Société et emploi

ChatGPT peut-il émousser notre esprit critique ? Ce que dit vraiment la recherche

Les assistants d’IA promettent des réponses immédiates, des idées et des textes prêts à l’emploi. Mais à force de déléguer certaines tâches intellectuelles, risquons-nous de moins exercer notre mémoire, notre créativité ou notre esprit critique ? Les recherches disponibles invitent à la vigilance, sans conclure que ChatGPT nous rendrait mécaniquement moins intelligents.

Une élève compare une réponse affichée sur un ordinateur avec ses notes et des documents de référence.
Illustration : Actu.ai

Un assistant conversationnel peut rédiger un mail, résumer un rapport, proposer un plan ou expliquer une notion en quelques secondes. Cette disponibilité change déjà notre rapport à l’effort intellectuel. La question n’est donc pas seulement de savoir ce que ChatGPT et ses semblables accomplissent à notre place, mais ce que cette délégation fait à nos habitudes de raisonnement.

Le risque souvent évoqué est celui d’une « automatisation cognitive » : nous confierions à la machine non seulement les tâches répétitives, mais aussi une partie de la recherche d’information, de la mémorisation, de l’écriture et de la résolution de problèmes. Il serait toutefois excessif d’en déduire que l’intelligence artificielle rend nécessairement ses utilisateurs moins intelligents. Les travaux disponibles décrivent surtout des liens, des comportements et des risques possibles. Ils ne démontrent pas, à ce stade, une dégradation générale et automatique des capacités intellectuelles causée par ChatGPT.

L’enjeu est concret : un outil qui sert de point de départ, que l’on contredit et que l’on vérifie, ne produit pas les mêmes effets qu’un outil auquel on délègue systématiquement la réponse finale.

L’IA ne pense pas à notre place, mais elle peut déplacer l’effort

Utiliser un moteur de recherche, une calculatrice, un GPS ou une liste de tâches revient déjà à externaliser une partie de nos capacités. Ce phénomène, appelé « décharge cognitive », n’est pas intrinsèquement négatif. Il permet de réserver son attention à une tâche plus complexe. Personne ne regrette de devoir effectuer mentalement chaque multiplication ou mémoriser tous les itinéraires d’une ville.

Les assistants génératifs introduisent néanmoins une différence importante. Ils ne donnent pas seulement accès à une information ou à un calcul : ils formulent une réponse cohérente, structurée et souvent persuasive. Devant un texte apparemment clair, il devient tentant de sauter les étapes qui construisent habituellement la compréhension : chercher, comparer, douter, organiser ses arguments, puis tirer une conclusion.

C’est là que la pensée critique intervient. Elle ne consiste pas à se méfier par principe de toute technologie. Elle suppose de se demander qui affirme quoi, sur quelles preuves, avec quelles limites et dans quel but. Une réponse fluide n’est pas une réponse vraie. Un raisonnement bien présenté peut reposer sur une source imprécise, une simplification abusive ou une information inventée.

Que montre la recherche sur ChatGPT et la pensée critique ?

Les alertes sur le sujet méritent d’être examinées avec méthode. Une enquête publiée en 2025 par des chercheurs de Microsoft et de l’université Carnegie Mellon, menée auprès de 319 travailleurs du savoir, s’est intéressée à la manière dont les personnes utilisent des outils d’IA générative au travail. Ses résultats reposent sur les déclarations des participants, pas sur un test direct de quotient intellectuel ou sur le suivi de leur cerveau dans le temps.

L’étude observe notamment que les personnes très confiantes dans l’IA rapportent fournir moins d’effort de pensée critique lorsqu’elles s’appuient sur ces outils. À l’inverse, celles qui se sentent responsables du résultat final déclarent davantage vérifier, modifier et évaluer les productions de l’IA. La leçon n’est pas que l’outil condamne son utilisateur à la passivité. Elle est que le contexte et le sentiment de responsabilité déterminent fortement l’usage.

