Culture et médias

Fanfictions et IA : pourquoi ChatGPT divise les communautés de fans

Les générateurs de texte bousculent les communautés de fanfictions, fondées sur le partage, l’écriture et la réinterprétation d’univers connus. Le cas de CariGem18, qui a utilisé ChatGPT pour un récit de 75 000 mots, illustre un débat sensible sur la créativité, l’éthique et la place de l’humain.

Une auteure compare un brouillon de fanfiction, des notes manuscrites et un assistant d’écriture sur ordinateur.
Illustration : Actu.ai

Dans les espaces de discussion consacrés aux fanfictions, l’intelligence artificielle ne suscite pas seulement de la curiosité technique. Elle touche à ce qui fait la valeur d’un récit pour ses lecteurs : une voix personnelle, le temps consacré à imaginer une intrigue, le plaisir de prolonger un univers aimé et la relation de confiance entre auteur et communauté. En août 2025, l’arrivée des générateurs de texte dans ces pratiques ravive donc des désaccords bien plus profonds qu’une simple querelle d’outils.

La controverse prend un visage concret avec le témoignage de CariGem18, une auteure qui a intégré ChatGPT à son processus d’écriture. Son projet mêle les univers de Harry Potter et de House of the Dragon. Il a donné naissance à une histoire de 75 000 mots, organisée en 33 chapitres. Les retours qu’elle a reçus ont été majoritairement positifs. Mais la publication a également provoqué des objections virulentes, au point qu’une internaute a assimilé cette utilisation de l’IA à du « plagiat ».

Ce cas ne permet pas, à lui seul, de mesurer l’ampleur de l’usage de l’IA dans tous les fandoms. Il révèle en revanche une fracture nette : pour certains, l’outil ouvre de nouvelles voies pour bâtir des intrigues ; pour d’autres, il fragilise les normes implicites qui font de la fanfiction un échange entre personnes passionnées.

La fanfiction, une création née du partage entre fans

Une fanfiction est un récit écrit par des fans à partir d’un univers, de personnages ou d’une intrigue déjà existants. Il peut s’agir d’imaginer une suite, de raconter un événement sous un autre point de vue, de modifier le destin d’un personnage ou de faire se rencontrer deux mondes fictionnels. Le croisement entre Harry Potter et House of the Dragon réalisé par CariGem18 appartient à cette dernière pratique.

La fanfiction n’est donc pas une création surgie de rien. Son originalité réside souvent dans le regard porté par l’auteur sur une œuvre connue : une relation entre personnages peu explorée, une atmosphère différente, une question morale ou un scénario alternatif. Les lecteurs viennent autant chercher cette interprétation personnelle que retrouver les repères de l’univers qu’ils affectionnent.

Dans beaucoup de communautés, l’écriture et la lecture reposent sur une économie du don : des auteurs publient gratuitement, des lecteurs commentent, recommandent, corrigent parfois des détails et attendent la suite d’une histoire. La reconnaissance ne se mesure pas nécessairement en ventes ou en visibilité professionnelle. Elle se construit dans le dialogue, chapitre après chapitre.

C’est pourquoi l’arrivée d’un générateur de texte ne se résume pas à un gain de productivité. Si un récit est présenté comme le fruit d’un travail individuel alors qu’il a été largement produit avec un outil automatisé, certains lecteurs peuvent avoir le sentiment que le contrat implicite de la communauté a changé sans qu’ils en soient informés.

Le cas CariGem18, 75 000 mots écrits avec l’aide de ChatGPT

L’expérience de CariGem18 montre ce que l’IA générative peut apporter à un auteur désireux d’explorer un projet très long. En utilisant ChatGPT, elle a conçu un récit de 75 000 mots répartis sur 33 chapitres. Cette ampleur est significative dans l’univers des fanfictions, où les histoires au long cours peuvent mobiliser une communauté de lecteurs durant plusieurs semaines ou plusieurs mois.

