Musk, Trump et l’IA : pourquoi des règles plus strictes restent possibles
Le soutien d’Elon Musk à Donald Trump ne signifie pas nécessairement une déréglementation de l’intelligence artificielle. Pour le chercheur Max Tegmark, le patron de xAI pourrait au contraire pousser à des garde-fous sur les modèles les plus puissants, malgré la promesse de Trump d’abroger le décret de Joe Biden.

Alors que Donald Trump prépare son retour à la Maison-Blanche après l’élection présidentielle du 5 novembre 2024, l’influence grandissante d’Elon Musk dans son entourage suscite de nombreuses interrogations. Le scénario le plus intuitif serait celui d’une politique plus favorable aux entreprises technologiques et moins contraignante. Pourtant, le physicien et spécialiste de la sécurité de l’IA Max Tegmark y voit aussi une possible occasion de renforcer les garde-fous appliqués aux systèmes les plus puissants.
Cette hypothèse repose sur une particularité d’Elon Musk. Le dirigeant est à la fois un entrepreneur engagé dans la course à l’intelligence artificielle avec sa start-up xAI, un allié politique de Donald Trump et l’un des patrons de la tech les plus alarmistes sur les risques d’une IA développée sans contrôle. Cette position ne permet pas de prédire la future politique américaine. Elle explique toutefois pourquoi une administration Trump ne se résumerait pas nécessairement à une simple opposition entre innovation et régulation.
Une influence possible, mais aucune politique arrêtée
Max Tegmark, scientifique connu pour ses travaux et son engagement sur les enjeux de sûreté de l’intelligence artificielle, estime que la proximité entre Elon Musk et Donald Trump peut compter dans les arbitrages à venir. Son raisonnement est simple : Musk a déjà publiquement plaidé pour des règles de sécurité, y compris lorsqu’elles étaient contestées par une partie de l’industrie technologique.
Il faut néanmoins distinguer l’influence politique d’un pouvoir institutionnel. À la date du 13 novembre 2024, Elon Musk n’occupe pas de fonction officielle dans la future administration. Il ne peut donc ni écrire seul un décret présidentiel ni imposer une loi au Congrès. Son poids potentiel tient à sa capacité d’accès, à sa visibilité médiatique et à son expérience d’entrepreneur dans plusieurs domaines technologiques stratégiques.
Cette influence pourrait emprunter plusieurs voies : défendre des obligations de tests avant la mise à disposition de modèles très avancés, promouvoir des standards techniques communs ou demander une attention particulière aux systèmes susceptibles de présenter des risques pour la sécurité nationale et la santé publique. Ce sont des pistes, non des engagements annoncés par l’équipe de Donald Trump.
La situation est également singulière parce qu’Elon Musk est directement concerné par les règles qu’il appelle de ses vœux. Avec xAI, il participe lui-même au développement de modèles d’IA. Cette double position, à la fois régulateur informel et concurrent du secteur, nourrit inévitablement le débat sur les conflits d’intérêts et sur la manière dont des règles pourraient affecter différemment les grands groupes établis et les nouveaux entrants.
Le soutien de Musk au projet californien SB 1047
L’élément le plus concret avancé par Max Tegmark est le soutien d’Elon Musk au texte californien SB 1047. Ce projet de loi visait à imposer des mesures de sécurité à certains développeurs de modèles d’IA de pointe avant leur mise à disposition. Parmi les principes défendus figuraient des évaluations des risques et des dispositifs destinés à éviter qu’un modèle ne cause des dommages graves.
SB 1047 ne proposait pas d’interdire l’intelligence artificielle. Il cherchait à instaurer des obligations pour les systèmes les plus coûteux et les plus puissants, ceux dont les capacités pourraient justifier un contrôle supplémentaire. L’idée centrale était de ne pas attendre un incident majeur pour exiger des entreprises qu’elles testent la robustesse et les usages dangereux de leurs modèles.
Le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, a toutefois opposé son veto au texte en septembre 2024. Son refus a confirmé les fortes divisions qui traversent le secteur : certains y voyaient une protection raisonnable face aux risques extrêmes, d’autres craignaient une loi trop rigide ou mal calibrée, susceptible de freiner l’innovation sans cibler efficacement les dangers réels.
Le soutien de Musk au projet reste significatif. Il montre que son discours public ne se limite pas à une critique abstraite de l’IA : il a approuvé une initiative réglementaire précise, même si celle-ci était contestée par plusieurs entreprises et investisseurs de la Silicon Valley.
Le décret de Joe Biden, cible affichée de Trump
Cette possible convergence entre Musk et une politique de sécurité se heurte à une promesse explicite de Donald Trump. Durant sa campagne, le président élu a annoncé vouloir abroger le décret de Joe Biden sur l’intelligence artificielle, signé le 30 octobre 2023.
Ce décret avait fait de la sécurité de l’IA une priorité de l’exécutif américain. Il prévoyait notamment que les entreprises développant certains modèles à double usage, c’est-à-dire susceptibles de présenter des risques sérieux pour la sécurité, l’économie, la santé publique ou la sûreté, communiquent au gouvernement les résultats de leurs tests de sécurité. Il encourageait aussi les évaluations dites de red teaming, où des spécialistes cherchent délibérément à mettre un système en défaut.
