Régulation et éthique

Algorithmes publics : la Défenseure des droits réclame des garde-fous effectifs

Impôts, aides sociales, retraite, orientation scolaire : les administrations s’appuient sur des algorithmes pour traiter des millions de dossiers. La Défenseure des droits appelle à mieux les surveiller afin que l’automatisation ne fragilise ni l’égalité de traitement ni le droit de contester une décision.

Une usagère et un agent examinent ensemble une décision administrative assistée par algorithme.
Illustration : Actu.ai

Un algorithme peut accélérer l’examen d’un dossier, repérer une erreur ou répartir des places disponibles. Dans l’administration, cette promesse d’efficacité concerne des décisions qui touchent directement à la vie quotidienne : versement d’une prestation, calcul d’un impôt, retraite, inscription scolaire ou orientation. Mais lorsqu’un outil informatique influence l’accès à un droit ou à un service essentiel, une question s’impose : qui répond de la décision, et comment la contester ?

C’est le sens de l’alerte formulée par la Défenseure des droits. L’institution insiste sur la nécessité de surveiller rigoureusement les algorithmes utilisés par les administrations publiques. Son point n’est pas de rejeter l’informatique dans les services publics, mais de rappeler une exigence simple : la modernisation ne doit pas affaiblir l’égalité devant le service public, le droit à l’explication ou la possibilité d’obtenir réparation en cas d’erreur.

De quels algorithmes parle-t-on dans les services publics ?

Le mot « algorithme » désigne une suite d’instructions permettant à un système de traiter des données selon des règles données. Il ne faut pas le réduire aux outils récents d’intelligence artificielle générative, capables de rédiger un texte ou de répondre à une question. Dans l’administration, il peut s’agir d’un système de calcul classique, d’un outil de classement, d’un dispositif de détection d’anomalies ou, plus rarement, d’un modèle apprenant à partir de données passées.

Ces outils peuvent intervenir à plusieurs étapes. Ils peuvent aider à trier les dossiers, établir une priorité, signaler un dossier à vérifier, proposer une réponse ou contribuer à une décision individuelle. Leur niveau d’influence varie donc considérablement. Un logiciel qui calcule automatiquement une somme à partir de règles légales n’appelle pas les mêmes précautions qu’un système qui classe des personnes ou attribue une ressource rare.

Domaine administratifCe que peut faire un algorithmeEnjeu pour l’usager
ImpôtsCalculer, croiser ou vérifier des informations déclaréesComprendre un redressement ou signaler une erreur
Aides socialesTrier des demandes ou détecter des incohérencesNe pas perdre l’accès à une prestation à tort
RetraiteTraiter des données de carrière et orienter les échangesObtenir une réponse adaptée à une situation personnelle
Orientation scolaireClasser ou affecter des candidatures selon des critèresVérifier que le dossier a été correctement pris en compte

Le problème ne naît donc pas du seul fait qu’une tâche soit automatisée. Il apparaît lorsque les règles retenues sont opaques, lorsque les données sont inexactes ou incomplètes, lorsque le système reproduit des inégalités existantes, ou encore quand personne ne semble en mesure de revoir sérieusement le résultat.

Pourquoi l’automatisation peut-elle affecter l’égalité de traitement ?

L’administration est tenue d’assurer l’égalité devant le service public. Or un programme applique les informations qu’on lui fournit et les règles qu’on lui donne. Si les données utilisées ne décrivent qu’imparfaitement une situation, si une catégorie de personnes est moins bien renseignée dans les bases de données, ou si un critère apparemment neutre produit un effet défavorable pour certains groupes, le résultat peut devenir injuste.

Le risque ne se limite pas à une discrimination volontaire, qui serait évidemment illégale. Il peut prendre la forme d’un effet indirect : une règle identique pour tous pénalise davantage des personnes en raison de leur âge, de leur lieu de résidence, de leur situation familiale, de leur handicap ou de leur maîtrise du numérique. Plus la décision concerne un droit fondamental ou une ressource limitée, plus les conséquences d’un mauvais paramétrage sont importantes.

La Défenseure des droits met également en garde contre la déresponsabilisation. Une réponse présentée comme le produit d’un système peut donner l’impression qu’elle ne peut plus être discutée. Pourtant, une décision administrative ne devrait jamais se soustraire à l’examen au motif qu’un logiciel l’a produite ou recommandée.

L’exemple d’une jeune retraitée confrontée à des difficultés avec sa caisse de retraite l’illustre. Après avoir déposé un commentaire sur le site des services publics, elle a reçu une réponse automatisée générée par une intelligence artificielle. Un tel échange peut être utile pour orienter rapidement un usager. Il devient problématique s’il remplace l’écoute d’une situation concrète ou s’il empêche d’identifier un interlocuteur compétent.

Affelnet, un exemple des limites d’un traitement impersonnel

L’affectation des élèves au lycée est l’un des domaines dans lesquels les choix de paramétrage ont des effets très concrets. Le système Affelnet attribue des places dans les lycées publics à partir de critères prédéterminés. Il est notamment associé aux politiques d’affectation scolaire et, à Paris, à l’objectif de favoriser davantage de mixité sociale et scolaire.

