Société et emploi

IA à l’école : les élèves redoutent un recul de leurs compétences d’étude

Les outils d’intelligence artificielle sont déjà très présents dans le travail scolaire des adolescents. Mais une enquête commandée par Oxford University Press montre que nombre d’entre eux redoutent d’y perdre en effort, en créativité et en autonomie. Ils ne réclament pas son interdiction, mais des règles et un accompagnement plus clairs.

Des élèves comparent leurs notes et une réponse d’IA avec l’aide d’un enseignant en classe.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle n’est plus une technologie lointaine pour les collégiens et lycéens : elle s’invite dans les devoirs, les révisions et la recherche d’idées. Pourtant, les premiers concernés ne l’accueillent pas sans réserve. Une enquête commandée par Oxford University Press auprès de 2 000 élèves âgés de 13 à 18 ans fait apparaître une inquiétude nette : beaucoup utilisent ces outils, mais craignent qu’ils ne les aident à terminer un travail sans réellement apprendre.

Cette ambivalence compte. Le débat sur l’IA à l’école est souvent présenté comme un affrontement entre défenseurs de l’innovation et partisans de l’interdiction. Les réponses des élèves dessinent une réalité plus nuancée : ils identifient des usages utiles, notamment pour comprendre une notion ou trouver des pistes, tout en voyant très concrètement le risque de s’en remettre à une réponse prête à l’emploi.

Une technologie déjà installée dans les devoirs

L’enquête montre d’abord l’ampleur de la présence de l’IA dans le quotidien scolaire. 80 % des élèves interrogés disent avoir recours à ces technologies pour leur travail scolaire. Cette adoption ne signifie pas nécessairement que chaque devoir est confié à un assistant conversationnel. Elle indique en revanche que les élèves connaissent ces outils et les mobilisent déjà dans leurs pratiques d’étude.

Les principaux résultats mettent face à face cette diffusion rapide et les doutes qu’elle suscite.

Ce que déclarent les élèves interrogésPart des répondants
Utiliser l’IA pour le travail scolaire80 %
Juger que l’IA affecte négativement leurs compétences et leur développement scolaire62 %
Estimer que l’IA ne nuit pas à leurs compétences31 %
Dire que l’accès trop facile aux réponses réduit l’effort à fournirEnviron un sur quatre
Craindre l’usage secret de l’IA par des camarades pour tricherPrès de la moitié
Dire mieux comprendre les problèmes grâce à l’IA18 %
Estimer que l’IA aide à produire de nouvelles idées15 %

Le chiffre de 62 % est particulièrement révélateur. Il ne mesure pas, à lui seul, une baisse objectivement constatée des résultats ou des capacités des élèves. Il rapporte leur perception de l’effet de l’IA sur leur propre apprentissage. Mais cette perception est importante : les adolescents ne décrivent pas seulement un outil pratique, ils se demandent ce qu’ils risquent de perdre en l’utilisant.

Pourquoi la facilité peut-elle gêner l’apprentissage ?

Le reproche le plus fréquent porte sur la facilité d’accès aux réponses. Environ un élève sur quatre estime que l’IA rend les solutions trop immédiatement disponibles, au point de décourager l’effort nécessaire pour chercher, essayer, se tromper et recommencer.

Or, une partie de l’apprentissage se joue précisément dans ce cheminement. Résoudre un problème de mathématiques, construire l’argumentation d’une dissertation ou rédiger une réponse suppose de sélectionner des informations, de formuler des hypothèses et de vérifier son raisonnement. Une réponse correcte obtenue en quelques secondes peut être utile pour débloquer une difficulté. Elle devient moins formatrice si l’élève la recopie ou l’adopte sans comprendre comment elle a été produite.

Près de 60 % des élèves considèrent d’ailleurs que les outils d’IA encouragent davantage la copie que la production d’un travail original. Alexandra Tomescu, spécialiste de l’IA générative, souligne la maturité de cette réflexion : les élèves semblent conscients que le but de l’école ne se limite pas à rendre une bonne réponse, mais consiste aussi à acquérir des méthodes et une capacité de jugement.

C’est une distinction essentielle. Les systèmes d’IA générative peuvent formuler une explication, proposer un plan ou rédiger un texte convaincant. Mais ils ne remplacent pas le processus par lequel un élève apprend à mobiliser ses connaissances seul. En outre, une réponse formulée avec assurance n’est pas automatiquement fiable : elle doit être relue, confrontée au cours et vérifiée.