Les quelques éléments connus permettent de dresser le portrait suivant :

ÉlémentInformation rapportée
AuteureCariGem18
Outil utiliséChatGPT
Univers croisésHarry Potter et House of the Dragon
Longueur du récit75 000 mots
Structure33 chapitres
Réception évoquéeRetours majoritairement positifs

Un assistant conversationnel peut aider à proposer des pistes d’intrigue, reformuler un passage, imaginer des dialogues ou résumer une chronologie complexe. Il produit du texte en prédisant, à partir d’une consigne et du contexte fourni, les suites de mots les plus plausibles. Cette capacité peut accélérer certaines étapes de rédaction, notamment lorsqu’un auteur cherche une variante de scène ou veut dépasser une page blanche.

Mais un total de mots ne dit pas tout d’un processus créatif. Il ne permet pas de savoir quelle part du texte a été proposée directement par l’outil, réécrite, sélectionnée, corrigée ou simplement inspirée par des échanges avec lui. Il ne renseigne pas davantage sur le travail de cohérence nécessaire pour faire tenir ensemble deux univers de fiction aux personnages, aux règles et aux tonalités différentes.

La réaction positive d’une partie des lecteurs montre surtout qu’un public peut se laisser emporter par une histoire sans toujours juger son mode de fabrication. À l’inverse, les critiques rappellent que, dans un fandom, l’origine du texte peut compter autant que le texte lui-même.

Pourquoi l’IA déclenche-t-elle des réactions aussi vives ?

Fah, une auteure de 25 ans, observe que le sujet devient rapidement houleux. Ce constat résume l’intensité d’un débat où se croisent plusieurs préoccupations. Les opposants à l’usage de l’IA ne contestent pas tous la technologie pour les mêmes raisons. Certains craignent une écriture plus uniforme ou moins incarnée. D’autres redoutent une multiplication rapide de textes qui rendrait plus difficile la découverte des récits écrits entièrement par des humains. D’autres encore s’interrogent sur les données et les œuvres ayant contribué à l’entraînement des modèles.

L’accusation de « plagiat » adressée à CariGem18 traduit cette inquiétude, mais il faut distinguer le sens courant du terme de son sens juridique. Dans une discussion en ligne, le mot peut désigner l’impression qu’un auteur s’approprie indûment le travail ou le style d’autrui. Juridiquement, l’analyse dépend de faits précis, des passages concernés, des droits applicables et du pays. Elle ne peut pas être tranchée à partir de la seule mention d’un outil d’IA.

Le malaise exprimé par certains fans est néanmoins réel. Les communautés de fanfictions accordent une grande importance à la démarche : imaginer, écrire, réviser, recevoir des commentaires et progresser. Lorsque l’outil produit en quelques secondes des pages de prose, la question devient : que valorise-t-on exactement, le résultat lu à l’écran, le travail fourni pour le créer, ou les deux ?

Cette opposition ne recouvre pas parfaitement une frontière entre tradition et modernité. Des auteurs peuvent accepter une correction grammaticale automatisée tout en refusant la génération de chapitres complets. D’autres considèrent qu’un dialogue avec une IA reste une forme de création, à condition que l’humain garde la direction artistique et assume le texte publié.

Écrire une fanfiction avec ou sans génération de texte

Usage d’IA assumé

  • Peut accélérer la recherche d’idées et de formulations.
  • Facilite l’exploration de nombreuses pistes narratives.
  • Nécessite de préciser clairement le rôle de l’outil.
  • Peut susciter des réserves sur l’authenticité du récit.
  • Exige une relecture humaine pour préserver cohérence et qualité.

Écriture sans génération

  • Met au premier plan la voix et le cheminement de l’auteur.
  • Correspond aux attentes de lecteurs attachés au travail manuel.
  • Peut demander davantage de temps pour développer un récit long.
  • N’empêche pas l’emploi d’outils de correction ou de documentation.
  • Renforce la lisibilité du processus pour les communautés réticentes à l’IA.

