Culture et médias

Suno et Udio face aux majors, le procès qui bouscule la musique générée par IA

Les grandes maisons de disques accusent Suno et Udio d’avoir utilisé des enregistrements protégés pour entraîner leurs outils de création musicale par IA. Les deux plaintes, soutenues par la RIAA, posent une question centrale : une innovation musicale peut-elle se développer sans l’accord des titulaires de droits ?

Un musicien travaille dans un studio devant des formes d’onde et des documents juridiques liés à l’IA musicale.
Illustration : Actu.ai

La musique générée par intelligence artificielle est devenue accessible en quelques clics : une consigne suffit pour obtenir une chanson avec instruments, voix et paroles. Mais derrière cette apparente simplicité se joue un conflit majeur sur la propriété intellectuelle. Les actions engagées contre Suno et Udio opposent deux visions de l’innovation : celle de services qui promettent de nouvelles possibilités créatives et celle d’une industrie musicale qui exige de contrôler l’utilisation de ses catalogues.

Le 24 juin 2024, des maisons de disques parmi lesquelles figurent des entités liées à Sony Music, Universal Music Group et Warner Records ont déposé deux plaintes visant les sociétés derrière Suno et Udio. La Recording Industry Association of America, ou RIAA, qui représente l’industrie américaine du disque, a relayé ces actions. Les plaignants accusent les deux jeunes entreprises d’avoir utilisé, sans accord, des enregistrements protégés afin d’entraîner leurs systèmes d’intelligence artificielle.

L’enjeu dépasse donc le seul cas de deux applications populaires. Il concerne la manière dont les créateurs de modèles d’IA peuvent constituer leurs jeux de données, la place d’une éventuelle licence et la frontière entre une œuvre nouvelle et une reproduction illicite. Au 1er janvier 2025, il s’agit d’allégations examinées dans le cadre de procédures judiciaires : aucune décision définitive n’a encore établi la responsabilité de Suno ou d’Udio.

Deux procédures contre des outils qui composent à partir d’une consigne

Suno et Udio appartiennent à la famille des services de génération musicale par IA. L’utilisateur décrit le morceau recherché, par exemple son ambiance, son genre ou son thème, et l’outil produit une piste qui peut associer accompagnement instrumental et chant. Ces interfaces rendent la création de maquettes ou de chansons beaucoup plus immédiate, y compris pour des personnes ne maîtrisant pas un instrument ou un logiciel de production musicale.

Dans les plaintes, les maisons de disques ne s’attaquent pas à l’idée même d’une machine capable de générer de la musique. Leur grief porte sur les conditions dans lesquelles les modèles auraient appris à le faire. Elles soutiennent que les sociétés ont copié et exploité de nombreux enregistrements sonores placés sous droit d’auteur, sans demander l’autorisation des titulaires des droits et sans les rémunérer.

Le mot « labels » mérite ici une précision importante. Dans l’industrie musicale, une même chanson concentre plusieurs droits. L’enregistrement publié, souvent appelé le master, relève notamment des producteurs phonographiques et des maisons de disques. La composition, c’est-à-dire la musique et les paroles, relève de son côté des auteurs, compositeurs et éditeurs musicaux. Les procédures relayées par la RIAA concernent au premier chef des enregistrements sonores détenus par les labels plaignants.

RepèreCe que cela signifie dans ce dossier
Parties plaignantesDes maisons de disques liées notamment à Sony Music, Universal Music Group et Warner Records
Entreprises viséesSuno et Udio, deux services de génération musicale par intelligence artificielle
Reproche centralL’usage présumé d’enregistrements protégés pour l’entraînement des modèles sans licence
Demandes formuléesUne reconnaissance judiciaire des violations alléguées, des injonctions et des dommages et intérêts
État au 1er janvier 2025Des procédures en cours, sans décision définitive sur le fond

Ce que les labels reprochent précisément à Suno et Udio

Les accusations reposent sur deux niveaux distincts, souvent confondus dans le débat public. Le premier est celui des données d’entraînement. Pour apprendre des régularités musicales, un modèle traite un grand nombre de fichiers : structures rythmiques, enchaînements harmoniques, timbres, production sonore ou articulation d’une voix. Selon les plaignants, Suno et Udio auraient intégré à ce processus des œuvres protégées sans en obtenir les droits.

Le second niveau concerne les productions obtenues à la sortie. Les plaintes estiment que les outils peuvent fournir des résultats suffisamment proches d’œuvres ou d’artistes connus pour menacer les intérêts économiques des ayants droit. L’un des exemples mentionnés dans le dossier porte sur la génération d’une chanson à partir d’œuvres associées à Jerry Lee Lewis, que les plaignants présentent comme une illustration du problème.

