Régulation et éthique

IA non régulée : droits d’auteur, deepfakes et risques d’un vide juridique

Les IA génératives comme ChatGPT et Gemini promettent de nouveaux usages, mais soulèvent aussi des questions de droit d’auteur, de désinformation et de fraude. Au 8 juin 2024, l’enjeu n’est pas de freiner toute innovation, mais d’établir des règles proportionnées pour protéger les créateurs, les citoyens et le débat public.

Une journaliste vérifie des contenus générés par IA, entre œuvres, faux portrait et message vocal suspect.
Illustration : Actu.ai

L’intelligence artificielle générative est devenue, en quelques mois, un outil capable de rédiger un texte, produire une image, imiter une voix ou résumer des masses de documents à la demande. Ces possibilités peuvent servir la recherche, l’accessibilité, la création ou le travail quotidien. Elles posent aussi une question très concrète : qui fixe les règles lorsque la même technologie peut faciliter l’expression, tromper un électeur, fragiliser un auteur ou alimenter une escroquerie ?

Au 8 juin 2024, le débat ne porte donc plus seulement sur les performances de ChatGPT, de Gemini et de leurs concurrents. Il concerne les conditions dans lesquelles ces systèmes sont entraînés, déployés et contrôlés. Parler d’une IA « non régulée » ne signifie pas forcément qu’aucune loi ne s’applique. Le droit d’auteur, la protection des données, le droit de la consommation ou le droit pénal existent déjà. Mais ils n’ont pas tous été conçus pour des modèles capables de générer instantanément des contenus plausibles à une échelle industrielle.

Ce que recouvre réellement une IA « non régulée »

Une IA générative apprend des régularités à partir de très grandes quantités de données. Elle ne raisonne pas comme une personne qui consulterait une bibliothèque, puis rédigerait une analyse : elle calcule, à partir de ce qu’elle a appris, les suites de mots ou les éléments visuels les plus probables. Cette méthode lui permet de produire des réponses convaincantes, parfois utiles, parfois erronées.

L’absence de cadre adapté peut désigner plusieurs situations : des données d’entraînement dont l’origine est opaque, des contenus synthétiques non identifiés, des recours difficiles pour les victimes ou une responsabilité mal définie entre le développeur, l’entreprise qui déploie l’outil et l’utilisateur final. Le risque n’est pas qu’une machine échappe soudainement à tout contrôle humain. Il est plus immédiat : des décisions économiques, politiques et culturelles peuvent être affectées par des systèmes puissants sans règles suffisamment claires ni moyens de contrôle efficaces.

Le mot « régulation » recouvre lui-même plusieurs outils. Il peut s’agir d’interdictions pour certains usages, d’obligations de transparence, de contrôles indépendants, de sanctions en cas de fraude, ou encore de mécanismes permettant aux titulaires de droits de faire valoir leurs intérêts.

Droit d’auteur : pourquoi l’entraînement des modèles inquiète les créateurs

L’un des sujets les plus sensibles concerne les œuvres utilisées pour entraîner les modèles. Textes, illustrations, photographies, logiciels, musiques et autres créations accessibles en ligne peuvent avoir contribué aux immenses corpus sur lesquels les IA génératives ont été développées. Or, le fait qu’un contenu soit visible sur internet ne signifie pas automatiquement qu’il est libre d’utilisation.

Des auteurs, des artistes visuels et des développeurs ont engagé des actions en justice contre des entreprises du secteur, estimant que leurs œuvres avaient été utilisées sans autorisation ni rémunération. Leurs arguments renvoient à plusieurs questions : l’entraînement constitue-t-il une utilisation soumise à autorisation ? Dans quels cas un titulaire de droits devrait-il être rémunéré ? Un modèle peut-il restituer un contenu trop proche d’une œuvre existante ou concurrencer directement son créateur ?

Au début de juin 2024, il n’existe pas de réponse juridique unique et définitive applicable à toutes les situations. Les procédures en cours, les législations nationales et les exceptions prévues par le droit peuvent conduire à des appréciations différentes. Il serait également imprécis d’affirmer que toute réponse produite par une IA enfreint automatiquement le droit d’auteur. Un modèle ne reproduit pas nécessairement mot pour mot les œuvres présentes dans ses données d’apprentissage.

Cela ne fait pas disparaître le problème. Pour les créateurs, l’enjeu est aussi économique et culturel. Si des entreprises peuvent exploiter à grande échelle des créations sans accord, sans information et sans compensation, certains redoutent un affaiblissement de l’incitation à produire des œuvres originales. La question ne se limite donc pas à la propriété intellectuelle : elle touche aux conditions matérielles de la création et à la diversité des contenus disponibles demain.

Deepfakes et désinformation : une question de vitesse et d’échelle

Les outils génératifs peuvent aussi fabriquer rapidement de faux articles, des images inventées, des vidéos truquées et des voix imitées. Un deepfake est un contenu sonore ou visuel produit ou modifié à l’aide de techniques numériques afin de faire croire qu’une personne a prononcé ou accompli quelque chose qu’elle n’a pas fait.