Cet exemple rappelle qu’un outil de répartition ne se résume jamais à une opération purement technique. Les critères choisis traduisent des priorités publiques : proximité géographique, résultats scolaires, capacité d’accueil, parcours particulier ou objectifs de mixité. Ils doivent donc pouvoir être compris, discutés et, si nécessaire, corrigés.

Le rapport évoqué par la Défenseure des droits souligne aussi le risque d’erreurs de traitement de dossiers qui ne seraient pas rectifiées. Pour une famille, une erreur de donnée ou de prise en compte peut avoir des conséquences immédiates sur la scolarité d’un enfant. La possibilité de signaler une anomalie et d’obtenir un réexamen individuel est alors aussi importante que la performance technique du système.

Automatiser un service public : l’efficacité ne suffit pas

Ce que l’algorithme peut apporter

  • Traiter rapidement un grand nombre de dossiers.
  • Appliquer de façon cohérente des critères prédéfinis.
  • Repérer des incohérences ou orienter un dossier vers le bon service.
  • Libérer du temps pour les situations nécessitant une analyse approfondie.

Les garanties indispensables

  • Informer clairement l’usager de l’emploi d’un traitement algorithmique.
  • Expliquer les critères et les principales règles ayant conduit au résultat.
  • Permettre un réexamen humain réel et accessible.
  • Auditer régulièrement les erreurs, les biais et les effets discriminatoires potentiels.

Transparence : ce que l’administration doit pouvoir expliquer

La transparence ne signifie pas que chaque citoyen doit apprendre à programmer ou lire des milliers de lignes de code. Elle suppose plutôt que l’administration puisse répondre de manière intelligible aux questions essentielles : une décision a-t-elle été prise à l’aide d’un traitement algorithmique ? Quelles données et quels critères principaux ont compté ? Quel service est responsable ? Comment demander une vérification humaine ou former un recours ?

Le cadre français prévoit des garanties lorsque l’administration prend une décision individuelle sur le fondement d’un traitement algorithmique. L’usager doit notamment pouvoir être informé de l’utilisation de ce traitement et obtenir des éléments sur ses règles de fonctionnement et ses principales caractéristiques. Le droit d’accès aux documents administratifs peut aussi concerner les règles et, selon les cas, le code source, sous réserve des exceptions prévues par la loi, notamment pour protéger des secrets légalement protégés.

Le règlement général sur la protection des données, ou RGPD, ajoute des obligations lorsque les traitements reposent sur des données personnelles. Il encadre en particulier certaines décisions fondées exclusivement sur un traitement automatisé lorsqu’elles produisent des effets juridiques ou affectent significativement une personne. Les administrations ne peuvent donc pas considérer un algorithme comme une boîte noire hors du champ du droit.

Le contrôle humain doit être réel, pas symbolique

L’intervention humaine est souvent présentée comme la réponse aux risques de l’automatisation. Encore faut-il qu’elle soit effective. Un agent qui se contente de valider en quelques secondes une recommandation qu’il ne peut ni comprendre ni modifier ne constitue pas un contrôle suffisant.

Un véritable réexamen humain implique plusieurs conditions : des agents formés, le temps d’étudier les éléments particuliers d’un dossier, l’accès aux informations ayant conduit au résultat et le pouvoir de s’en écarter lorsque la situation le justifie. Il faut aussi que les usagers puissent atteindre cet interlocuteur sans se heurter à une succession de formulaires ou de réponses automatiques.

Cette exigence est particulièrement importante pour les personnes les plus exposées aux difficultés administratives. Une personne âgée, en situation de handicap, précaire, peu à l’aise avec les outils numériques ou dont la situation sort des cas habituels risque davantage de rester bloquée face à une réponse standardisée. L’automatisation ne doit pas devenir une nouvelle barrière d’accès aux droits.

Des audits pour détecter les erreurs et les biais

La Défenseure des droits préconise la mise en place d’audits réguliers. Un audit ne sert pas seulement à vérifier que le programme fonctionne sans panne. Il doit examiner ses effets réels : erreurs répétées, différences de traitement entre catégories d’usagers, taux de contestation, difficultés d’accès au recours, qualité des données et respect des objectifs initiaux.

Cette évaluation doit être menée avant le déploiement, puis pendant l’utilisation de l’outil. Un système peut en effet produire des effets inattendus une fois confronté à des milliers de dossiers réels. Les données changent, les règles administratives évoluent et les comportements des usagers s’adaptent. Un contrôle unique au moment de la conception serait insuffisant.

La publication d’informations utiles sur ces dispositifs contribuerait à la confiance. Elle permettrait aux chercheurs, aux associations, aux représentants des usagers et aux citoyens de mieux comprendre les choix effectués. La participation citoyenne, également mise en avant, ne consiste pas à confier la conception technique à chacun. Elle vise à faire entrer dans l’évaluation l’expérience de ceux qui subissent concrètement les conséquences d’une décision.

