Culture et médias

Deezer face au flot de musiques générées par IA : détecter sans censurer

Les morceaux issus d’intelligences artificielles affluent sur Deezer, jusqu’à représenter 18 % des titres livrés quotidiennement à la plateforme. Pour préserver ses recommandations et limiter les tentatives de fraude, le service les détecte, les étiquette et les rend moins visibles. Une réponse qui relance le débat sur la création, les voix et la rémunération des artistes.

Une auditrice consulte des morceaux sur son téléphone face à un studio de musique assisté par IA.
Illustration : Actu.ai

Les plateformes musicales ne se contentent plus d’héberger les œuvres enregistrées par des musiciens, des producteurs et des labels. Elles doivent désormais trier un volume croissant de chansons produites à l’aide de générateurs d’IA. Sur Deezer, ce changement d’échelle est devenu très concret : en avril 2025, la plateforme affirme recevoir plus de 20 000 titres générés par intelligence artificielle chaque jour.

Le sujet ne se résume pas à une querelle entre technologie et création humaine. Il touche à la qualité des recommandations, à la fiabilité des catalogues, à la répartition des revenus du streaming et aux droits des artistes dont le style ou la voix peuvent être imités. Deezer a choisi de rendre ces titres identifiables et de réduire leur exposition algorithmique. Une décision qui illustre la difficulté de réguler sans interdire en bloc.

Une arrivée massive de morceaux créés par IA

La progression est rapide. Deezer estime que les morceaux générés par IA représentent 18 % des contenus livrés quotidiennement à son service. Le chiffre dépasse les 20 000 titres par jour, dans un univers où environ 150 000 nouvelles chansons seraient mises en ligne quotidiennement, toutes origines confondues, selon les données citées.

Ces données ne décrivent pas seulement la curiosité de quelques artistes pour de nouveaux outils. Elles révèlent une production industrielle rendue possible par des services comme Suno et Udio. En quelques instructions textuelles, ces outils peuvent générer une chanson avec une instrumentation, une voix chantée, des paroles et une structure complète. Là où l’enregistrement d’un titre impliquait traditionnellement du temps, des compétences musicales, des interprètes et un studio, une personne peut désormais produire de nombreuses propositions très rapidement.

Repère communiqué par DeezerVolume identifiéPart des nouveaux contenus mentionnée
Lors de l’introduction de l’outil de détection en janvier 2025Près de 10 000 titres par jour entièrement générés par IAEnviron 10 %
En avril 2025Plus de 20 000 titres par jour générés par IA18 %
Volume quotidien de titres mis en ligne évoqué dans les données disponiblesEnviron 150 000 titres par jourTous types de créations confondus

Ces indicateurs sont des instantanés, avec des périmètres de mesure qui ne sont pas nécessairement identiques. Ils mettent surtout en évidence une tendance nette : en quelques mois, les services de streaming ont vu affluer un nombre considérable de pistes dont l’origine n’est pas humaine au sens traditionnel du terme.

Comment Deezer repère-t-il la musique créée par IA ?

Deezer a introduit en janvier 2025 un outil destiné à détecter les titres entièrement créés par des intelligences artificielles. La plateforme indiquait alors en identifier près de 10 000 quotidiennement. Trois mois plus tard, le volume communiqué a doublé.

La détection est un enjeu central. À l’écoute, une chanson synthétique peut adopter les codes d’un morceau de pop, de rap, d’électro ou de musique d’ambiance : couplets, refrains, voix expressive, production propre. Pour les plateformes, il ne suffit donc pas de juger un titre sur sa qualité apparente. Il faut identifier son mode de fabrication afin d’appliquer des règles cohérentes.

Deezer ne présente pas cette identification comme un motif de suppression systématique. Son approche repose sur deux mesures : l’étiquetage et la limitation de la visibilité algorithmique. Les utilisateurs peuvent voir qu’un titre est issu de l’IA grâce à la mention « IA Generated ». C’est une information importante pour qui souhaite privilégier les œuvres interprétées et composées par des artistes, ou simplement comprendre ce qu’il écoute.

La seconde mesure concerne les recommandations. Les morceaux détectés ne sont pas intégrés aux mécanismes qui proposent automatiquement des titres, des albums ou des playlists selon les habitudes d’écoute. Dans une application de streaming, ces recommandations sont décisives : elles peuvent faire découvrir un artiste à grande échelle ou, au contraire, laisser une œuvre quasiment invisible.

Pourquoi les recommandations sont-elles au cœur du problème ?