Les opposants au texte de Joe Biden l’ont décrit comme une approche restrictive de la politique technologique. Pour ses défenseurs, il constituait au contraire un premier cadre fédéral permettant à l’État de mieux connaître les capacités et les limites des modèles les plus avancés.
| Date | Événement | Ce que cela révèle du débat sur l’IA |
|---|---|---|
| Mars 2023 | Une lettre ouverte réunit plus de 30 000 signataires, dont Elon Musk, en faveur d’une pause sur les systèmes plus puissants que GPT-4. | Une partie du secteur réclame un ralentissement temporaire de la course aux modèles les plus avancés. |
| 30 octobre 2023 | Joe Biden signe un décret sur le développement sûr, sécurisé et digne de confiance de l’IA. | Washington cherche à encadrer les risques des modèles de pointe par des obligations fédérales. |
| Septembre 2024 | Gavin Newsom oppose son veto au projet californien SB 1047, soutenu par Elon Musk. | Le niveau et la forme de la régulation divisent profondément les responsables politiques et les entreprises. |
| Novembre 2024 | Donald Trump réaffirme son intention d’abroger le décret de Joe Biden. | La future politique fédérale pourrait changer de cap, sans que son contenu précis soit encore connu. |
L’abrogation d’un décret ne conduirait pas automatiquement à l’absence de toute règle. Une nouvelle administration pourrait supprimer certaines obligations tout en conservant ou en créant d’autres standards, notamment si elle les présente comme des exigences de défense, de compétitivité ou de sécurité nationale. C’est précisément l’espace dans lequel Max Tegmark juge l’intervention d’Elon Musk possible.
Les signaux contradictoires autour de la future politique américaine de l’IA
Des garde-fous restent envisageables
- Elon Musk a soutenu le projet californien SB 1047 et ses obligations de sécurité.
- Max Tegmark estime que Musk peut défendre des standards auprès de Donald Trump.
- Les tests de robustesse et les évaluations de risques peuvent viser les modèles les plus puissants.
- La sécurité nationale et la santé publique peuvent justifier des exigences fédérales ciblées.
Une orientation moins contraignante est aussi possible
- Donald Trump a promis d’abroger le décret de Joe Biden sur la sécurité de l’IA.
- Une partie de l’industrie considère certaines règles comme un frein à l’innovation.
- L’abrogation du décret pourrait réduire les obligations de transmission de tests au gouvernement.
- Aucune fonction officielle d’Elon Musk ne garantit que ses positions deviendront une politique publique.
AGI : pourquoi la course aux systèmes les plus puissants inquiète
Au cœur de la position de Tegmark et de Musk se trouve la question de l’intelligence générale artificielle, souvent désignée par l’acronyme anglais AGI. Cette expression désigne l’hypothèse d’un système capable d’égaler, voire de dépasser, les facultés intellectuelles humaines dans un vaste éventail de tâches. Une telle technologie n’existe pas aujourd’hui sous une forme reconnue et la notion même d’AGI ne fait pas l’objet d’une définition scientifique universelle.
Pour Max Tegmark, l’absence de règles dans la compétition internationale pour créer de tels systèmes équivaudrait à une « course suicidaire ». Le chercheur insiste sur le besoin de standards de sécurité avant que des capacités très avancées soient largement déployées. Elon Musk a lui aussi multiplié les mises en garde contre ce qu’il considère comme les dangers d’une IA non régulée, allant jusqu’à évoquer le risque d’un futur comparable à celui imaginé dans la franchise Terminator.
En mars 2023, Musk avait signé une lettre ouverte appelant à une pause dans l’entraînement de systèmes plus puissants que GPT-4. Plus de 30 000 personnes avaient soutenu cette initiative. Le texte demandait un moratoire de six mois afin de mettre au point des protocoles de sécurité partagés et des mécanismes de gouvernance.
Les scénarios liés à l’AGI sont importants dans le débat, mais ils ne doivent pas occulter les problèmes actuels. Les systèmes disponibles peuvent déjà produire des informations fausses mais plausibles, faciliter la création de contenus trompeurs ou amplifier la diffusion de désinformation. Ils soulèvent aussi des questions de discrimination algorithmique, de vie privée, de droits d’auteur et de concentration du pouvoir technologique.
Réguler sans figer l’innovation, un équilibre difficile
Le débat américain ne se réduit pas à deux camps parfaitement opposés. Les défenseurs de règles plus strictes ne demandent pas tous la même chose, et les partisans de l’innovation rapide ne rejettent pas tous les tests de sécurité. Le point de friction porte souvent sur le niveau de risque à prendre en compte, les entreprises concernées et les conséquences économiques de chaque obligation.
Une réglementation peut imposer des coûts importants : recrutement d’experts, documentation technique, audits, simulations de risques et délais supplémentaires avant le lancement d’un produit. Ces exigences peuvent être plus faciles à absorber pour les entreprises disposant de ressources considérables. À l’inverse, l’absence de règles communes peut favoriser une course à la vitesse où les acteurs les plus prudents risquent d’être pénalisés face à ceux qui déploient sans attendre.