L’Europe renforce progressivement son cadre sur l’intelligence artificielle

En novembre 2024, le contexte européen évolue avec l’entrée en vigueur, le 1er août 2024, du règlement européen sur l’intelligence artificielle, souvent appelé AI Act. Son application est progressive. Il établit une approche fondée sur le niveau de risque et prévoit des exigences renforcées pour certains usages considérés comme à haut risque.

Les systèmes employés dans l’éducation, l’emploi ou l’accès à certains services essentiels figurent parmi les domaines qui appellent une vigilance particulière. Le texte européen ne remplace pas les obligations françaises déjà applicables aux administrations, ni le RGPD. Il ajoute un cadre de gouvernance appelé à structurer davantage la conception, la documentation, l’évaluation et la surveillance de certaines IA.

L’enjeu pratique reste toutefois le même : les règles ne protègent les citoyens que si elles sont appliquées par des administrations capables de cartographier leurs algorithmes, d’évaluer leurs effets et de corriger rapidement leurs dysfonctionnements.

Ce qu’il faut surveiller dans les services publics numérisés

La numérisation de l’administration peut apporter des gains réels : délais plus courts, meilleure gestion de volumes importants, réponses plus cohérentes et libération de temps pour les situations complexes. Ces bénéfices ne justifient pas une confiance aveugle dans les systèmes automatisés.

Les prochaines années devront permettre de vérifier plusieurs points concrets : la clarté de l’information fournie aux usagers, l’existence d’interlocuteurs humains joignables, la qualité des recours, la réalisation d’audits indépendants et la correction documentée des erreurs. Il faudra aussi distinguer soigneusement les outils qui assistent les agents de ceux qui déterminent réellement l’issue d’un dossier.

L’objectif défendu par la Défenseure des droits est celui d’une régulation proactive. Il ne s’agit pas d’attendre qu’un dispositif produise des injustices pour intervenir, mais de concevoir dès le départ des outils contrôlables, explicables et contestables. Dans un État de droit, la technologie peut soutenir la décision publique. Elle ne peut pas en devenir l’unique responsable.

Questions fréquentes

Pourquoi les algorithmes utilisés par les administrations doivent-ils être surveillés ?

Parce qu’ils peuvent influencer l’accès à des droits et à des services essentiels, comme une aide sociale, une retraite ou une affectation scolaire. Une erreur de donnée, un critère mal paramétré ou un biais indirect peut produire un résultat injuste. La surveillance vise à détecter ces problèmes, à les corriger et à garantir un recours pour l’usager.

Une administration peut-elle prendre une décision entièrement automatisée ?

Le droit encadre les décisions individuelles prises à l’aide d’algorithmes, particulièrement lorsqu’elles reposent sur des données personnelles et ont des effets importants. L’administration doit pouvoir informer l’usager, expliquer les règles principales du traitement et prévoir des garanties. Dans les situations sensibles, un réexamen humain effectif est essentiel pour contester ou corriger le résultat.

Comment savoir si une décision administrative a été prise par un algorithme ?

Lorsqu’une décision individuelle repose sur un traitement algorithmique, l’administration doit en informer la personne concernée et pouvoir fournir des éléments sur les règles qui ont présidé au traitement. Un usager peut demander des explications au service concerné, notamment sur les critères principaux appliqués à son dossier et sur les voies de recours disponibles.

Que faire si je pense qu’un algorithme a commis une erreur dans mon dossier ?

Il faut d’abord demander au service compétent la révision du dossier et la correction de toute donnée inexacte. Conservez les échanges et les documents utiles. Si la réponse reste insatisfaisante, les voies de recours administratif ou contentieux peuvent être envisagées selon la décision concernée. La Défenseure des droits peut aussi être saisie en cas d’atteinte présumée aux droits.

Affelnet est-il un algorithme qui décide seul de l’orientation des élèves ?

Affelnet est un système d’affectation qui applique des critères définis pour attribuer des places dans les lycées publics. Il ne faut pas confondre l’outil avec l’ensemble des choix publics qui déterminent ses règles. Justement, la transparence sur les critères, la vérification des dossiers et la possibilité de corriger les erreurs sont déterminantes pour les familles.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Le Monde, bilan de la réforme d’Affelnet dans les lycées publics parisiens, 4 mars 2024www.lemonde.fr/societe/article/2024/03/04/affelnet-trois-ans-apres-la-reforme-la-mixite-sociale-et-scolaire-progresse-encore-dans-les-lycees-publics-de-paris_6220026_3224.html
  2. Défenseur des droits, travaux et publications sur les droits des usagerswww.defenseurdesdroits.fr
  3. Légifrance, Code des relations entre le public et l’administrationwww.legifrance.gouv.fr/codes/texte_lc/LEGITEXT000031366350
  4. CNIL, informations sur les décisions automatiséeswww.cnil.fr
  5. EUR-Lex, règlement européen sur l’intelligence artificielle, AI Acteur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1689/oj