Assistance à l’écriture ou génération du récit : une différence décisive

Le débat gagne en clarté lorsque l’on évite de placer tous les usages dans une même catégorie. Demander à un outil de signaler une répétition n’a pas le même effet que lui confier la rédaction d’une intrigue entière. Entre ces deux extrêmes, il existe de nombreux usages intermédiaires : trouver des noms de chapitres, tester une idée de scène, résumer des notes ou proposer des formulations alternatives.

Pour les lecteurs, la transparence constitue une réponse concrète, sans régler à elle seule tous les désaccords. Indiquer que l’IA a servi à générer des idées, à reformuler certains passages ou à produire une première version permet à chacun de choisir ce qu’il souhaite lire. Cette précision protège aussi l’auteur d’une ambiguïté : il ne laisse pas croire que son processus correspond à des attentes qu’il ne partage pas.

Quelques principes simples peuvent apaiser les échanges :

  • préciser le rôle réel de l’outil dans la note accompagnant le récit ;
  • conserver une relecture humaine attentive, notamment pour vérifier la cohérence et les références à l’univers ;
  • respecter les règles de publication de la plateforme utilisée ;
  • accepter que des lecteurs préfèrent les œuvres rédigées sans génération de texte.

Il ne s’agit pas d’imposer une définition unique de la légitimité artistique. Les fandoms rassemblent des pratiques très diverses, de l’écriture solitaire au travail collectif. En revanche, une information claire évite que le lecteur découvre après coup un usage de l’IA qu’il aurait voulu connaître avant de s’engager dans une histoire de plusieurs dizaines de milliers de mots.

L’IA peut-elle remplacer l’auteur de fanfiction ?

La question est souvent formulée de manière binaire : l’IA remplacerait-elle l’écrivain, ou ne serait-elle qu’un outil sans intérêt ? Dans la pratique, le processus est plus nuancé. Une consigne donnée à un modèle suppose déjà des choix : sélectionner des personnages, définir une situation, demander un ton, accepter ou rejeter une proposition, puis la modifier. Toutefois, le fait d’intervenir dans cette chaîne ne répond pas automatiquement à la critique des lecteurs qui attachent de la valeur à l’écriture humaine elle-même.

Là se trouve le cœur du désaccord. Pour une partie des fans, la fanfiction n’est pas uniquement un produit narratif. C’est aussi la trace d’une personne qui aime suffisamment un univers pour en proposer sa lecture, avec ses maladresses, ses progrès et ses obsessions. Les commentaires adressés à l’auteur prennent alors une dimension particulière : ils ne récompensent pas seulement une intrigue efficace, ils répondent à une intention humaine.

L’IA peut faciliter l’exploration de scénarios très variés, mais elle ne possède ni expérience vécue ni attachement personnel à un personnage. Elle peut imiter des conventions narratives connues, tandis que l’auteur décide de la direction, de la nuance émotionnelle et de ce qu’il souhaite dire. Cette différence n’empêche pas une collaboration entre un humain et un outil. Elle explique pourquoi de nombreux membres des communautés tiennent à ce que la part de chacun soit identifiable.

Le risque le plus souvent évoqué n’est pas nécessairement la disparition immédiate de l’écriture humaine. C’est plutôt une dilution des repères : si des milliers de textes peuvent être produits rapidement sans indication de leur origine, comment les lecteurs distingueront-ils une œuvre conçue, révisée et portée par un auteur d’une production largement automatisée ?

Droit d’auteur : des questions déjà complexes, rendues plus sensibles

Les fanfictions évoluent depuis longtemps dans un environnement juridique délicat. Elles mobilisent des personnages et des univers protégés, même lorsque leurs auteurs les transforment profondément. La situation dépend notamment des règles nationales, de l’usage commercial ou non commercial, des politiques des détenteurs de droits et des circonstances propres à chaque publication.

L’intelligence artificielle ajoute deux niveaux de complexité. Le premier concerne les œuvres et les textes qui ont participé à l’entraînement des modèles. Le second concerne la part d’intervention humaine dans le résultat final. Ces débats dépassent largement la fanfiction et concernent l’ensemble des secteurs de création, de l’illustration à la musique en passant par l’édition.

