Culture et médias

Mylène Farmer face à l’IA : « Ne pas devenir l’esclave de cet outil »

À l’occasion de son rôle vocal dans le thriller Dalloway, Mylène Farmer livre une réflexion nuancée sur l’intelligence artificielle. L’artiste reconnaît l’utilité d’outils comme ChatGPT, mais alerte sur la dépendance numérique, l’imposture artistique et la place irremplaçable de l’émotion humaine.

Une chanteuse en studio face à un microphone, entre outils d’IA et scène de concert habitée par le public.
Illustration : Actu.ai

Prêter sa voix à un ordinateur dans un thriller conduit forcément à s’interroger sur ce que les machines font déjà à nos vies. À l’occasion de Dalloway, Mylène Farmer a choisi de ne pas réduire l’intelligence artificielle à une menace abstraite ni à une promesse miraculeuse. Son message est plus simple, et plus exigeant : l’outil peut être utile, à condition que l’humain reste aux commandes.

Lors de son passage au 20 heures de TF1, l’artiste a évoqué une technologie qu’elle juge à la fois fascinante et préoccupante. Elle ne parle pas depuis une position de rejet absolu. Elle dit utiliser parfois ChatGPT pour des questions pratiques. Mais elle place une limite nette entre se servir d’un système numérique et lui déléguer progressivement son jugement, sa créativité ou son attention.

Cette prudence résonne particulièrement dans la musique et la création. Les outils capables de générer du texte, des images, des voix ou des chansons se diffusent rapidement. Ils ouvrent des possibilités d’assistance, mais ils compliquent aussi une question fondamentale : comment reconnaître l’origine d’une œuvre, le travail qui l’a rendue possible et la personne qui doit en recevoir le crédit ?

Une voix d’ordinateur qui nourrit une réflexion très humaine

Dans Dalloway, Mylène Farmer prête sa voix à un ordinateur. Cette expérience de fiction donne un relief particulier à ses propos : l’intelligence artificielle peut imiter une présence, tenir une conversation ou produire une réponse convaincante, sans pour autant vivre ce qu’elle énonce.

C’est le cœur de sa position. L’IA ne doit pas devenir un objet de fascination qui ferait oublier les besoins très concrets auxquels elle répond, ni les effets qu’elle peut entraîner. « Il faut savoir s’en servir et ne pas devenir l’esclave de cet outil », avertit-elle.

La formule vise une dépendance qui ne prend pas forcément la forme d’un usage intensif. Elle peut s’installer lorsque l’on confie systématiquement à un assistant la recherche d’une idée, la rédaction d’un message, la vérification d’une information ou la formulation d’un avis personnel. Dans ces situations, la rapidité est réelle, mais elle peut avoir un coût : moins de recul, moins d’effort critique et parfois moins de confiance dans ses propres capacités.

Ce que Mylène Farmer met en avantCe que cela implique pour les utilisateurs et les créateurs
L’utilité pratique de ChatGPTUn assistant peut aider à répondre à des besoins ponctuels ou à organiser une tâche.
Le risque de dépendanceL’utilisateur doit conserver son jugement, vérifier les réponses et ne pas tout déléguer.
L’importance de l’émotion en scèneLa rencontre entre un artiste et son public ne se résume pas à un contenu généré.
Le danger de l’impostureL’origine d’une création et l’identité de son auteur doivent pouvoir être clairement établies.

Comment l’IA générative produit-elle un texte, une image ou une chanson ?

Pour comprendre l’inquiétude de l’artiste, il faut distinguer l’apparence d’une création et ce que fait réellement un système d’IA générative. Ces outils sont entraînés à repérer des régularités dans de très grandes quantités de données. Ils calculent ensuite, à partir d’une instruction, quelles suites de mots, de sons ou de formes ont le plus de chances de correspondre à la demande.

Un assistant conversationnel peut ainsi produire un texte fluide. Un générateur musical peut proposer une mélodie, une structure de chanson ou une voix synthétique. Le résultat peut surprendre par sa cohérence. Pourtant, le système n’éprouve ni trac, ni joie, ni souvenir, ni intention personnelle. Il ne ressent pas l’émotion qu’il reproduit dans ses formulations ou ses sonorités.

C’est pourquoi Mylène Farmer insiste sur ce que la technique ne restitue pas entièrement dans une relation artistique : « C’est irremplaçable. Il faut être humain avant d’être technologique. » Une chanson enregistrée ou générée peut susciter une émotion chez l’auditeur, mais le concert ajoute une autre dimension. Il y a la présence physique, l’interprétation d’un instant, la réaction d’une salle et l’échange imprévisible entre la scène et le public.

Il ne s’agit pas d’opposer mécaniquement innovation et art. La musique a toujours utilisé des technologies, de l’enregistrement multipiste aux synthétiseurs, des logiciels de composition aux effets numériques. La question est plutôt de savoir si l’outil élargit les moyens d’expression d’un créateur identifié ou s’il brouille l’origine d’une œuvre au point de faire disparaître celles et ceux qui l’ont nourrie.

