Welles avec l’intelligence artificielle ?

Fable prévoit de tourner de nouvelles séquences avec de vrais acteurs, puis d’utiliser son outil Showrunner pour superposer les visages des interprètes d’origine. Le projet doit aussi s’appuyer sur des décors modélisés en 3D, des photos de tournage, le scénario détaillé et les notes archivées de Welles afin de retrouver l’univers du film.

Amazon produit-il une nouvelle version de *La Splendeur des Amberson* ?

Le projet est porté par Fable, une start-up présentée comme soutenue par Amazon. À la date du 13 octobre 2025, il ne s’agit pas d’une version autorisée ou annoncée comme diffusée par Amazon. Fable n’a pas obtenu l’accord de Warner Bros. Discovery et de Concord, détenteurs de droits liés au film.

Pourquoi Beatrice Welles s’oppose-t-elle au projet de Fable ?

Beatrice Welles, fille du réalisateur, a fait part de sa colère dans une publication Instagram, se disant « en colère et dégoûtée ». Son opposition traduit la crainte qu’une IA prolonge ou modifie l’œuvre de son père sans son approbation. Elle soulève aussi la question de l’intégrité artistique d’un réalisateur disparu.

Une reconstitution par IA peut-elle être considérée comme un film d’Orson Welles ?

Non, elle ne peut pas être assimilée aux images que Welles a effectivement tournées. Une telle reconstitution peut s’inspirer de son scénario, de ses notes et de documents de plateau, mais les plans, les performances et les effets créés aujourd’hui sont nouveaux. Sa valeur dépendra donc de sa fidélité documentaire et de la transparence sur ses limites.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Fable, présentation de l’outil Showrunnerwww.showrunner.xyz
  2. The Hollywood Reporter, actualités cinéma et intelligence artificiellewww.hollywoodreporter.com
  3. The Criterion Collection, fiche de La Splendeur des Ambersonwww.criterion.com
  4. Warner Bros. Discovery, informations institutionnelleswbd.com