Situation d’usageCe que l’IA peut apporterRisque si l’on s’arrête à la première réponseRéflexe utile
Préparer une note de synthèseUn plan, des pistes de recherche, une reformulationOmettre une nuance ou reprendre une erreur factuelleContrôler les affirmations importantes dans des sources indépendantes
Résoudre un problème complexeDes hypothèses et plusieurs démarches possiblesAccepter une solution sans en comprendre les étapesRefaire le raisonnement et tester les hypothèses
Écrire un texte créatifDes angles, des variantes, un premier jetProduire un contenu conventionnel ou très proche d’autres productionsModifier l’idée de départ avec son expérience et son point de vue
Réviser un coursDes explications adaptées et des exercicesDonner l’illusion de comprendre sans savoir restituer seulSe tester sans assistance après l’explication

Une corrélation ne permet pas d’établir une cause unique. Les personnes qui se sentent déjà peu à l’aise face à une tâche peuvent aussi être celles qui recourent le plus volontiers à l’IA. De même, l’IA peut améliorer l’accès à l’information et aider certains utilisateurs à structurer leur pensée. Ce que les recherches invitent à mesurer est moins le temps passé devant un chatbot que la nature de l’activité réalisée avec lui.

La créativité gagne en quantité, pas toujours en diversité

L’IA générative est fréquemment présentée comme un accélérateur de créativité. Elle peut effectivement aider à franchir la page blanche, proposer des titres, des personnages, des objections ou des associations d’idées. Pour une personne qui ne sait pas comment commencer, ce soutien peut être précieux.

Mais générer plus d’idées ne signifie pas nécessairement produire des idées plus originales. Une étude publiée en 2024 dans la revue Science Advances a montré que l’aide d’une IA générative pouvait accroître la créativité évaluée de productions individuelles, tout en réduisant la diversité des récits produits à l’échelle du groupe. Autrement dit, chaque participant peut obtenir une histoire jugée meilleure, mais les histoires se ressemblent davantage.

Le constat est intuitif. Un modèle est entraîné à produire des suites de mots plausibles à partir de très grands ensembles de textes. Ses propositions tendent donc vers des formulations familières, des structures efficaces et des associations déjà fréquentes. Cela peut être utile pour obtenir une base solide. Cela peut aussi homogénéiser les résultats si tous les utilisateurs conservent la même première proposition.

La créativité humaine ne se réduit pas au nombre d’options proposées. Elle suppose aussi de choisir, d’écarter une piste attendue, de relier des expériences personnelles et d’assumer parfois une idée étrange ou imparfaite. Ces détours, souvent coûteux en temps, sont précisément ceux que l’outil promet d’éviter.

IA générative : assistance active ou délégation passive ?

Un usage qui soutient la réflexion

  • L’IA sert de brouillon, de contradicteur ou de générateur de pistes.
  • L’utilisateur vérifie les faits, les sources, les calculs et les dates.
  • La réponse est reformulée à partir d’une compréhension personnelle.
  • La décision finale et la responsabilité restent humaines.

Un usage qui fragilise l’autonomie

  • L’IA fournit directement la réponse finale à une tâche complexe.
  • Le texte est repris sans contrôle ni compréhension du raisonnement.
  • Les mêmes suggestions sont conservées, au risque d’uniformiser les idées.
  • L’utilisateur confond fluidité du texte, exactitude et compétence réelle.

Pourquoi la mémoire et l’effort restent essentiels

Mémoriser n’est pas seulement stocker des données. Lorsque l’on cherche une information, que l’on la reformule ou que l’on tente de l’expliquer, on crée des liens entre les connaissances. L’effort de récupération, c’est-à-dire le fait d’essayer de se souvenir avant de consulter une réponse, contribue à l’apprentissage.

Un assistant peut devenir un bon tuteur s’il accompagne cet effort. Par exemple, il peut demander à l’élève de proposer son raisonnement avant de corriger, créer des questions de révision, signaler les lacunes d’une argumentation ou jouer le rôle d’un contradicteur. En revanche, s’il fournit immédiatement la dissertation, la démonstration ou la réponse à un devoir, il peut donner l’impression de maîtriser un sujet qui n’a pas été réellement travaillé.