Pourquoi les artistes redoutent-ils l’imposture ?

La préoccupation la plus forte formulée par Mylène Farmer concerne la confusion entre une production automatisée et une démarche artistique. « Le vrai danger est de faire croire qu’il y a un artiste derrière chaque clavier d’ordinateur », souligne-t-elle.

Cette phrase ne nie pas qu’une personne puisse créer avec un ordinateur. De nombreux musiciens composent, enregistrent et mixent leurs titres avec des outils numériques. La différence tient à la transparence : qui a conçu l’œuvre, qui a pris les décisions artistiques, quelles données ou références ont servi à entraîner le système, et qui assume le résultat ?

Dans l’univers musical, plusieurs risques se superposent :

  • l’utilisation de chansons, de paroles ou d’enregistrements pour entraîner des modèles sans accord clair des ayants droit ;
  • l’imitation d’une voix reconnaissable, susceptible de faire croire qu’un artiste a participé à un titre ;
  • la multiplication de morceaux générés automatiquement, qui peuvent capter de l’attention sur les plateformes sans rémunérer les créateurs dont les œuvres ont nourri l’écosystème ;
  • la difficulté pour le public de distinguer une œuvre humaine, une œuvre assistée par IA et une production entièrement synthétique.

Ces sujets ne concernent pas uniquement les vedettes. Un auteur-compositeur, un interprète, un ingénieur du son ou un musicien de studio peut voir son travail fragilisé si sa contribution devient invisible ou si ses œuvres sont absorbées sans autorisation dans des systèmes commerciaux.

Un débat qui traverse toute l’industrie musicale

La prise de position de Mylène Farmer s’inscrit dans une mobilisation plus large d’artistes et de professionnels de la culture. Certains abordent la montée de l’IA avec humour, à l’image d’Angèle selon les exemples cités dans le débat public. D’autres affichent une opposition plus frontale à certains usages, notamment lorsqu’ils portent sur l’entraînement des modèles ou sur la copie de styles et de voix.

Damon Albarn et Kate Bush figurent parmi les artistes associés à un album de pistes silencieuses conçu pour protester contre les risques que certains projets de réforme du droit d’auteur feraient peser sur les créateurs. Le geste est symbolique, mais son sens est clair : une absence de musique peut aussi signaler ce qui pourrait être perdu si l’exploitation des œuvres n’était plus encadrée.

Le débat ne se résume pas à une opposition entre artistes favorables au progrès et artistes hostiles à la technologie. Beaucoup demandent surtout des règles concrètes : le consentement préalable à l’utilisation des œuvres, une rémunération équitable, la possibilité de savoir quand un contenu a été généré et des recours en cas d’imitation trompeuse.

Cette demande de transparence est aussi celle du public. Un auditeur peut vouloir écouter un morceau conçu avec l’aide d’une IA, à condition de le savoir. Il peut également préférer une interprétation humaine, une voix originale ou une création liée à un musicien précis. Sans indication fiable, ce choix devient difficile.

Outil d’assistance ou substitution trompeuse ?

Une IA au service de la création

  • Elle peut aider à explorer des pistes, structurer une idée ou accomplir une tâche pratique.
  • Un créateur identifié conserve les choix artistiques et la responsabilité du résultat.
  • Le public est informé de la place prise par l’outil dans la production.
  • Les œuvres utilisées pour entraîner les systèmes sont traitées avec consentement et rémunération.

Une IA qui brouille les repères

  • Elle peut donner l’illusion qu’un artiste précis est à l’origine d’un contenu qu’il n’a pas créé.
  • Une voix ou un style reconnaissable peut être imité sans accord de la personne concernée.
  • L’absence d’étiquetage empêche le public de connaître l’origine réelle d’un morceau.
  • La production automatisée peut rendre invisibles les auteurs, interprètes et techniciens.

Streaming : faut-il signaler les morceaux générés par IA ?

Les plateformes de streaming sont au premier plan de cette transformation. Elles accueillent déjà une grande variété de contenus, de la production professionnelle aux titres autoproduits. L’arrivée de morceaux générés par IA rend la modération et l’information des utilisateurs plus complexes.

En 2025, Deezer fait partie des plateformes qui cherchent à mieux identifier les contenus entièrement produits par intelligence artificielle et à donner cette information aux auditeurs. Cette démarche répond à un besoin simple : lorsqu’une chanson est mise en ligne, sa présentation ne devrait pas induire le public en erreur sur la participation d’un artiste ou sur l’origine de la voix entendue.

D’autres acteurs, tels que Spotify, n’adoptent pas une interdiction générale de la musique créée avec l’aide de l’IA. Leur approche consiste plutôt à encadrer les abus, notamment l’usurpation d’identité, les contenus trompeurs et les pratiques de spam. Cette position plus permissive reflète une réalité : il est difficile de tracer une frontière technique nette entre une œuvre créée sur ordinateur, une œuvre utilisant quelques fonctions algorithmiques et une chanson entièrement générée.

