Royaume-Uni : le bras de fer sur l’IA et les droits d’auteur des créateurs
Au Royaume-Uni, la consultation sur le droit d’auteur et l’intelligence artificielle s’achève le 25 février 2025. Des créateurs, dont Andrew Lloyd Webber, redoutent que leurs œuvres servent à entraîner des modèles sans autorisation ni juste rémunération. Au cœur du débat : comment concilier l’innovation technologique et le contrôle des artistes sur leur travail ?

L’intelligence artificielle générative a déplacé un débat longtemps réservé aux juristes vers les studios d’enregistrement, les maisons d’édition, les théâtres et les ateliers d’illustration. Pour produire un texte, une image ou une mélodie, les modèles doivent avoir analysé d’immenses quantités de contenus. Or, lorsque ces contenus sont protégés, une question devient inévitable : leurs auteurs ont-ils consenti à cet usage et peuvent-ils en être rémunérés ? Au Royaume-Uni, cette interrogation est au centre d’une consultation gouvernementale qui s’achève le 25 février 2025.
Pourquoi le Royaume-Uni rouvre-t-il le dossier du droit d’auteur ?
Le gouvernement britannique consulte sur la manière d’adapter le droit d’auteur à l’intelligence artificielle. L’objectif affiché est double : permettre le développement d’outils d’IA compétitifs et donner aux titulaires de droits, des auteurs aux éditeurs en passant par les producteurs, des moyens réels de contrôler l’usage de leurs œuvres.
Le débat ne porte donc pas uniquement sur les images ou chansons créées avec une IA. Il concerne d’abord l’étape qui précède la génération : l’entraînement des modèles. Les entreprises technologiques ont besoin de corpus considérables pour repérer des régularités dans les langues, les images, les sons ou les partitions. Les représentants des secteurs culturels estiment que ce processus ne doit pas devenir un moyen de capter gratuitement la valeur de décennies de création.
L’expression de « pillage » ou de « vol monumental » employée dans le débat public traduit cette inquiétude, mais elle ne constitue pas une qualification juridique automatique. En droit, il faut examiner les œuvres utilisées, les droits détenus, la façon dont elles ont été obtenues, l’exception éventuellement invoquée et, le cas échéant, le contenu produit par le modèle.
| Date | Étape du débat britannique |
|---|---|
| 2014 | Le Royaume-Uni introduit une exception limitée pour l’exploration de textes et de données à des fins de recherche non commerciale. |
| 2022 | Le gouvernement renonce à un projet d’exception plus large, après une forte opposition des industries créatives. |
| 17 décembre 2024 | Ouverture d’une consultation sur le droit d’auteur et l’IA. |
| 25 février 2025 | Date de clôture de la consultation publique. |
Comment l’entraînement d’une IA rencontre-t-il le droit d’auteur ?
Un modèle génératif n’est pas une base de données qui restitue mécaniquement chaque œuvre qu’il a vue. Pendant l’entraînement, il ajuste des paramètres mathématiques pour apprendre des structures : associations entre mots, formes visuelles, rythmes musicaux ou relations entre une instruction et une image. Cette distinction technique est importante, mais elle n’épuise pas la question juridique.
Pour entraîner un modèle, il faut généralement réaliser des copies, même temporaires, des œuvres analysées. Or la reproduction est l’un des droits fondamentaux accordés aux auteurs et aux autres titulaires de droits. Livres, articles, paroles, compositions musicales, enregistrements, photographies, films, logiciels et illustrations peuvent relever de régimes de protection différents, parfois cumulatifs.
Au Royaume-Uni, la loi sur le droit d’auteur prévoit déjà une exception pour les copies effectuées à des fins d’analyse computationnelle dans le cadre d’une recherche non commerciale, à condition d’avoir un accès licite au contenu. Cette règle n’équivaut pas à une autorisation générale pour entraîner des modèles commerciaux avec n’importe quelle œuvre disponible sur internet.
Dans la pratique, les acteurs de l’IA peuvent aussi négocier des licences. Mais la diversité des titulaires de droits et l’opacité des jeux de données compliquent cette voie. Un auteur individuel peut ignorer que ses textes ont été utilisés. À l’inverse, un développeur peut se heurter à des droits fragmentés, détenus par plusieurs personnes ou organisations pour une même œuvre.
Ce que propose la consultation britannique
La piste privilégiée par le gouvernement britannique consiste à créer une exception pour l’exploration de textes et de données, y compris dans un cadre commercial, tout en permettant aux titulaires de droits de réserver leurs droits. Concrètement, un créateur ou un détenteur de catalogue pourrait signaler qu’il ne souhaite pas que ses œuvres soient utilisées à cette fin.