La manipulation n’a pas attendu l’IA. Ce qui change avec les modèles récents, c’est la facilité d’accès à des outils capables de produire des contenus plausibles, personnalisés et très nombreux. Une même opération de désinformation peut être adaptée à plusieurs publics, relayée par de faux comptes ou complétée par de prétendus témoignages. Dans ce contexte, la rapidité de vérification devient un enjeu central pour les rédactions, les plateformes, les institutions et les citoyens.

L’imitation vocale représente un risque particulièrement concret. Une voix ressemblant à celle d’un proche, d’un responsable ou d’un collègue peut être utilisée pour renforcer la crédibilité d’une demande frauduleuse. Face à un message pressant, un simple réflexe peut réduire le risque : vérifier l’information par un autre canal connu et indépendant, plutôt que de répondre au numéro ou au lien communiqué dans le message suspect.

Il faut toutefois distinguer l’outil de tous ses usages. Une image créée par IA pour illustrer une œuvre de fiction n’a pas le même effet qu’une fausse vidéo présentée comme une information politique authentique. La régulation doit donc viser les dommages et les contextes à risque, notamment la tromperie, l’usurpation d’identité et la diffusion organisée de contenus mensongers.

Le précédent des réseaux sociaux, une comparaison utile mais imparfaite

Les réseaux sociaux sont souvent cités comme un avertissement. Leur essor a précédé la mise en place de nombreuses obligations spécifiques concernant la modération, la transparence publicitaire ou la protection des utilisateurs. Ils ont été associés à la circulation massive de fausses informations et font l’objet de vives préoccupations concernant leurs effets sur les jeunes.

La comparaison mérite néanmoins d’être nuancée. Les réseaux sociaux ne sont pas restés sans aucune règle : ils sont soumis depuis longtemps à des lois générales, et l’Union européenne a renforcé le cadre applicable aux plateformes numériques. Leur histoire montre surtout qu’il peut être difficile de corriger a posteriori les effets d’un système déjà adopté par des milliards de personnes et intégré aux campagnes publicitaires, au débat public et aux habitudes quotidiennes.

Pour l’IA générative, la leçon n’est pas d’interdire par principe avant tout usage. Elle est d’anticiper les mécanismes de recours, la traçabilité des contenus, la responsabilité des entreprises et les protections des publics vulnérables avant que les pratiques les plus problématiques ne deviennent ordinaires.

Quelles règles existaient déjà au 8 juin 2024 ?

L’Union européenne avait franchi une étape importante avec l’AI Act, ou règlement sur l’intelligence artificielle. Le Parlement européen l’a adopté en mars 2024, puis le Conseil de l’Union européenne a donné son feu vert final le 21 mai 2024. Au 8 juin, le texte devait encore suivre les formalités de signature et de publication avant son entrée en vigueur, avec une application progressive de ses différentes obligations.

Son principe central est une approche par le risque : plus un usage de l’IA peut affecter la sécurité ou les droits fondamentaux, plus les exigences prévues sont élevées. Le texte prévoit aussi des obligations de transparence pour certains systèmes et s’intéresse aux modèles d’IA à usage général. Il ne règle pas à lui seul toutes les questions liées au droit d’auteur, aux contenus trompeurs ou à la concurrence, mais il établit un socle commun à l’échelle européenne.

Niveau de réponseSituation au 8 juin 2024Problème visé
Lois déjà applicablesDroit d’auteur, protection des données, consommation et droit pénal continuent de s’appliquerAtteintes aux droits, fraude, utilisation illicite de données
Règlement européen sur l’IAApprobation politique achevée, avant les dernières formalités d’entrée en vigueurSécurité, droits fondamentaux, transparence et systèmes à risque
États-UnisDécret présidentiel et règles sectorielles, sans loi fédérale générale unique sur l’IASécurité, évaluation des risques et pratiques des entreprises
Procédures judiciairesLitiges en cours autour de l’entraînement des modèles et de leurs résultatsClarification du droit d’auteur et des responsabilités

Deux voies face aux risques de l’IA générative

Sans garde-fous adaptés

  • Origine des données d’entraînement difficile à connaître.
  • Créateurs privés de moyens simples pour faire valoir leurs droits.
  • Deepfakes et faux contenus diffusés avec peu de transparence.
  • Responsabilités floues en cas de dommage ou de fraude.

Avec une régulation proportionnée

  • Obligations renforcées pour les usages présentant les risques les plus élevés.
  • Meilleure transparence sur certains contenus et systèmes d’IA.
  • Recours plus lisibles pour les créateurs et les personnes lésées.
  • Innovation préservée lorsque les contraintes sont ciblées et applicables.

