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Centres de données : le pari gazier des soutiens de Trump face aux enjeux climatiques

L’essor des centres de données, porté par l’intelligence artificielle et le cloud, ouvre un nouveau marché aux producteurs et transporteurs de gaz américains. Selon une enquête d’Oil Change International et du Guardian, des intérêts du secteur fossile ayant soutenu Donald Trump espèrent profiter d’un cadre politique moins contraignant pour répondre à cette demande énergétique.

Un centre de données relié à des lignes électriques et à des infrastructures gazières dans un paysage industriel américain.
Illustration : Actu.ai

Les centres de données sont devenus l’une des infrastructures les plus convoitées de l’économie américaine. Derrière les serveurs qui font fonctionner le cloud, les outils d’intelligence artificielle et certaines activités liées aux cryptomonnaies, il faut une ressource très concrète : de l’électricité disponible en grande quantité, à toute heure. Cette nouvelle demande offre une perspective de croissance aux entreprises du pétrole et du gaz, dont plusieurs soutiens ont contribué financièrement à la campagne de Donald Trump.

Une enquête d’Oil Change International et du Guardian, publiée dans les premiers mois de la nouvelle administration Trump, décrit la convergence de trois dynamiques : la course aux infrastructures d’IA, l’intérêt économique du secteur gazier et des orientations fédérales plus favorables à l’exploitation des combustibles fossiles. Pour les investisseurs concernés, les centres de données peuvent devenir un débouché durable. Pour les organisations environnementales, ils risquent au contraire de prolonger la dépendance au gaz naturel et d’alourdir le bilan climatique du numérique.

Pourquoi les centres de données ont-ils besoin de tant d’énergie ?

Un centre de données est un bâtiment, ou un ensemble de bâtiments, qui réunit des milliers de serveurs, des équipements de réseau et des systèmes de refroidissement. Il héberge des applications, stocke des données et réalise des calculs. Avec l’IA générative, la puissance de calcul nécessaire augmente à la fois pour entraîner les modèles et pour répondre aux requêtes quotidiennes des utilisateurs.

Cette consommation ne dépend pas uniquement des processeurs. Les serveurs dégagent de la chaleur, qu’il faut évacuer en continu. Les installations ont aussi besoin d’alimentations de secours et d’un raccordement suffisamment robuste pour éviter les coupures. L’eau peut également entrer en jeu lorsque le refroidissement y recourt.

Pour les promoteurs, le défi consiste donc à obtenir une fourniture électrique massive, rapide et fiable. Or, dans certaines régions des États-Unis, les délais de raccordement au réseau et de construction de nouvelles capacités de production peuvent être longs. Les acteurs gaziers présentent alors leurs centrales et leurs réseaux de transport comme une réponse immédiatement mobilisable à la demande des opérateurs de centres de données.

Des soutiens de Trump voient un nouveau débouché pour le gaz

L’enquête d’Oil Change International et du Guardian relie cette perspective industrielle aux soutiens financiers dont Donald Trump a bénéficié dans le secteur des combustibles fossiles. Parmi les entreprises citées figurent Energy Transfer et Continental Resources, deux groupes liés à l’industrie pétrolière et gazière.

L’enjeu dépasse la seule construction de bâtiments informatiques. Il concerne toute la chaîne énergétique : extraction du gaz, gazoducs, centrales électriques, raccordements au réseau et contrats de fourniture à long terme. Une fois un centre de données construit, son besoin en énergie est censé s’inscrire dans la durée. C’est précisément ce qui rend ce marché attractif pour des entreprises à la recherche de débouchés prévisibles.

Energy Transfer, spécialiste des infrastructures de transport de pétrole et de gaz, a déclaré avoir reçu des demandes pour alimenter 70 nouveaux centres de données. Selon les informations rapportées, ce volume de demandes a progressé de 75 % depuis l’élection de Donald Trump, en novembre 2024.