Pour une communauté de fans, il est important de ne pas confondre toutes ces questions. La reprise d’un univers de fiction, l’accusation de copie d’un texte précis et l’utilisation d’un générateur d’IA sont trois sujets liés, mais distincts. Les discuter avec précision permet d’éviter que le mot « plagiat » ne serve de raccourci à des griefs très différents : manque de transparence, désaccord éthique, inquiétude sur la qualité ou crainte pour les droits des créateurs.

Ce qu’il faut surveiller dans les communautés de fans

Le cas de CariGem18 annonce moins une réponse définitive qu’une phase de négociation collective. Les lecteurs, auteurs et plateformes devront préciser les règles qu’ils jugent souhaitables. Certaines communautés peuvent privilégier l’interdiction de la génération de texte, d’autres choisir l’étiquetage, et d’autres encore accepter l’IA comme un outil parmi d’autres. Le point commun sera la nécessité d’exprimer des attentes compréhensibles.

Dans les mois à venir, plusieurs évolutions seront particulièrement importantes : la manière dont les plateformes encadreront la publication de textes assistés par IA, l’apparition éventuelle de catégories ou d’avertissements dédiés, et la capacité des communautés à débattre sans réduire les auteurs à deux camps irréconciliables.

L’enjeu n’est pas de décider une fois pour toutes si une machine peut écrire. Il est de déterminer quelle place les fans veulent accorder à l’automatisation dans des espaces qui se sont construits autour de la passion, de la discussion et de l’envie de raconter autrement des histoires déjà aimées. Pour préserver cette culture, la transparence et le respect des choix de lecture paraissent plus utiles que les procès d’intention.

Questions fréquentes

Peut-on utiliser ChatGPT pour écrire une fanfiction ?

Techniquement, un outil comme ChatGPT peut proposer des idées, des dialogues, des résumés ou des passages de texte. La question centrale est surtout communautaire et éthique : les règles de la plateforme doivent être respectées, et il est préférable d’indiquer aux lecteurs la place réellement occupée par l’IA dans le processus d’écriture.

Pourquoi les fans refusent-ils les fanfictions écrites avec l’IA ?

Certains lecteurs estiment que la fanfiction vaut autant par la voix, l’effort et la passion de son auteur que par l’histoire elle-même. Ils craignent aussi des textes plus standardisés, une publication automatisée massive et un manque de clarté sur la manière dont les récits ont été produits. Les positions varient néanmoins d’une communauté à l’autre.

Utiliser une IA pour une fanfiction est-ce du plagiat ?

L’utilisation d’une IA ne permet pas, à elle seule, de conclure à un plagiat. Le terme peut exprimer une critique éthique ou un sentiment de dépossession, mais son sens juridique dépend d’éléments précis : textes concernés, ressemblances, droits applicables et contexte de publication. Les fanfictions soulèvent déjà des questions distinctes liées aux univers existants.

Faut-il signaler l’usage d’une IA dans une fanfiction ?

Même lorsqu’aucune règle explicite ne l’impose, le signalement est une pratique de transparence utile. Il peut préciser si l’outil a servi à trouver des idées, à reformuler quelques passages ou à générer une part importante du récit. Les lecteurs disposent ainsi d’une information claire et peuvent choisir leur lecture en connaissance de cause.

Une IA peut-elle remplacer l’auteur d’une fanfiction ?

Une IA peut produire rapidement du texte et proposer des structures narratives, mais elle ne remplace pas automatiquement les choix, l’expérience et l’interprétation d’un auteur. Dans les fandoms, beaucoup de lecteurs recherchent précisément ce regard personnel. L’outil peut assister l’écriture, mais sa place dépend des règles et des valeurs de chaque communauté.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. OpenAI, présentation officielle de ChatGPTopenai.com/chatgpt
  2. Archive of Our Own, conditions d’utilisationarchiveofourown.org/tos
  3. U.S. Copyright Office, initiative et travaux sur l’intelligence artificiellewww.copyright.gov/ai