Cette distinction vaut aussi au travail. Une personne qui utilise l’IA pour dégager les grandes lignes d’un dossier, puis confronte ce brouillon à son expertise, conserve la maîtrise de la tâche. Celle qui transmet une réponse sans la relire transfère à un système statistique une responsabilité qui reste pourtant humaine.

Le faux lien entre IA et déclin du QI

L’idée d’un déclin intellectuel collectif est parfois rapprochée de la stagnation, voire de l’inversion, de l’effet Flynn. Ce phénomène désigne la hausse observée pendant une grande partie du XXe siècle dans les scores moyens à des tests de QI dans de nombreux pays. Cette progression n’a jamais signifié que chaque génération était uniformément « plus intelligente » que la précédente : les tests mesurent certaines aptitudes et leurs résultats dépendent notamment de l’école, de la santé, de l’environnement et des pratiques culturelles.

Au Royaume-Uni, la moyenne des scores de QI des adolescents a reculé de plus de deux points depuis les années 1980, selon des travaux souvent cités dans ce débat. Ce chiffre mérite attention, mais il ne permet pas d’accuser ChatGPT ou l’IA générative. Les chatbots grand public sont très récents, tandis que cette évolution s’inscrit sur plusieurs décennies. Les causes possibles sont multiples et font débat.

Le psychologue Robert Sternberg, connu pour ses travaux sur l’intelligence, alerte plus largement sur le risque de confondre facilité technique et développement intellectuel. L’avertissement est utile : une société peut disposer d’outils de plus en plus performants sans que ses membres apprennent nécessairement mieux à juger l’information, à coopérer ou à imaginer des solutions nouvelles.

Désinformation : la fluidité peut tromper le jugement

Le danger ne vient pas uniquement de la dépendance individuelle. Les modèles de langage peuvent produire à très faible coût des milliers de messages adaptés à un ton, à une cible ou à une opinion. Une fausse information peut ainsi être reformulée de façon convaincante, accompagnée de pseudo-explications ou de références inexistantes.

Les générations précédentes de modèles, comme GPT-3, avaient déjà montré leur capacité à fabriquer des textes crédibles. Les systèmes plus récents rendent ce travail encore plus accessible. Cette facilité peut être exploitée pour diffuser de la propagande, simuler de faux avis ou alimenter des campagnes de manipulation. Elle peut aussi contaminer des usages ordinaires, lorsqu’un utilisateur copie une affirmation générée sans chercher son origine.

La meilleure protection demeure une hygiène informationnelle simple : identifier la source primaire, vérifier les chiffres et les dates, chercher une confirmation indépendante, et se méfier particulièrement d’un texte qui paraît trop net ou trop catégorique sur un sujet complexe. L’IA peut aider à formuler des questions, mais elle ne dispense pas de trouver les réponses dans des sources fiables.

Comment apprendre à utiliser l’IA sans renoncer à son autonomie ?

L’école est l’un des lieux décisifs de cet apprentissage. Interdire tout usage ne prépare pas les élèves à un monde où ces outils circulent déjà. Les laisser produire leurs travaux sans cadre ne les prépare pas davantage. L’objectif est de faire de l’IA un objet d’analyse autant qu’un outil.

Quelques pratiques peuvent préserver l’activité intellectuelle :

  • demander à l’élève d’expliquer oralement le raisonnement qui a conduit à sa réponse ;
  • comparer une réponse générée à un document de référence et relever les erreurs ou omissions ;
  • utiliser le chatbot pour obtenir des contre-arguments, plutôt que pour recevoir directement une conclusion ;
  • prévoir des exercices réalisés sans assistance, afin d’évaluer les acquis réels ;
  • apprendre à préciser une demande, mais aussi à contester la réponse obtenue.