Sur le papier, cette approche cherche un compromis. Les développeurs auraient une règle plus claire pour analyser les contenus qui ne font pas l’objet d’une réserve. Les titulaires de droits disposeraient, eux, d’un mécanisme d’opposition. La consultation demande aussi comment améliorer la transparence relative aux contenus employés par les systèmes d’IA.
Mais ce modèle soulève une objection majeure dans les milieux créatifs : il ferait peser la charge de la protection sur les auteurs. Beaucoup estiment que l’autorisation devrait être demandée avant l’utilisation, et non refusée après coup au moyen d’un mécanisme technique dont l’efficacité reste à définir. Pour être utile, une réserve de droits devrait être lisible par les systèmes, reconnue par les entreprises et applicable à des contenus déjà présents dans d’immenses jeux de données.
La consultation ne crée pas à elle seule de nouvelle loi. Elle ouvre une phase de collecte d’avis avant d’éventuelles décisions législatives. À la date du 25 février 2025, le cadre concret, les modalités de rémunération et les obligations de transparence restent donc à déterminer.
Les créateurs réclament consentement, rémunération et visibilité
Les inquiétudes exprimées par les artistes ne se résument pas à la défense d’un principe abstrait. Elles portent sur leur capacité à vivre de leur travail. Si des œuvres servent à améliorer des outils capables de produire rapidement des contenus concurrents, sans autorisation ni partage de valeur, les créateurs redoutent une pression accrue sur leurs revenus.
Le compositeur Andrew Lloyd Webber fait partie des personnalités qui ont attiré l’attention sur ce risque pour la création culturelle. Une précision est nécessaire : Andrew Lloyd Webber est un compositeur et membre de la Chambre des lords, pas un ministre du gouvernement britannique. Son intervention s’inscrit dans une mobilisation plus large de représentants des arts, de l’édition et des médias auprès des pouvoirs publics.
Avec Alastair Webber et d’autres professionnels du secteur, il défend l’idée que l’innovation ne doit pas contourner les règles qui permettent aux créateurs d’être reconnus et rémunérés. L’enjeu est particulièrement sensible dans la musique. Une œuvre peut réunir des droits sur les paroles, la composition, l’interprétation et l’enregistrement. Utiliser un catalogue pour entraîner un système musical peut donc impliquer de multiples détenteurs de droits.
Les créateurs demandent généralement trois garanties :
- une autorisation claire avant l’utilisation d’œuvres protégées pour l’entraînement ;
- une rémunération lorsque cette utilisation crée de la valeur commerciale ;
- une transparence suffisante pour identifier les contenus et les ayants droit concernés.
Une IA peut-elle légalement imiter le style d’un artiste ?
C’est l’une des questions les plus recherchées, et l’une des plus difficiles. Une imitation de style n’est pas automatiquement une contrefaçon. Le droit d’auteur ne donne pas à un créateur un monopole général sur une ambiance, une technique, un genre musical ou une manière de dessiner.
En revanche, la reproduction d’éléments originaux suffisamment reconnaissables d’une œuvre précise peut poser problème. Chaque cas dépendra de faits concrets : le contenu généré reprend-il une partie substantielle d’un morceau, d’un texte, d’une image ou d’un arrangement protégé ? L’outil a-t-il été conçu ou promu pour reproduire un artiste identifiable ? Le public risque-t-il d’être trompé sur l’origine du contenu ?
La question de la voix ajoute une difficulté supplémentaire. Dans certains cas, une voix synthétique peut évoquer une personne réelle sans que le droit d’auteur sur une œuvre suffise à traiter tous les enjeux. D’autres règles peuvent alors entrer en jeu, notamment celles qui concernent la concurrence déloyale, la publicité trompeuse, les données personnelles ou les contrats.
L’IA générative complique également la détermination de l’auteur d’une production. La législation britannique contient une disposition sur les œuvres générées par ordinateur lorsque l’auteur humain n’est pas identifiable, mais son application aux systèmes génératifs contemporains fait débat. Une instruction très brève n’implique pas nécessairement une contribution créative suffisante, tandis qu’un processus humain élaboré de sélection, de modification et d’assemblage peut renforcer la revendication d’un auteur humain.