Créativité, rédaction et résolution de problèmes sous surveillance

Les craintes ne concernent pas uniquement la triche ou la rapidité d’exécution. Elles touchent aussi à des aptitudes plus difficiles à mesurer, mais centrales dans la scolarité : la créativité, la rédaction personnelle et la résolution de problèmes.

Près de 12 % des élèves interrogés déclarent que l’usage de l’IA limite leur capacité à penser de façon originale. D’autres évoquent une baisse de leur capacité à résoudre des problèmes ou à rédiger avec créativité. Le risque perçu est celui d’un réflexe : face à une page blanche, une question complexe ou un exercice exigeant, demander immédiatement à l’outil de fournir une formulation ou une solution.

Cette inquiétude ne signifie pas qu’un assistant d’IA empêche nécessairement de créer. Il peut aussi servir de point de départ, suggérer des angles ou aider à reformuler une idée. Tout dépend de la place qu’il prend dans le travail. Une proposition utilisée comme matière à discuter n’a pas le même rôle qu’un texte remis tel quel.

Daniel Williams, directeur adjoint d’un établissement scolaire à Birmingham, observe la même tension dans son expérience : les élèves voient la valeur de l’IA pour la créativité, les révisions et la résolution de problèmes, mais ils ont tendance à s’en servir comme d’un raccourci plutôt que comme d’un instrument d’apprentissage. Dans l’enquête, seuls 31 % des élèves considèrent que l’IA n’affecte pas négativement leurs compétences.

La triche invisible inquiète aussi les élèves

L’IA modifie également la perception de l’équité entre camarades. Près de la moitié des élèves interrogés se disent préoccupés par la possibilité que d’autres utilisent ces outils secrètement pour tricher, sans que les enseignants ne le sachent.

Cette crainte renvoie à une difficulté concrète pour l’école. Lorsqu’un travail est réalisé à la maison, il peut devenir difficile de distinguer ce qui relève de la réflexion personnelle, de l’aide familiale, d’une recherche documentaire classique ou d’un texte largement produit par une IA. Le problème ne se résume donc pas à repérer un usage interdit : il concerne la confiance accordée aux travaux rendus et la valeur même de l’évaluation.

Les élèves ne semblent pas demander une réponse uniquement répressive. Beaucoup souhaitent surtout davantage d’orientation de la part des enseignants pour savoir ce qui est acceptable, ce qui ne l’est pas et comment évaluer la fiabilité d’une réponse générée par IA. Le besoin exprimé est celui d’un cadre explicite, compréhensible et appliqué de façon cohérente.

Des bénéfices réels, à condition de garder l’élève aux commandes

Les résultats ne sont pas uniformément négatifs. Une partie des répondants identifie des apports concrets. 18 % disent que l’IA les aide à mieux comprendre les problèmes, tandis que 15 % estiment qu’elle leur permet de générer des idées nouvelles et plus riches.

Une élève de 15 ans explique ainsi que l’IA l’aide à mieux saisir des concepts mathématiques et à résoudre des questions plus complexes. Un élève de 14 ans rapporte pour sa part que l’outil lui donne le sentiment de penser plus vite. Ces témoignages illustrent une utilisation qui peut être féconde : demander une explication différente, décomposer une notion difficile ou explorer plusieurs pistes avant de construire sa propre réponse.

La différence se situe dans la tâche confiée à l’outil. L’IA peut soutenir un élève lorsqu’elle l’aide à reformuler une explication, à poser des questions ou à identifier des étapes de raisonnement. Elle devient problématique lorsqu’elle se substitue à l’exercice intellectuel que le devoir est censé entraîner.

L’IA à l’école : raccourci ou appui pour apprendre ?

Quand elle remplace l’effort

  • Elle fournit une réponse avant toute recherche personnelle.
  • Près de 60 % des élèves y voient une incitation à copier plutôt qu’à produire un travail original.
  • Environ un élève sur quatre juge qu’elle rend l’accès aux réponses trop facile.
  • Elle peut masquer les difficultés réelles d’un élève et compliquer l’évaluation.

Quand elle soutient l’apprentissage

  • Elle peut proposer une autre explication d’une notion difficile.
  • 18 % des élèves disent mieux comprendre les problèmes grâce à elle.
  • 15 % estiment qu’elle aide à faire émerger de nouvelles idées.
  • Son résultat peut devenir un support de vérification, de discussion et de reformulation personnelle.

Quel cadre pédagogique pour éviter le simple raccourci ?

L’enquête fait ressortir une demande claire adressée aux adultes : les élèves veulent être accompagnés. Pour les enseignants et les établissements, l’enjeu est donc moins de prétendre que l’IA n’existe pas que de préciser ses usages.