La mise à l’écart des recommandations ne revient pas à faire disparaître chaque chanson générée par IA du catalogue. Elle réduit plutôt la probabilité qu’un auditeur la voie apparaître sans la chercher. Deezer prévoit quelques exceptions, notamment pour certains titres très écoutés, mais la règle générale vise à empêcher que ces contenus ne saturent les suggestions automatisées.

Cette précaution répond aussi à une inquiétude économique. Dans le streaming, les revenus liés aux écoutes, souvent désignés sous le terme de royalties, sont répartis entre les ayants droit selon les règles des plateformes et des accords avec l’industrie. La possibilité de publier très vite un grand volume de chansons ouvre la voie à des usages abusifs : multiplier les titres, provoquer artificiellement des écoutes et tenter de capter une part des revenus.

Il serait abusif de considérer chaque morceau créé avec Suno, Udio ou un autre service comme une fraude. Des musiciens peuvent s’en servir pour expérimenter, esquisser une idée ou créer un projet artistique assumé. Mais la production automatisée à grande échelle facilite aussi les stratégies de volume. Pour Deezer, le risque de fraude justifie donc une vigilance particulière.

Deezer et Spotify, deux lectures du même basculement

L’intelligence artificielle divise moins sur son existence que sur la manière de l’intégrer à l’économie musicale. Deezer insiste sur la traçabilité des œuvres et sur la protection des rémunérations. Son concurrent Spotify adopte un ton plus ouvert sur le potentiel créatif de ces technologies.

Gustav Söderström, coprésident de Spotify, considère ainsi l’IA comme un outil susceptible d’amplifier la créativité. Cette vision part d’un constat simple : beaucoup de personnes ont des idées musicales sans maîtriser un instrument, le chant, le mixage ou les logiciels de production. Des outils génératifs peuvent abaisser ces barrières techniques et permettre à davantage de personnes de s’exprimer.

Deezer ne nie pas nécessairement ce potentiel. Sa priorité affichée est différente : s’assurer que les plateformes rémunèrent les créateurs authentiques et que le système ne soit pas détourné au détriment des artistes. Entre l’outil d’expression et le risque de dilution, les deux dimensions coexistent.

Musique IA : deux approches mises en avant par Deezer et Spotify

La ligne Deezer

  • Détecter les titres entièrement générés par IA.
  • Afficher une étiquette indiquant l’origine artificielle du morceau.
  • Exclure en règle générale ces titres des recommandations automatisées.
  • Réduire les risques de fraude aux écoutes et aux royalties.
  • Défendre une rémunération centrée sur les créateurs authentiques.

La vision exprimée par Spotify

  • Considérer l’IA comme un outil susceptible d’élargir la créativité.
  • Permettre à davantage de personnes de créer sans compétences techniques avancées.
  • Mettre l’accent sur l’expression artistique rendue plus accessible.
  • Ne pas réduire l’IA à un risque, mais y voir aussi un levier de création.

Les artistes dénoncent le risque de pillage des œuvres

Pour de nombreux artistes, la question la plus sensible n’est pas seulement celle du nombre de chansons produites. C’est celle des données et des œuvres utilisées pour entraîner les modèles, ainsi que l’imitation de voix reconnaissables sans accord de leurs titulaires.

En février 2025, Damon Albarn et Kate Bush ont participé à un album composé de plages silencieuses. Cette initiative protestataire entendait dénoncer ce que ses participants considèrent comme une appropriation de leurs œuvres par les systèmes d’IA. Le geste peut paraître paradoxal, publier du silence sur des plateformes musicales, mais il rend visible une crainte très concrète : voir la création humaine devenir une simple matière première exploitable sans autorisation ni rémunération.

Billie Eilish et Doechii ont également signé une lettre collective critiquant les usages jugés prédateurs de l’IA dans la musique, en particulier lorsqu’ils reposent sur l’imitation de la voix des artistes. Une voix n’est pas seulement un son interchangeable. Pour le public, elle constitue un marqueur d’identité artistique. Une imitation convaincante peut créer une confusion sur l’origine d’un titre, son interprète ou son approbation par l’artiste imité.

Le droit d’auteur apporte des protections aux œuvres, mais l’IA soulève des questions qui ne se règlent pas toutes de la même façon. La composition, les paroles, l’enregistrement sonore, l’interprétation et la voix relèvent de situations distinctes. Un titre peut aussi être généré à partir d’une simple description, sans reproduire à l’identique une œuvre précise, tout en évoquant fortement un artiste connu. C’est l’une des raisons pour lesquelles les débats juridiques et éthiques restent complexes.

Faut-il interdire toute musique générée par IA ?