Une régulation équilibrée, ni laissez-faire ni frein aveugle

Une bonne régulation ne se mesure pas au nombre de contraintes qu’elle ajoute, mais à sa capacité à prévenir des dommages identifiables. Dans le cas de l’IA générative, plusieurs objectifs se dégagent : permettre de savoir lorsqu’un contenu important a été généré ou altéré par une machine, rendre les fournisseurs de systèmes plus responsables, protéger les personnes visées par des usurpations et donner aux créateurs des voies de recours crédibles.

La transparence sur les données d’entraînement constitue un point difficile, car les entreprises invoquent aussi la confidentialité de leurs méthodes et de leurs jeux de données. Pourtant, sans un minimum d’informations, les auteurs et les artistes peinent à savoir si leurs créations ont été concernées et à faire valoir leurs droits. Trouver un dispositif qui informe les titulaires de droits sans imposer la divulgation intégrale de secrets industriels est l’un des équilibres à construire.

À l’inverse, des règles imprécises, coûteuses ou appliquées indistinctement à tous les usages peuvent avoir des effets indésirables. Elles risquent de favoriser les très grands acteurs, mieux armés pour absorber des obligations complexes, au détriment des petites entreprises, des laboratoires et des projets ouverts. Elles peuvent aussi décourager des usages bénéfiques dans la recherche, l’éducation, l’accessibilité ou l’aide à la traduction.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

Les décisions de justice sur les données d’entraînement seront déterminantes pour les créateurs comme pour les entreprises qui développent des modèles. Elles diront notamment comment les règles existantes de propriété intellectuelle s’appliquent à une technologie qui apprend à partir d’immenses collections de contenus.

Il faudra aussi observer la mise en œuvre effective du règlement européen sur l’IA. Un texte ambitieux ne suffit pas : il faut des autorités capables de le faire appliquer, des entreprises en mesure de comprendre leurs obligations et des citoyens informés de leurs droits. La qualité des mécanismes de signalement et de recours sera aussi importante que les principes affichés.

Enfin, la lutte contre les deepfakes dépendra autant de l’organisation sociale que de la technique. L’identification de contenus synthétiques, l’éducation aux médias, la réaction des plateformes et la vigilance face aux tentatives de fraude formeront un ensemble. Dans un environnement où produire du faux devient plus facile, préserver la confiance dans l’information devient une responsabilité partagée.

Questions fréquentes

Pourquoi une IA non régulée peut-elle poser problème ?

Une IA sans garde-fous adaptés peut compliquer l’application du droit d’auteur, faciliter la production de contenus trompeurs et rendre les responsabilités difficiles à établir. Les lois générales restent applicables, mais elles ne répondent pas toujours clairement aux pratiques propres aux modèles génératifs, notamment l’entraînement sur de vastes ensembles de données.

Les IA comme ChatGPT utilisent-elles des œuvres protégées par le droit d’auteur ?

La question est au cœur de plusieurs litiges engagés par des auteurs, artistes et développeurs. Ils contestent l’utilisation de leurs créations pour entraîner des modèles sans autorisation ni rémunération. Au 8 juin 2024, il n’existe pas de réponse judiciaire unique réglant tous les cas : elle dépend des œuvres, des usages et des règles applicables.

Qu’est-ce qu’un deepfake créé par intelligence artificielle ?

Un deepfake est une image, une vidéo ou un enregistrement sonore synthétique ou modifié pour donner l’impression qu’une personne réelle a tenu des propos ou accompli des actes qu’elle n’a pas réalisés. Ces contenus peuvent servir au divertissement, mais deviennent dangereux lorsqu’ils sont utilisés pour tromper, usurper une identité ou diffuser de fausses informations.

Que prévoit l’AI Act européen en juin 2024 ?

Le règlement européen sur l’IA repose sur une logique de risque : les systèmes susceptibles d’avoir les conséquences les plus graves sur la sécurité ou les droits fondamentaux font l’objet d’exigences renforcées. Le Parlement européen l’a adopté en mars 2024 et le Conseil a donné son feu vert final le 21 mai 2024, avant les dernières formalités d’entrée en vigueur.

Comment vérifier une imitation vocale potentiellement frauduleuse ?

En cas d’appel ou de message inhabituel, surtout s’il demande de l’argent ou des informations sensibles dans l’urgence, il est prudent de vérifier par un canal indépendant. Rappelez un numéro connu, contactez directement la personne concernée ou demandez une confirmation qui ne peut pas être déduite facilement de ses profils publics.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Conseil de l’Union européenne, feu vert final au règlement sur l’intelligence artificielle, 21 mai 2024www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2024/05/21/artificial-intelligence-ai-act-council-gives-final-green-light-to-the-first-worldwide-rules-on-ai
  2. Parlement européen, règlement sur l’intelligence artificiellewww.europarl.europa.eu/topics/fr/article/20230601STO93804/reglement-sur-l-intelligence-artificielle-de-l-ue-premiere-reglementation-de-l-ia
  3. U.S. Copyright Office, initiative sur l’intelligence artificielle et le droit d’auteurwww.copyright.gov/ai
  4. Maison-Blanche, décret présidentiel sur une IA sûre, sécurisée et digne de confiancewww.whitehouse.gov