Il faut distinguer une ressemblance de genre d’une copie juridiquement caractérisée. Le droit d’auteur protège une œuvre concrète, comme une composition ou un enregistrement, et non une simple idée musicale ou un style général. Toutefois, si une sortie reproduit des éléments originaux protégeables ou si des copies ont été effectuées durant l’entraînement, la question juridique devient beaucoup plus directe. C’est précisément ce que les tribunaux devront examiner à partir des éléments produits par les parties.

Les deux récits opposés au cœur du dossier

Ce qu’allèguent les labels

  • Des enregistrements protégés auraient été utilisés sans licence pour entraîner les modèles.
  • Certains résultats générés se rapprocheraient de créations musicales déjà connues.
  • Les plaignants demandent des injonctions et une compensation pour les préjudices allégués.
  • L’innovation musicale par IA devrait, selon eux, respecter le consentement des ayants droit.

Ce que défend Suno

  • Le service est présenté comme un outil de génération de chansons originales.
  • L’IA ne se contenterait pas de mémoriser ou de restituer des morceaux existants.
  • La production de nouvelles combinaisons musicales relèverait d’une véritable innovation.
  • Cette position ne préjuge pas de l’appréciation des tribunaux sur les données d’entraînement.

La défense de Suno repose sur l’originalité des résultats

Face aux accusations, Mikey Shulman, dirigeant de Suno, a défendu l’ambition de son entreprise : la technologie serait conçue pour générer des résultats originaux. Son argument est que l’IA ne se contente pas de récupérer, de mémoriser puis de restituer des morceaux existants. Elle produirait de nouvelles combinaisons à partir de ce qu’elle a appris.

Cette réponse résume un désaccord qui traverse l’ensemble de l’IA générative. Les concepteurs de modèles mettent en avant leur capacité à produire un contenu inédit, tandis que les détenteurs de droits demandent comment ce résultat inédit a été rendu possible. Une œuvre peut être nouvelle pour l’utilisateur final tout en soulevant, en amont, la question de l’accès aux contenus utilisés pendant l’entraînement.

Les plaintes ne contestent donc pas nécessairement que les outils puissent composer des titres qui n’existaient pas auparavant. Elles soutiennent que l’originalité revendiquée des sorties ne suffirait pas à effacer une éventuelle utilisation non autorisée des enregistrements d’origine. La distinction est essentielle : elle oppose moins la création humaine à la création automatisée que deux conceptions de la rémunération et du consentement dans la chaîne de production culturelle.

Qu’attendent les maisons de disques de la justice ?

Les plaignants demandent au tribunal de constater les violations de droit d’auteur qu’ils allèguent. Ils sollicitent également des injonctions, autrement dit des décisions susceptibles d’ordonner l’arrêt de certaines pratiques jugées illicites. Enfin, ils réclament des dommages et intérêts liés aux préjudices qu’ils estiment avoir subis.

Une injonction pourrait avoir des effets bien plus larges qu’une indemnisation financière. Si un juge estimait que certains enregistrements ont été employés sans autorisation, les entreprises concernées pourraient devoir modifier la manière dont elles entraînent leurs systèmes ou la façon dont elles les mettent à disposition. À l’inverse, une décision favorable aux entreprises d’IA renforcerait l’argument selon lequel l’apprentissage statistique à partir d’œuvres accessibles peut, dans certaines circonstances, relever d’un usage légal aux États-Unis.

Le dossier se déroule dans le cadre du droit américain. Il ne faut donc pas transposer automatiquement les arguments à la France ou à l’Union européenne, où les exceptions au droit d’auteur et les règles applicables à la fouille de textes et de données suivent une autre architecture juridique. En revanche, le jugement américain pourrait peser dans les négociations internationales entre plateformes, artistes, labels et éditeurs de musique.

Pourquoi les licences deviennent un enjeu économique central

Une licence est un accord par lequel un titulaire de droits autorise un usage précis d’une œuvre, généralement en échange d’une rémunération et selon certaines conditions. Dans la musique, ce mécanisme est déjà courant pour la diffusion, la synchronisation d’un titre dans une publicité ou l’exploitation d’un catalogue.

L’IA générative ouvre une nouvelle zone de négociation : faut-il obtenir une licence avant de traiter des œuvres pour entraîner un modèle ? Si oui, à quel prix, pour quelles données et avec quel contrôle sur les résultats générés ? Les réponses détermineront en partie quels acteurs pourront développer des outils musicaux, mais aussi comment les revenus seront répartis entre entreprises technologiques et ayants droit.

Un conflit qui s’inscrit dans une mobilisation plus large des artistes

L’affaire Suno et Udio ne naît pas dans un vide culturel. En 2024, des centaines de musiciens ont signé des lettres ouvertes pour alerter sur l’usage non consenti de leurs œuvres par des entreprises d’IA. Leurs inquiétudes portent autant sur la rémunération que sur l’identité artistique : voix imitée, style reconnaissable, dilution de la valeur d’un catalogue ou concurrence d’une production instantanée et peu coûteuse.