C’est pourquoi le contenu concret des normes compte autant que leur principe. Une obligation de test peut être utile si elle cible les modèles et les usages présentant les risques les plus élevés. Elle peut être moins pertinente si elle s’applique indistinctement à de petits outils sans capacités sensibles. De même, la confidentialité des informations transmises à l’État doit être conciliée avec le besoin de contrôle public.
L’Europe suit parallèlement une voie différente. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle, l’AI Act, est entré en vigueur en août 2024 et pose un cadre fondé sur les niveaux de risque. Les autorités européennes de protection des données et les institutions de l’Union européenne défendent également la souveraineté numérique, c’est-à-dire la capacité à fixer des règles et à maîtriser des technologies devenues stratégiques.
Pour les entreprises mondiales, ces approches nationales et régionales créent un enjeu pratique : elles devront souvent composer avec des exigences différentes selon les marchés. Les choix de Washington sous une administration Trump auront donc des répercussions au-delà des États-Unis, qu’ils aillent vers davantage de flexibilité ou vers de nouvelles normes de sécurité.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois
La première question sera celle de la forme que prendra l’abrogation promise du décret de Joe Biden. Donald Trump peut chercher à supprimer tout ou partie du texte, le remplacer par de nouvelles orientations ou confier davantage de latitude aux agences fédérales. Le résultat ne dépendra pas uniquement d’Elon Musk, même si ses positions pourraient être entendues.
Il faudra également observer si le débat se concentre sur les risques extrêmes associés à une future AGI, sur les préjudices immédiats causés par les outils existants, ou sur les deux à la fois. Une politique centrée exclusivement sur des scénarios lointains risquerait de laisser de côté la désinformation et les abus déjà visibles. À l’inverse, une politique focalisée seulement sur les usages actuels pourrait négliger les difficultés de contrôle posées par des modèles de plus en plus capables.
Enfin, la question de la transparence sera décisive. Les pouvoirs publics ont besoin d’informations sur les capacités des systèmes les plus avancés, tandis que les entreprises veulent préserver leurs secrets industriels et leur compétitivité. Entre l’abrogation annoncée du cadre de Joe Biden et le plaidoyer de certains acteurs pour des tests rigoureux, la future politique américaine de l’IA reste à écrire.
Questions fréquentes
Elon Musk peut-il imposer des règles sur l’IA dans une administration Trump ?
Non. À la date du 13 novembre 2024, Elon Musk ne détient pas de fonction officielle lui donnant le pouvoir d’imposer des règles fédérales. Sa proximité avec Donald Trump peut toutefois lui donner une capacité d’influence sur les priorités politiques, les nominations et les discussions concernant les normes de sécurité applicables aux modèles d’IA les plus avancés.
Qu’est-ce que le projet de loi SB 1047 sur l’intelligence artificielle ?
SB 1047 était un projet de loi californien visant à imposer des mesures de sécurité à certains développeurs de modèles d’IA de pointe. Il prévoyait notamment des obligations liées à l’évaluation des risques avant le déploiement. Elon Musk l’a soutenu, mais le gouverneur Gavin Newsom y a opposé son veto en septembre 2024.
Pourquoi Donald Trump veut-il supprimer le décret de Joe Biden sur l’IA ?
Donald Trump a promis d’abroger le décret de Joe Biden sur l’intelligence artificielle, que ses critiques présentent comme trop restrictif. Signé le 30 octobre 2023, ce texte demandait notamment aux entreprises développant certains modèles à risque de partager leurs résultats de tests de sécurité avec le gouvernement fédéral américain.
Qu’est-ce que l’AGI, ou intelligence générale artificielle ?
L’AGI désigne l’idée d’une intelligence artificielle capable de réaliser un très grand nombre de tâches intellectuelles au niveau humain ou au-delà. Il ne s’agit pas d’une technologie reconnue comme existante en novembre 2024, ni d’une notion définie de façon uniforme. Elle structure néanmoins les débats sur les risques à long terme de l’IA.
La régulation de l’IA risque-t-elle de freiner l’innovation ?
Des obligations de test, d’audit ou de documentation peuvent augmenter les coûts et rallonger les délais de lancement, ce qui inquiète une partie du secteur. Mais leurs défenseurs estiment que des règles ciblées peuvent aussi éviter une compétition où la rapidité primerait sur la sécurité. L’enjeu est donc de proportionner les exigences au niveau de risque réel.
Sources
Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.
- Décret de la Maison-Blanche sur le développement sûr, sécurisé et digne de confiance de l’IA, 30 octobre 2023www.whitehouse.gov
- Texte législatif californien SB 1047leginfo.legislature.ca.gov/faces/billTextClient.xhtml?bill_id=202320240SB1047
- Lettre ouverte appelant à une pause sur les expériences géantes d’IA, Future of Life Institutefutureoflife.org/open-letter/pause-giant-ai-experiments
- Règlement européen sur l’intelligence artificielle, Commission européennedigital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/regulatory-framework-ai