L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, l’Unesco, recommande une approche centrée sur l’humain : protection des données, formation des enseignants, évaluation des réponses et maintien d’une responsabilité humaine. Ces principes dépassent largement la salle de classe. Ils concernent aussi les entreprises et les administrations qui adoptent des assistants pour gagner du temps.

Ce qu’il faut surveiller

L’impact de l’IA sur nos capacités cognitives ne se résumera pas à une opposition entre progrès et déclin. Il dépendra des interfaces conçues par les entreprises, des incitations économiques, des règles posées par les institutions et, surtout, des usages que nous installerons dans la durée.

Il faudra suivre les recherches longitudinales, capables d’observer les mêmes personnes sur plusieurs années, plutôt que de tirer des conclusions définitives à partir d’enquêtes ponctuelles. Il faudra aussi distinguer les publics et les tâches : un professionnel expérimenté qui vérifie un brouillon n’est pas dans la même situation qu’un enfant qui délègue ses devoirs ou qu’un citoyen confronté à une rumeur politique.

La promesse la plus intéressante de l’IA n’est pas de nous éviter toute réflexion. C’est de nous aider à mieux réfléchir, à condition de lui assigner la bonne place : celle d’un interlocuteur imparfait, rapide et utile, jamais celle d’un arbitre infaillible de la vérité ou de notre jugement.

Questions fréquentes

ChatGPT rend-il moins intelligent ?

Aucune recherche ne permet d’affirmer que ChatGPT rend mécaniquement ses utilisateurs moins intelligents. En revanche, déléguer systématiquement la recherche, l’écriture ou la résolution de problèmes peut réduire les occasions de pratiquer ces compétences. L’effet dépend donc de l’usage : un outil de vérification ou de débat peut soutenir l’apprentissage, un substitut permanent peut favoriser la passivité.

L’IA diminue-t-elle vraiment l’esprit critique ?

Les données disponibles suggèrent un risque, pas une fatalité. Une enquête menée auprès de 319 travailleurs du savoir a associé une forte confiance dans l’IA à un effort critique autodéclaré plus faible. Mais elle ne prouve pas que l’IA est la cause directe de cette baisse. La responsabilité ressentie, la formation et le type de tâche jouent aussi un rôle important.

Comment utiliser ChatGPT sans devenir dépendant ?

Il est utile de réserver l’IA aux étapes où elle apporte une vraie valeur : trouver des pistes, reformuler, imaginer des objections ou créer des exercices. Avant d’accepter une réponse, essayez de répondre vous-même, vérifiez les faits importants et expliquez le raisonnement avec vos propres mots. Prévoir des moments de travail sans assistant aide aussi à entretenir l’autonomie.

L’IA aide-t-elle ou nuit-elle à la créativité ?

Elle peut faire les deux. L’IA aide à sortir d’un blocage et à produire rapidement de nombreuses propositions. Mais une étude publiée en 2024 a montré que les créations individuelles pouvaient paraître plus créatives tout en devenant moins diverses collectivement. Pour préserver l’originalité, il faut transformer les suggestions reçues plutôt que conserver la première idée proposée.

Pourquoi faut-il vérifier les réponses d’une IA générative ?

Un modèle de langage produit un texte plausible, mais ne garantit pas qu’il soit exact, complet ou à jour. Il peut inventer une référence, confondre deux événements ou présenter une hypothèse comme un fait. Vérifier les informations importantes dans des sources fiables est indispensable, particulièrement pour la santé, le droit, l’école, le travail ou l’actualité.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Microsoft Research, étude sur l’IA générative et la pensée critique au travailwww.microsoft.com/en-us/research/publication/the-impact-of-generative-ai-on-critical-thinking-self-reported-reductions-in-cognitive-effort-and-confidence-effects-from-a-survey-of-knowledge-workers
  2. Science Advances, étude sur créativité individuelle et diversité collective avec l’IA générativewww.science.org/doi/10.1126/sciadv.adn5290
  3. Unesco, orientations pour l’intelligence artificielle générative dans l’éducation et la rechercheunesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000386693