L’industrie musicale n’adopte pas pour autant une position uniforme de rejet de l’IA. Des outils d’assistance à la composition, au mixage, à la restauration d’archives ou à la recommandation sont déjà utilisés dans le secteur. Le point de friction concerne davantage la transparence des données, le consentement des créateurs et la possibilité de bâtir des modèles économiques jugés équitables.

Pour les artistes, la difficulté est concrète. Une chanson générée à partir d’une consigne peut évoquer un univers musical sans citer de nom dans son titre ni reprendre nécessairement un extrait identifiable à l’oreille. Déterminer ce qui relève d’une influence ordinaire, d’une imitation contestable ou d’une atteinte au droit d’auteur exige alors des critères techniques et juridiques précis.

Ce qu’il faut surveiller

La première question sera celle des preuves. Les labels devront étayer l’affirmation selon laquelle leurs enregistrements ont été utilisés, tandis que Suno et Udio pourront contester cette lecture des faits et défendre le fonctionnement de leurs technologies. L’accès aux informations sur les données d’entraînement, souvent confidentielles, pourrait devenir un point crucial de la procédure.

La deuxième concerne les remèdes possibles. Une décision qui imposerait des licences ou des restrictions fortes pourrait accélérer la création de catalogues spécifiquement négociés pour l’IA. Elle pourrait aussi favoriser des outils entraînés sur des œuvres dont les détenteurs de droits ont expressément accepté l’usage. À l’inverse, l’absence de cadre clair maintiendrait une incertitude pour les jeunes entreprises comme pour les artistes.

Enfin, cette affaire interroge le rapport du public à la musique. Les auditeurs peuvent apprécier la facilité avec laquelle ces outils transforment une idée en chanson, tout en souhaitant que les musiciens, auteurs, interprètes et producteurs soient reconnus lorsque leurs œuvres participent à cette révolution. Le procès contre Suno et Udio ne décidera pas seul de l’avenir de la musique générée par IA, mais il peut contribuer à fixer les règles de son développement.

Questions fréquentes

Pourquoi les labels attaquent-ils Suno et Udio ?

Les maisons de disques plaignantes accusent les deux entreprises d’avoir employé des enregistrements sonores protégés pour entraîner leurs outils de génération musicale, sans avoir obtenu d’autorisation ni de licence. Elles contestent aussi des résultats qui pourraient, selon elles, se rapprocher trop fortement de morceaux ou d’univers musicaux existants.

Suno et Udio utilisent-ils des chansons protégées pour entraîner leur IA ?

C’est le cœur des accusations formulées par les labels dans leurs plaintes. Les entreprises visées ne sont pas considérées comme responsables tant qu’un tribunal ne l’a pas décidé. Suno affirme, par la voix de son dirigeant Mikey Shulman, que sa technologie est conçue pour générer des résultats originaux, et non pour réemployer simplement des chansons existantes.

Une IA peut-elle légalement créer une chanson dans le style d’un artiste ?

La réponse dépend des circonstances et du droit applicable. Un style musical général n’est pas, en lui-même, une œuvre protégée comme peuvent l’être une composition ou un enregistrement précis. En revanche, la reprise d’éléments originaux identifiables, l’imitation d’une voix ou l’utilisation d’œuvres sans autorisation peuvent soulever des questions juridiques distinctes.

Que réclament les maisons de disques dans les plaintes contre Suno et Udio ?

Les plaignants demandent au tribunal de reconnaître les violations de droit d’auteur qu’ils allèguent. Ils sollicitent également des injonctions pour empêcher la poursuite de pratiques qu’ils jugeraient illicites, ainsi que des dommages et intérêts. Le montant final, s’il y en a un, dépendrait de l’issue de la procédure judiciaire.

Cette affaire peut-elle changer la musique générée par IA ?

Oui, car elle porte sur la provenance des données qui servent à entraîner les modèles. Une décision judiciaire ou un accord pourrait encourager des licences entre détenteurs de catalogues et entreprises d’IA. Elle pourrait aussi imposer davantage de transparence sur les œuvres utilisées, un point important pour les artistes, les labels et les utilisateurs de ces outils.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. RIAA, annonce des actions en justice contre Suno et Udiowww.riaa.com/riaa-files-copyright-infringement-lawsuits-against-ai-music-startups-suno-and-udio
  2. U.S. Copyright Office, dossier sur le droit d’auteur et l’intelligence artificiellewww.copyright.gov/ai
  3. Suno, site officiel du service de génération musicalesuno.com
  4. Udio, site officiel du service de génération musicalewww.udio.com