Régulation et éthique

Droit d’auteur et IA : pourquoi les créateurs britanniques rejettent la réforme

Paul McCartney, Elton John et Thom Yorke font partie des créateurs opposés au projet britannique sur l’IA et le droit d’auteur. Au cœur du conflit : un mécanisme qui autoriserait l’exploitation d’œuvres protégées pour entraîner des modèles, à moins que leurs titulaires n’aient explicitement exprimé leur refus.

Un musicien examine une partition face à un ordinateur symbolisant l’entraînement des IA sur des œuvres protégées.
Illustration : Actu.ai

Le débat britannique sur l’intelligence artificielle ne porte pas seulement sur des lignes de code ou sur la compétitivité des entreprises technologiques. Il touche directement à la manière dont une chanson, un livre, une photographie ou une illustration peuvent être utilisés pour entraîner des modèles génératifs. Le 25 février 2025, dernier jour d’une consultation publique lancée par le gouvernement, des figures de la musique telles que Paul McCartney, Elton John et Thom Yorke dénoncent une réforme qu’elles estiment dangereuse pour les droits des créateurs.

Le point le plus contesté est simple dans son principe, mais considérable dans ses conséquences : les entreprises d’IA pourraient utiliser des œuvres protégées par le droit d’auteur pour l’entraînement de leurs systèmes, y compris à des fins commerciales, sauf si les titulaires de droits ont exprimé leur opposition. Pour les artistes, auteurs et producteurs, cette logique inverse le rapport de force habituel. Au lieu de demander une autorisation avant d’exploiter une œuvre, les entreprises pourraient avancer tant que son créateur n’a pas réussi à dire non.

Ce que le gouvernement britannique met en consultation

La consultation, ouverte en décembre 2024, s’inscrit dans une question devenue centrale dans de nombreux pays : comment concilier la protection de la création et le développement de l’IA ? Pour apprendre à générer du texte, de la musique, des images ou du code, les modèles ont besoin d’analyser d’immenses volumes de contenus. Or une part importante de ces contenus est protégée par le droit d’auteur.

Au Royaume-Uni, le droit en vigueur autorise déjà certaines opérations de fouille de textes et de données, aussi appelée text and data mining. Mais l’exception existante est limitée : elle vise la recherche non commerciale et suppose un accès licite aux contenus. L’idée soumise à consultation serait d’élargir cette possibilité à des usages commerciaux, tout en donnant aux détenteurs de droits la possibilité de réserver leurs œuvres.

SujetRègles britanniques en vigueurPiste soumise à consultation en 2025
Fouille de textes et de donnéesPossible dans un cadre de recherche non commerciale, sous conditionsPourrait être étendue à des finalités commerciales
Œuvres protégéesL’utilisation commerciale nécessite en principe une autorisation ou une licenceL’utilisation serait envisagée sauf opposition du titulaire des droits
Choix du créateurLe droit d’auteur constitue le point de départ de la protectionLe créateur devrait pouvoir réserver ses droits par un mécanisme de retrait
TransparenceLes modalités d’entraînement des modèles sont souvent peu visiblesLe gouvernement explore des obligations de transparence accrues pour les développeurs d’IA

Le gouvernement présente cette piste comme une manière de réduire l’incertitude juridique, d’encourager l’innovation et de préserver un contrôle pour les titulaires de droits. Mais les créateurs ne contestent pas seulement les détails techniques du dispositif. Ils contestent son principe : pour eux, la règle devrait rester l’autorisation préalable, accompagnée d’une rémunération négociée lorsque l’œuvre sert à développer un produit commercial.

Pourquoi l’option de retrait inquiète les artistes

L’expression « droit de réserve » peut sembler protectrice. Elle signifie qu’un auteur, un musicien ou un éditeur serait en mesure d’indiquer que son œuvre ne doit pas être utilisée pour entraîner une IA. Dans les faits, les opposants à la réforme estiment que cette solution fait peser sur les créateurs une charge disproportionnée.

La première difficulté est celle de l’échelle. Une personne qui a publié plusieurs albums, des centaines de photos ou des milliers de pages ne peut pas forcément identifier, déclarer et surveiller chaque œuvre sur toutes les plateformes où elle circule. La difficulté est encore plus grande pour les artistes émergents et les indépendants, qui ne disposent pas d’équipes juridiques ou techniques comparables à celles des grandes maisons de disques, agences ou éditeurs.

La deuxième difficulté concerne la forme de ce refus. Pour qu’un système de retrait fonctionne, il faut qu’il existe des règles claires : où l’opposition doit-elle être signalée ? Dans les métadonnées d’un fichier, sur un site, dans un registre ? Comment les entreprises d’IA doivent-elles détecter ce signal ? Et que se passe-t-il lorsqu’une œuvre a été copiée ou redistribuée par des tiers sans ces informations ? La consultation reconnaît elle-même la nécessité de solutions techniquement réalisables.