Ces annonces interviennent dans un contexte politique marqué par la volonté affichée de l’administration Trump de placer l’« énergie américaine » au premier plan. Pour les défenseurs de l’environnement, un assouplissement des règles et des contrôles environnementaux pourrait faciliter de nouveaux projets fossiles à un moment où la réduction des émissions de gaz à effet de serre est présentée comme urgente.

ÉlémentCe que révèle la poussée des centres de donnéesEnjeu soulevé
Demande informatiqueL’IA, le cloud et les activités numériques nécessitent davantage de capacité de calculConstruire et raccorder les installations assez vite
Réponse des groupes gaziersLe gaz est présenté comme une source disponible pour produire une électricité continuePérenniser des infrastructures fossiles sur le long terme
Orientation politiqueLes industriels demandent un cadre plus favorable aux projets énergétiquesRéduire ou contourner les garde-fous environnementaux
Impact localLes centres sollicitent électricité, foncier, réseaux et parfois eau de refroidissementÉviter une pression accrue sur les ressources et les riverains

L’accord entre Energy Transfer et CloudBurst en Californie

Le cas le plus concret cité dans l’enquête concerne un accord de long terme entre Energy Transfer et CloudBurst, une entreprise impliquée dans les infrastructures de centres de données. L’accord prévoit la fourniture de jusqu’à 450 000 pieds cubes de gaz naturel par jour pour alimenter un projet de centre de données en Californie.

Selon les estimations rapportées dans la publication d’origine, la combustion du gaz associé à ce projet pourrait générer 25 000 tonnes de gaz à effet de serre par jour. Ce chiffre illustre l’ampleur des préoccupations soulevées par les organisations environnementales : le développement de services numériques peut avoir une traduction physique très lourde lorsque l’alimentation électrique repose sur des combustibles fossiles.

Le gaz naturel est souvent défendu par l’industrie comme une énergie plus flexible que le charbon, capable d’assurer une production pilotable quand la demande grimpe. Mais sa combustion émet du dioxyde de carbone. Sa chaîne d’approvisionnement pose aussi la question des fuites de méthane, un gaz à effet de serre particulièrement puissant. Pour les critiques du modèle, qualifier le gaz de solution de transition ne répond pas à la question centrale : quelle infrastructure énergétique sera encore en place dans plusieurs décennies ?

Une stratégie d’infrastructures au-delà d’Energy Transfer

Energy Transfer n’est pas le seul groupe à voir dans l’IA une opportunité pour le gaz. EQT Corporation, autre acteur majeur du secteur, a affirmé que les centres de données deviennent le socle d’un avenir fondé sur le gaz naturel. Ses projections tablent sur une hausse importante de la demande d’ici 2030.

Dans cette logique, les gazoducs existants ou en développement prennent une importance stratégique. Le Mountain Valley Pipeline est cité comme une infrastructure susceptible de faciliter l’acheminement du gaz vers de nouveaux consommateurs. Pour les opérateurs de réseaux, les grandes installations numériques peuvent justifier des contrats et des investissements de longue durée. Pour leurs opposants, elles peuvent enfermer les territoires dans une trajectoire carbonée, alors même que les investissements devraient basculer vers des capacités moins émettrices.

Centres de données : l’argument du gaz face aux impératifs climatiques

Ce qui rend le gaz attractif

  • Production électrique pilotable pour répondre aux besoins continus des serveurs.
  • Infrastructures de transport et centrales déjà présentes dans plusieurs régions américaines.
  • Perspectives de contrats de fourniture longs pour les producteurs et les gazoducs.
  • Réponse présentée comme rapide aux contraintes de raccordement des nouveaux sites.

Les limites soulevées

  • La combustion du gaz naturel génère des émissions de gaz à effet de serre.
  • Les fuites de méthane constituent un enjeu climatique supplémentaire dans la chaîne gazière.
  • De nouveaux gazoducs et centrales peuvent prolonger la dépendance aux combustibles fossiles.
  • Les projets peuvent accroître la pression sur les réseaux, l’eau et les territoires concernés.