Une interdiction générale poserait elle aussi des difficultés. L’IA peut servir dans la création musicale de nombreuses façons, sans remplacer intégralement un artiste : aide à l’écriture, recherche d’accords, séparation de pistes audio, nettoyage d’un enregistrement ou création d’une maquette. Dans ces cas, l’humain garde un rôle déterminant dans les choix artistiques et la production finale.

La distinction importante est donc celle entre une œuvre simplement assistée par un outil et un titre intégralement généré à la chaîne. Les plateformes, les labels et les organisations d’artistes doivent aussi distinguer l’expérimentation de bonne foi des pratiques conçues pour exploiter les failles de la rémunération au streaming.

L’étiquetage choisi par Deezer propose une forme de transparence plutôt qu’un bannissement. Il donne un repère au public et permet à la plateforme d’adapter ses recommandations. Cette solution n’épuise pas le débat sur les données d’entraînement ou les voix clonées, mais elle traite un problème immédiat : l’absence de visibilité sur l’origine d’un morceau.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

La croissance des titres générés par IA oblige les plateformes à rendre leurs règles plus lisibles. Plusieurs questions seront décisives : les systèmes de détection pourront-ils suivre le rythme de progrès des générateurs ? Les mentions affichées seront-elles suffisamment claires pour les auditeurs ? Et les mécanismes de rémunération sauront-ils décourager les faux streams sans pénaliser les créateurs légitimes ?

Pour les artistes, l’enjeu est d’obtenir un cadre qui protège leurs œuvres, leur nom et leur voix. Pour les utilisateurs, il s’agit de conserver une expérience d’écoute où la découverte reste pertinente, sans être noyée sous des contenus produits en volume. Quant aux plateformes, elles devront arbitrer entre l’ouverture à de nouveaux outils créatifs et la préservation d’un écosystème musical où l’originalité humaine conserve une valeur identifiable et rémunérée.

En avril 2025, Deezer a choisi une ligne claire : détecter, signaler et ne pas pousser automatiquement les titres entièrement générés par IA. À mesure que les outils de création deviendront plus accessibles, cette transparence pourrait devenir l’un des critères essentiels de confiance dans le streaming musical.

Questions fréquentes

Quel pourcentage des nouveaux morceaux sur Deezer est généré par IA ?

En avril 2025, Deezer indique que les morceaux générés par intelligence artificielle représentent 18 % des contenus nouvellement livrés à la plateforme. Cela correspond à plus de 20 000 titres par jour. En janvier 2025, son outil de détection en identifiait près de 10 000 quotidiennement, soit environ 10 % des nouveaux contenus à ce moment-là.

Deezer supprime-t-il les musiques créées par intelligence artificielle ?

Non, Deezer ne présente pas sa mesure comme une suppression générale des morceaux créés par IA. La plateforme les étiquette afin que les utilisateurs puissent les reconnaître, puis les retire en règle générale des systèmes de recommandation. Quelques exceptions existent, notamment pour certains titres qui enregistrent déjà un volume d’écoutes important.

Comment reconnaître une chanson générée par IA sur Deezer ?

Deezer indique apposer la mention « IA Generated » sur les titres détectés comme entièrement créés par intelligence artificielle. L’objectif est d’informer clairement l’auditeur sur l’origine du morceau. Cette transparence permet à chacun de savoir s’il écoute une création générative, sans devoir deviner son procédé de fabrication à l’oreille.

Pourquoi la musique générée par IA inquiète-t-elle les artistes ?

Les artistes s’inquiètent notamment de l’utilisation de leurs œuvres pour entraîner des systèmes d’IA et de l’imitation de leur voix sans autorisation. Ils redoutent aussi qu’une production massive de morceaux automatisés capte une part des revenus du streaming. Damon Albarn, Kate Bush, Billie Eilish et Doechii ont publiquement participé à des initiatives critiques sur ces enjeux.

Les chansons générées par IA sont-elles forcément des fraudes ?

Non. Un morceau généré ou assisté par IA peut relever d’une expérimentation créative légitime. La crainte concerne surtout la production de très nombreux titres destinés à obtenir artificiellement des écoutes et des royalties. Deezer cherche donc à différencier ces contenus et à limiter leur mise en avant automatique, sans assimiler toute utilisation de l’IA à une fraude.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Deezer, salle de presse et communications sur la détection de musique générée par IAnewsroom-deezer.com
  2. Deezer, plateforme de streaming musicalwww.deezer.com
  3. Artist Rights Alliance, informations sur la lettre ouverte d’artistes concernant l’IAwww.artistrightsalliance.org
  4. BBC News, couverture des débats sur l’IA et les droits des artistes musicauxwww.bbc.com/news