Enfin, les créateurs soulignent un problème de transparence. Si une entreprise ne dit pas quelles bases de données et quels contenus ont servi à entraîner son modèle, un auteur peut difficilement savoir si son œuvre a été utilisée. Dans ces conditions, le droit de retrait risque, selon eux, de rester théorique : il permettrait de s’opposer à un usage futur, sans fournir les moyens de vérifier les usages déjà intervenus.

Paul McCartney, Elton John et Thom Yorke défendent le consentement

La mobilisation de musiciens célèbres rend visible une inquiétude partagée dans l’ensemble des industries créatives. Paul McCartney redoute que les musiciens soient dépouillés de droits essentiels si leur travail peut être absorbé par des systèmes d’IA sans accord ni rémunération. Elton John plaide, lui aussi, pour des règles qui permettent aux créateurs de conserver la maîtrise de leur travail. Thom Yorke s’inscrit dans cette contestation collective d’un cadre jugé trop favorable aux entreprises technologiques.

Leur position ne revient pas nécessairement à réclamer l’interdiction de toute IA dans la musique. Les outils algorithmiques sont déjà présents dans la production, le mixage, la recommandation ou la restauration sonore. Le désaccord porte sur l’utilisation d’un répertoire humain existant comme matière première d’un système commercial, sans mécanisme d’autorisation clair.

Pour les artistes, une œuvre ne se réduit pas à un fichier disponible en ligne. Elle représente du temps de travail, une compétence, un investissement financier et, souvent, une source de revenus durable. Les droits d’auteur permettent notamment d’organiser la reconnaissance de la paternité d’une œuvre et la rémunération de certaines utilisations. Fragiliser ce cadre pourrait donc affecter la capacité de nombreux créateurs à vivre de leur activité.

Entraîner une IA n’est pas la même chose que copier une chanson

Le débat est parfois brouillé par une idée simplificatrice : une IA entraînée sur de la musique serait automatiquement une machine à plagier. La réalité est plus complexe. Lors de l’entraînement, un modèle statistique analyse des régularités dans de très grandes quantités de données. Il ne fonctionne pas, en principe, comme une bibliothèque qui restituerait mot pour mot chaque fichier consulté.

Cela ne clôt pas la question du droit d’auteur. D’une part, la phase d’entraînement peut impliquer la réalisation de copies techniques d’œuvres protégées. D’autre part, les résultats produits par un modèle peuvent, dans certains cas, être très proches de contenus existants. Enfin, même sans reproduction identifiable d’une chanson particulière, les créateurs estiment que l’exploitation massive de leurs catalogues a une valeur économique qui ne peut être considérée comme gratuite.

Cette distinction est importante : il y a au moins deux débats juridiques et économiques distincts. Le premier concerne le droit de copier et d’analyser des œuvres pendant l’entraînement. Le second concerne les contenus générés ensuite et leur éventuelle ressemblance avec des œuvres protégées. La proposition britannique vise avant tout le premier sujet, même si ses effets pourraient se faire sentir sur l’ensemble de la chaîne de création.

Deux visions opposées de l’entraînement des IA

Approche envisagée par le gouvernement

  • Faciliter l’accès légal aux contenus pour développer l’IA.
  • Étendre la fouille de données à des usages commerciaux.
  • Laisser aux titulaires la possibilité de réserver leurs droits.
  • Chercher un cadre plus lisible pour les entreprises comme pour les créateurs.

Demandes des créateurs

  • Conserver l’autorisation préalable comme règle de base.
  • Obtenir une rémunération pour l’usage des œuvres à l’entraînement.
  • Imposer une transparence exploitable sur les jeux de données.
  • Éviter que le retrait repose sur une surveillance individuelle permanente.

Un choix économique autant que culturel

Le gouvernement britannique cherche à éviter que l’incertitude sur les données d’entraînement ne freine le développement des entreprises d’IA au Royaume-Uni. Les développeurs demandent en effet des règles lisibles, qui leur permettent de savoir dans quelles conditions ils peuvent accéder à des contenus et bâtir des modèles compétitifs.

Les secteurs culturels rappellent toutefois qu’ils constituent eux aussi une économie fondée sur l’investissement et la propriété intellectuelle. Musique enregistrée, édition, audiovisuel, presse, photographie, jeux vidéo et arts visuels reposent sur des milliers de créateurs, d’intermédiaires et de petites structures. Si les œuvres peuvent servir gratuitement à l’entraînement de produits commerciaux, les opposants craignent une concentration de la valeur au profit des entreprises qui possèdent les capacités de calcul et les modèles.

La question de la rémunération est donc décisive. Un système de licences pourrait permettre à des développeurs d’IA d’accéder légalement à certains répertoires, en contrepartie d’une rémunération des ayants droit. Mais construire un tel système à grande échelle soulève des difficultés pratiques : identifier les titulaires, partager les revenus, traiter les œuvres comportant plusieurs ayants droit et déterminer la valeur d’usages qui portent sur des volumes considérables de contenus.