L’IA peut-elle être alimentée autrement que par le gaz ?

Oui, mais le choix ne dépend pas d’une technologie unique. Un opérateur peut réduire l’empreinte de ses infrastructures en améliorant l’efficacité des serveurs, en limitant la consommation liée au refroidissement, en construisant près de capacités électriques moins carbonées et en soutenant le développement de nouvelles productions bas carbone. La difficulté tient à la fois à la rapidité de la demande et à la disponibilité réelle de l’électricité au bon endroit et au bon moment.

L’industrie technologique met souvent en avant des engagements d’approvisionnement en énergies renouvelables. Toutefois, acheter ou contractualiser de l’électricité renouvelable n’efface pas automatiquement l’enjeu local : lorsqu’un centre de données s’installe sur un réseau déjà contraint, l’électricité disponible pour répondre à la demande additionnelle peut provenir de centrales au gaz.

Cette nuance est essentielle. La question n’est pas seulement de savoir si une entreprise finance des capacités renouvelables quelque part, mais comment un site précis est alimenté heure par heure et quelles centrales sont appelées lorsque la consommation augmente. C’est sur ce terrain que le gaz conserve un argument commercial fort : il peut produire de l’électricité à la demande. Ses opposants rétorquent que cette souplesse ne doit pas servir de prétexte à l’expansion durable des combustibles fossiles.

Le rôle du lobbying et des règles environnementales

L’enquête souligne aussi les intérêts convergents des entreprises technologiques et fossiles. Des groupes comme Meta et Google cherchent à obtenir un environnement favorable au déploiement de leurs infrastructures, notamment par des conditions réglementaires et fiscales attractives. Les sociétés gazières, elles, veulent que les centres de données deviennent une nouvelle source de demande stable.

L’annonce, en janvier 2025, du projet d’infrastructures d’IA Stargate, avec une ambition d’investissement pouvant atteindre 500 milliards de dollars, a renforcé l’attention portée à la capacité énergétique nécessaire au développement de l’IA aux États-Unis. Ce montant correspond à un projet d’investissement annoncé, et non à une mesure spécifique imposant l’usage de combustibles fossiles. Il témoigne néanmoins de l’échelle des infrastructures envisagées.

Dans ce contexte, l’affaiblissement potentiel de normes environnementales pourrait modifier l’équilibre économique des projets. Des procédures plus courtes ou des contrôles moins exigeants peuvent réduire les contraintes pour les promoteurs. Mais elles peuvent aussi réduire la capacité des collectivités et des associations à évaluer les conséquences locales : émissions, consommation d’eau, pollution de l’air, nuisances liées aux chantiers ou pression sur le réseau.

Le sujet s’inscrit par ailleurs dans une période où les catastrophes liées au climat ont continué de se multiplier à l’échelle mondiale en 2024. L’essor d’infrastructures énergivores rend donc plus visible une contradiction : l’IA est présentée comme une technologie stratégique, mais sa croissance dépend de décisions énergétiques dont les effets climatiques peuvent durer bien au-delà du cycle technologique actuel.

Standing Rock, un contentieux qui pèse sur le débat

Les critiques à l’encontre d’Energy Transfer ne portent pas uniquement sur les centres de données. L’entreprise poursuit Greenpeace en justice, en soutenant que l’organisation a orchestré les manifestations conduites par des communautés autochtones sur le site de Standing Rock. Cette mobilisation avait notamment contesté le tracé du Dakota Access Pipeline.

De nombreux défenseurs des libertés publiques et de l’environnement considèrent cette procédure comme une atteinte potentielle à la liberté d’expression et au droit de protester. Energy Transfer défend, de son côté, ses accusations devant les tribunaux. Ce contentieux rappelle que les projets d’infrastructures fossiles ne sont pas seulement des dossiers industriels ou financiers : ils touchent aux droits des populations concernées, à la concertation locale et à la possibilité de contester des décisions d’aménagement.