Le signalement ne résout pas tout. Il ne dit pas, à lui seul, si les données utilisées par un modèle l’ont été avec autorisation ou si les artistes ont été rémunérés. Mais il peut constituer une première étape pour restaurer une information lisible, tant pour les auditeurs que pour les titulaires de droits.

Utiliser une IA sans lui abandonner son jugement

L’avertissement de Mylène Farmer peut aussi se traduire en habitudes quotidiennes. Utiliser une IA de manière responsable ne suppose pas de maîtriser la programmation. Il s’agit surtout de garder une distance critique face à des réponses qui paraissent assurées, mais qui peuvent être incomplètes, erronées ou mal adaptées au contexte.

Quelques repères peuvent aider :

  • utiliser l’IA pour amorcer une recherche ou reformuler une idée, puis vérifier les informations importantes par soi-même ;
  • ne pas transmettre de données personnelles, confidentielles ou professionnelles sensibles dans une conversation avec un service grand public ;
  • conserver ses brouillons, ses sources et ses choix créatifs lorsque l’IA intervient dans un projet ;
  • préciser la part prise par l’outil lorsqu’elle est déterminante pour comprendre l’origine d’un contenu ;
  • prendre le temps de créer, lire, écouter et réfléchir sans déléguer systématiquement ces activités à un assistant.

Cette vigilance ne signifie pas que toute aide numérique appauvrit la création. Un outil peut débloquer une idée, faciliter une tâche répétitive ou rendre certaines pratiques plus accessibles. Mais l’usage le plus fécond reste celui qui préserve la responsabilité de la personne qui s’en sert.

Ce qu’il faut surveiller pour préserver la place des créateurs

En septembre 2025, le débat sur l’IA dans la musique porte moins sur l’existence même de ces outils que sur les conditions de leur développement. Plusieurs enjeux seront déterminants : la clarté des règles sur les données d’entraînement, la protection des voix et des identités, l’information du public et la rémunération de celles et ceux dont les œuvres contribuent à la valeur des systèmes.

La parole de Mylène Farmer rappelle que la question est aussi culturelle. La performance, l’interprétation et le lien entre un artiste et son public ne sont pas de simples données à reproduire. Ils reposent sur une histoire, une présence et une responsabilité personnelle.

L’intelligence artificielle peut faciliter certains gestes, multiplier les formes et accélérer la production. Elle ne dispense pas de décider ce que l’on veut protéger. Pour l’artiste, cette priorité tient en une formule : rester maître de l’outil, afin que la technologie ne transforme pas les créateurs, ni les auditeurs, en simples exécutants de ses automatismes.

Questions fréquentes

Qu’a dit Mylène Farmer sur l’intelligence artificielle ?

Lors d’une interview au 20 heures de TF1 à l’occasion de Dalloway, Mylène Farmer a appelé à une utilisation maîtrisée de l’IA. Elle dit employer occasionnellement ChatGPT pour des questions pratiques, mais prévient : il ne faut pas devenir « l’esclave » de cet outil ni oublier la place de l’humain.

Pourquoi Mylène Farmer s’inquiète-t-elle de l’IA dans la musique ?

L’artiste redoute principalement l’imposture et la perte d’authenticité. Selon elle, un contenu fabriqué avec l’IA peut laisser croire à tort qu’un artiste se trouve derrière un clavier. Elle insiste aussi sur l’importance de protéger les créateurs face à l’utilisation potentielle de leurs œuvres, de leurs voix ou de leur identité.

L’intelligence artificielle peut-elle remplacer l’émotion d’un concert ?

Pour Mylène Farmer, non. Une IA peut générer des sons, des paroles ou une voix synthétique, mais elle ne vit pas la relation entre une scène et une salle. L’artiste estime que cette interaction, faite de présence, d’interprétation et de réaction du public, reste irremplaçable et profondément humaine.

Comment savoir si une chanson a été créée par intelligence artificielle ?

Ce n’est pas toujours possible à l’écoute seule. Certaines plateformes cherchent donc à identifier les morceaux entièrement générés par IA. Deezer fait partie des acteurs qui travaillent sur cette information. Un étiquetage peut éclairer le public, mais il ne répond pas à toutes les questions sur les données utilisées ou les droits des artistes.

Comment utiliser ChatGPT ou une IA sans en devenir dépendant ?

Il est utile de considérer l’IA comme un assistant, non comme une autorité. On peut lui confier une tâche pratique ou une première piste, puis vérifier les faits importants, reformuler avec ses propres mots et garder ses décisions. Il faut également éviter de lui communiquer des informations personnelles ou confidentielles sans précaution.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. TF1 Info, journal de 20 heures et actualitéswww.tf1info.fr
  2. Deezer Newsroom, informations sur l’identification de contenus générés par IAnewsroom-deezer.com
  3. Gouvernement britannique, consultation sur le droit d’auteur et l’intelligence artificiellewww.gov.uk