Le Royaume-Uni tente de trouver une voie après un précédent abandon

La prudence actuelle du gouvernement s’explique aussi par un précédent. Une proposition britannique antérieure visant à élargir largement l’exception de fouille de textes et de données avait suscité une forte opposition du monde créatif. Elle avait finalement été abandonnée en 2023. La consultation ouverte fin 2024 marque donc une nouvelle tentative de définir un équilibre plus acceptable.

Cette fois, l’exécutif met en avant une combinaison de trois éléments : une exception permettant la fouille de données, un mécanisme de réservation des droits pour les créateurs et davantage de transparence de la part des entreprises d’IA. Pour ses détracteurs, le problème demeure entier si la réservation devient la condition nécessaire pour être protégé. Ils préfèrent un modèle dans lequel les détenteurs de droits conservent par défaut la possibilité d’accepter, de refuser ou de négocier.

Le Royaume-Uni n’est pas seul face à ce dilemme. Les régimes de droit d’auteur doivent tous composer avec une technologie transfrontalière : un modèle peut être développé dans un pays, entraîné sur des données collectées dans plusieurs autres, puis proposé à des utilisateurs dans le monde entier. Une règle nationale ne peut donc pas, à elle seule, résoudre toutes les questions de traçabilité et de rémunération.

Ce qu’il faut surveiller après la consultation

La clôture de la consultation du 25 février 2025 ne tranche pas le débat. Elle ouvre une phase d’analyse des réponses du public, des entreprises technologiques, des organisations professionnelles et des titulaires de droits. La manière dont le gouvernement traduira ces contributions en règles concrètes sera déterminante.

Trois points méritent une attention particulière. D’abord, la définition technique du mécanisme de retrait : il devra être simple pour les créateurs et fiable pour les développeurs. Ensuite, le niveau de transparence exigé des entreprises d’IA : sans information suffisante sur les données d’entraînement, le contrôle des droits restera difficile. Enfin, la place accordée aux licences et à la rémunération : c’est elle qui déterminera si l’essor de l’IA générative peut s’appuyer sur un partenariat avec les industries culturelles plutôt que sur un conflit durable.

Pour Paul McCartney, Elton John, Thom Yorke et les autres créateurs mobilisés, l’enjeu dépasse la seule musique. Il s’agit de savoir si l’innovation technologique doit s’adapter aux droits existants, ou si les créateurs devront s’adapter à une nouvelle économie de la donnée. La réponse britannique pourrait devenir un repère important pour d’autres pays confrontés à la même question.

Questions fréquentes

Que propose le gouvernement britannique sur l’IA et le droit d’auteur ?

Le gouvernement consulte sur un cadre qui permettrait la fouille de textes et de données à des fins commerciales pour entraîner des IA. Les titulaires de droits pourraient s’y opposer en réservant leurs œuvres. La proposition explore aussi des obligations de transparence pour les développeurs de modèles d’intelligence artificielle.

Pourquoi Paul McCartney et Elton John s’opposent-ils à cette réforme ?

Paul McCartney et Elton John craignent que les musiciens perdent le contrôle de leurs œuvres si les entreprises d’IA peuvent les utiliser sans accord préalable ni rémunération. Ils contestent surtout une logique où le créateur devrait signaler son refus, plutôt que l’entreprise demander son autorisation avant l’utilisation.

Une IA peut-elle utiliser une chanson protégée par le droit d’auteur ?

La réponse dépend du pays, du type d’usage et des autorisations obtenues. Au Royaume-Uni, l’exception actuelle pour la fouille de textes et de données est limitée à la recherche non commerciale. La consultation de 2025 envisage justement d’élargir le cadre aux usages commerciaux, sous réserve d’un mécanisme d’opposition des ayants droit.

Qu’est-ce que le droit de retrait ou la réservation des droits pour l’IA ?

Il s’agit d’un mécanisme par lequel un auteur, un artiste ou un éditeur indique que ses œuvres ne doivent pas être utilisées pour entraîner un modèle d’IA. Les créateurs y voient une protection insuffisante sans norme technique commune, sans informations précises sur les données employées et sans moyen simple de contrôler le respect de leur refus.

L’entraînement d’une IA est-il forcément du plagiat ?

Non. L’entraînement consiste généralement à analyser de grandes quantités de contenus afin d’en dégager des régularités, et non à stocker une œuvre pour la restituer telle quelle. Mais cela soulève des questions distinctes : la copie d’œuvres pendant l’apprentissage, leur exploitation économique et le risque que certains résultats générés ressemblent trop à des créations existantes.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Gouvernement britannique, consultation Copyright and AIwww.gov.uk/government/consultations/copyright-and-artificial-intelligence
  2. Intellectual Property Office du Royaume-Uniwww.gov.uk/government/organisations/intellectual-property-office
  3. Campagne Make It Fair sur l’IA et les droits des créateursmakeitfair.org