Ce qu’il faut surveiller d’ici 2030

La croissance des centres de données devrait rester un sujet majeur dans le débat américain sur l’énergie. Plusieurs éléments détermineront si la demande liée à l’IA devient un accélérateur de la transition énergétique ou, au contraire, un nouveau moteur pour le gaz naturel.

Il faudra suivre en particulier :

  • la localisation des futurs centres de données et leur raccordement effectif au réseau électrique ;
  • les contrats de fourniture conclus entre opérateurs numériques, producteurs d’électricité et entreprises gazières ;
  • le devenir des règles fédérales et locales sur les émissions, l’eau et les études d’impact ;
  • la capacité des réseaux à accueillir de nouvelles productions moins carbonées ;
  • les effets concrets, pour les collectivités, de cette compétition pour l’électricité et les ressources.

La promesse économique des infrastructures d’IA est considérable. Mais elle ne tranche pas la question de leur alimentation. En avril 2025, les déclarations d’Energy Transfer et d’EQT montrent que l’industrie fossile entend occuper cette place. Le choix entre une expansion numérique adossée au gaz et un développement reposant davantage sur des capacités bas carbone sera autant politique qu’industriel.

Questions fréquentes

Pourquoi les centres de données sont-ils au cœur du débat sur le gaz naturel ?

Les centres de données utilisés pour le cloud et l’intelligence artificielle nécessitent une alimentation électrique importante et continue. Les producteurs de gaz y voient donc un nouveau débouché pour leurs centrales et leurs réseaux. Les organisations environnementales s’inquiètent, elles, des émissions liées à la combustion du gaz et du risque de construire des infrastructures fossiles durables.

Qu’a annoncé Energy Transfer au sujet des centres de données ?

Energy Transfer a indiqué avoir reçu des demandes pour alimenter 70 nouveaux centres de données. Selon les données rapportées par l’enquête d’Oil Change International et du Guardian, ces demandes ont progressé de 75 % depuis l’élection de Donald Trump. Le groupe a aussi conclu un accord de long terme avec CloudBurst pour un projet en Californie.

Les 500 milliards de dollars du projet Stargate financent-ils des centres de données au gaz ?

Le projet Stargate annoncé en janvier 2025 vise jusqu’à 500 milliards de dollars d’investissements dans des infrastructures d’intelligence artificielle. Cette annonce ne constitue pas une obligation d’alimenter les centres de données avec des combustibles fossiles. Elle souligne toutefois l’ampleur des besoins en infrastructures et, par conséquent, du débat sur les sources d’énergie mobilisées.

Quel est le lien entre les donateurs de Trump et les projets de centres de données ?

L’enquête citée relève que des intérêts du secteur pétrolier et gazier ayant soutenu la campagne de Donald Trump espèrent bénéficier de la croissance des besoins électriques des centres de données. Ils peuvent y trouver des débouchés pour le gaz naturel, dans un contexte où l’administration affiche une ligne favorable à l’énergie fossile et à l’allègement de certaines contraintes environnementales.

Comment réduire l’impact environnemental des centres de données ?

La réduction de l’impact passe notamment par des serveurs plus efficaces, des méthodes de refroidissement moins gourmandes en eau, un raccordement à des capacités électriques moins carbonées et le renforcement des réseaux. L’enjeu est aussi de vérifier comment un site est réellement alimenté, notamment pendant les périodes de forte consommation, plutôt que de se limiter à des engagements généraux.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Oil Change International, organisation à l’origine de l’enquête sur les intérêts fossiles et les centres de donnéesoilchange.org
  2. The Guardian, enquête sur les soutiens fossiles de Donald Trump et l’essor des centres de donnéeswww.theguardian.com
  3. Energy Transfer, informations investisseurs et communications du groupeir.energytransfer.com
  4. Maison-Blanche, présentation du projet Stargate annoncé en janvier 2025www.whitehouse.gov