La transparence, point de blocage entre plateformes et ayants droit
Sans informations sur les corpus d’entraînement, il est difficile pour un auteur de savoir s’il doit demander une licence, s’opposer à un usage ou engager une procédure. Cette asymétrie explique pourquoi la transparence est devenue une revendication centrale des organisations culturelles.
Les entreprises d’IA font toutefois valoir que la publication détaillée de tous leurs jeux de données peut être techniquement complexe et révéler des informations stratégiques. Entre l’opacité totale et la divulgation exhaustive, plusieurs solutions sont discutées : documentation des grandes catégories de sources, registres de contenus, déclarations standardisées, mécanismes de réservation lisibles par les machines et voies de recours accessibles.
Aucune de ces pistes ne résout à elle seule le problème. Une liste vague de sources ne permettrait pas forcément à un auteur de reconnaître son œuvre. Un registre trop détaillé pourrait être lourd à tenir pour les entreprises. Quant au dispositif d’opposition, il ne peut fonctionner que s’il est adopté à grande échelle et contrôlable.
Ce qu’il faut surveiller après le 25 février 2025
La première échéance est l’analyse par le gouvernement des réponses à la consultation. Les positions seront scrutées de près : industries musicales, audiovisuel, presse, édition, organisations d’auteurs, plateformes numériques, chercheurs et entreprises d’IA n’ont pas les mêmes intérêts ni la même lecture du risque.
Le point décisif sera de savoir si le Royaume-Uni retient une logique d’autorisation préalable, d’opposition explicite, de licences collectives, ou une combinaison de ces mécanismes. La précision des obligations de transparence comptera tout autant. Sans visibilité sur les données d’entraînement, le droit de refuser ou de négocier une rémunération risque de rester théorique.
Le débat britannique dépasse largement ses frontières. Les modèles d’IA circulent mondialement, tandis que les droits d’auteur restent organisés par territoires et par contrats. Trouver un équilibre durable exigera donc plus qu’un slogan sur l’innovation ou la protection de la créativité : il faudra des règles compréhensibles, applicables techniquement et capables de préserver la place des créateurs dans l’économie de l’IA.
Questions fréquentes
Que propose le Royaume-Uni sur le droit d’auteur et l’IA en février 2025 ?
Le gouvernement britannique consulte sur une exception permettant l’exploration de textes et de données pour entraîner des systèmes d’IA, y compris dans certains usages commerciaux. Sa piste privilégiée prévoit que les titulaires de droits puissent réserver leurs œuvres. La consultation, close le 25 février 2025, ne constitue pas encore une nouvelle loi.
Une IA peut-elle utiliser des œuvres protégées pour son entraînement ?
Cela dépend du pays, des œuvres, des conditions d’accès et du fondement juridique invoqué. Au Royaume-Uni, l’exception existante couvre l’analyse computationnelle dans un cadre de recherche non commerciale avec accès licite. Pour les usages commerciaux, les entreprises peuvent notamment recourir à des licences, tandis que le futur cadre fait encore débat.
Andrew Lloyd Webber est-il ministre britannique ?
Non. Andrew Lloyd Webber est un compositeur et membre de la Chambre des lords, mais il n’est pas ministre du gouvernement britannique. Sa prise de parole sur l’IA relève de la mobilisation des acteurs culturels et des titulaires de droits, qui demandent un cadre plus protecteur pour les œuvres servant à entraîner les modèles.
Le style d’un artiste est-il protégé par le droit d’auteur ?
En principe, non. Le droit d’auteur protège l’expression originale d’une œuvre déterminée, et non une méthode, un genre ou un style pris isolément. Une production générée par IA peut toutefois poser problème si elle reproduit des éléments originaux d’une œuvre identifiable, trompe le public ou porte atteinte à d’autres droits.
Pourquoi la transparence des données d’entraînement est-elle importante ?
Un créateur ne peut difficilement autoriser, refuser ou négocier l’usage de ses œuvres s’il ignore qu’elles figurent dans un jeu de données. Les organisations culturelles demandent donc des informations suffisamment précises sur les sources utilisées. Les entreprises d’IA soulignent de leur côté les contraintes techniques et la protection de leurs informations stratégiques.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Gouvernement britannique, consultation Copyright and Artificial Intelligencewww.gov.uk/government/consultations/copyright-and-artificial-intelligence
- Législation britannique, Copyright, Designs and Patents Act 1988, section 29Awww.legislation.gov.uk/ukpga/1988/48/section/29A
- Parlement britannique, fiche de membre d’Andrew Lloyd Webber à la Chambre des lordsmembers.parliament.uk/member/1241/contact