Un cadre utile peut distinguer plusieurs situations : utiliser un outil pour obtenir une explication après avoir essayé par soi-même, lui demander des questions de révision, comparer sa réponse à une proposition générée, ou encore signaler explicitement dans quelle mesure une IA a été employée. À l’inverse, présenter comme personnel un texte entièrement produit par un assistant revient à contourner l’objectif de l’exercice.

Cette approche suppose aussi de faire de l’IA un objet d’apprentissage. Un élève doit pouvoir interroger la qualité d’une réponse : correspond-elle à la question posée ? Contient-elle une erreur ? Oublie-t-elle une information importante ? Est-elle adaptée au niveau attendu ? Ces réflexes critiques sont nécessaires, car un outil capable de produire rapidement du texte peut aussi donner l’illusion d’une compréhension acquise.

L’évaluation peut également évoluer. Les travaux réalisés en classe, les explications orales, les brouillons commentés et les exercices où l’élève détaille son raisonnement permettent de mieux apprécier les acquis personnels. L’objectif n’est pas de surveiller chaque interaction numérique, mais de conserver des occasions où l’apprentissage et la compréhension peuvent être observés.

Ce qu’il faut surveiller

Cette enquête pose une question qui dépasse les seuls devoirs : quelle autonomie l’école veut-elle développer à l’heure des réponses instantanées ? La forte proportion d’élèves utilisant l’IA laisse penser que les règles informelles ne suffiront pas. Sans accompagnement, les usages risquent de se construire au gré des habitudes individuelles, avec des écarts d’équité et de compréhension.

Il faudra suivre la manière dont les établissements traduiront cette demande en consignes concrètes. Les règles devront être assez précises pour prévenir la triche, mais assez pédagogiques pour ne pas confondre tout recours à l’IA avec une fraude. Elles devront aussi laisser une place aux bénéfices signalés par certains élèves, notamment l’aide à la compréhension et à la recherche d’idées.

Le message des adolescents est finalement moins contradictoire qu’il n’y paraît. Ils ne rejettent pas en bloc une technologie qu’ils utilisent déjà largement. Ils demandent que son emploi reste compatible avec ce qu’ils viennent apprendre : réfléchir, créer, résoudre et être capables, à terme, de travailler sans elle.

Questions fréquentes

Les élèves utilisent-ils vraiment beaucoup l’IA pour leurs devoirs ?

Oui. Dans l’enquête commandée par Oxford University Press auprès de 2 000 élèves âgés de 13 à 18 ans, 80 % déclarent utiliser des outils d’intelligence artificielle pour leur travail scolaire. Ce chiffre ne précise pas la fréquence ni la nature exacte de chaque usage, mais il confirme que l’IA est déjà très présente dans les pratiques d’étude.

L’IA fait-elle réellement baisser les compétences scolaires des élèves ?

L’enquête ne mesure pas une baisse objective des notes ou des capacités. Elle recueille les perceptions des élèves : 62 % estiment que l’IA a un impact négatif sur leurs compétences et leur développement scolaire. Ce résultat ne prouve donc pas un effet automatique, mais il révèle une inquiétude forte concernant l’effort, l’autonomie et la créativité.

Pourquoi les élèves pensent-ils que l’IA peut nuire à leurs études ?

Les répondants évoquent principalement la facilité avec laquelle l’IA donne des réponses. Environ un élève sur quatre estime que cela peut réduire l’effort nécessaire pour apprendre. Près de 60 % considèrent aussi que ces outils encouragent la copie plutôt que la création d’un travail original, avec des craintes pour la créativité et la résolution de problèmes.

Peut-on utiliser l’IA à l’école sans tricher ?

Oui, si l’outil sert d’aide et non de remplaçant. Il peut permettre de demander une explication, de préparer des questions de révision, de comparer une réponse ou de trouver des pistes. L’élève doit ensuite vérifier le résultat, le comprendre et produire son propre travail. Remettre un texte généré comme s’il était entièrement personnel ne répond pas au même objectif.

Que demandent les élèves aux enseignants face à l’IA ?

Beaucoup souhaitent des consignes plus claires sur les usages acceptables et sur la manière de juger la fiabilité des réponses produites par l’IA. Près de la moitié craignent aussi que des camarades l’emploient secrètement pour tricher. Un cadre explicite peut ainsi protéger l’équité entre élèves tout en permettant des usages utiles pour comprendre et réviser.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Oxford University Press, organisme ayant commandé l’enquête citéeglobal.oup.com
  2. UNESCO, guide sur l’IA générative dans l’éducation et la rechercheunesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000386693