Régulation et éthique

Allocations familiales : le score de risque de la CAF contesté pour discrimination

La Caisse nationale des allocations familiales utilise depuis 2010 un système de notation pour orienter ses contrôles. Le 15 octobre 2024, Amnesty International et 14 organisations ont saisi le Conseil d’État, estimant que cet outil cible injustement les personnes les plus précaires et manque de transparence.

Une allocataire examine des documents administratifs face à une interface de contrôle algorithmique.
Illustration : Actu.ai

Un algorithme peut-il décider qui mérite d’être davantage contrôlé par l’administration sociale ? En France, la question se pose avec acuité autour de l’outil de notation des risques utilisé par la Caisse nationale des allocations familiales, la CNAF. Depuis 2010, ce système attribue un score aux allocataires afin d’orienter l’intensité des contrôles. Le principe affiché est la lutte contre la fraude. Ses détracteurs y voient toutefois un mécanisme susceptible de concentrer la surveillance sur les personnes déjà les plus fragiles.

Le 15 octobre 2024, Amnesty International et une coalition de 14 organisations ont saisi le Conseil d’État pour réclamer l’arrêt immédiat de cet algorithme. Au centre de leur contestation : le risque qu’un outil construit à partir de données socio-économiques transforme des situations de précarité en signaux de suspicion.

Ce que fait le score de risque de la CNAF

Le fonctionnement général est celui d’un système de tri. L’administration dispose de nombreuses informations nécessaires au calcul et au versement des prestations : revenus, situation professionnelle, composition du foyer et éléments liés aux démarches effectuées. Un algorithme croise certains de ces éléments pour attribuer un score de risque à chaque allocataire.

Ce score sert à déterminer le niveau de contrôle qui pourra être appliqué. Il ne faut donc pas le confondre avec une preuve de fraude. Un résultat élevé ne signifie pas qu’une personne a commis une irrégularité. Il indique qu’elle est davantage susceptible, selon le modèle, de faire l’objet d’un examen approfondi.

Cette distinction est essentielle. Dans un système de protection sociale, un contrôle peut avoir des conséquences très concrètes : demandes de justificatifs, délais supplémentaires, échanges répétés avec l’administration ou suspension d’un dossier dans l’attente de vérifications. Même lorsqu’aucune fraude n’est finalement établie, le ciblage peut alourdir l’accès à une aide indispensable.

RepèreCe qui est établi dans le débat public
Depuis 2010La CNAF a intégré un algorithme de notation des risques à ses procédures d’évaluation.
Données prises en compteLe dispositif s’appuie notamment sur le revenu, le statut d’emploi et la composition familiale.
Effet du scoreIl oriente le niveau de contrôle auquel un allocataire peut être soumis.
2023Des révélations ont mis en lumière des corrélations entre le score et des facteurs considérés comme discriminants.
15 octobre 2024Amnesty International et 14 organisations saisissent le Conseil d’État pour demander l’arrêt de l’algorithme.

Pourquoi les critères socio-économiques inquiètent-ils ?

La difficulté ne tient pas uniquement à l’existence d’un calcul automatisé. Elle réside dans les variables sur lesquelles ce calcul s’appuie, et dans la façon dont elles sont combinées. Le niveau de revenu, l’emploi ou la structure familiale ne sont pas de simples données administratives neutres : ils sont étroitement liés aux inégalités sociales.

Une famille monoparentale, une personne au chômage ou un foyer aux revenus faibles peuvent connaître davantage de changements de situation, de démarches et de difficultés administratives. Ces réalités peuvent produire des dossiers plus complexes. Si un modèle statistique interprète cette complexité comme un risque, il risque de sélectionner plus fréquemment les mêmes catégories de population.

C’est ce que dénoncent les associations mobilisées. Selon elles, le dispositif contribue à traiter les personnes précaires comme des fraudeurs potentiels. La logique est préoccupante : au lieu de corriger les inégalités qui rendent certaines démarches plus difficiles, le système peut les convertir en motifs de contrôle renforcé.

Le lieu de résidence illustre également la sensibilité de ces mécanismes. Lorsqu’un critère territorial est directement ou indirectement associé à des situations de précarité, il peut conduire à davantage de contrôles dans les quartiers défavorisés. Or une corrélation statistique ne dit rien, à elle seule, de l’honnêteté d’une personne donnée. Elle décrit au mieux une tendance dans des données passées, qui peuvent elles-mêmes refléter les pratiques de contrôle antérieures.

Quand un algorithme reproduit les biais du passé

Un algorithme ne formule pas une intention discriminatoire. Il apprend ou applique des règles à partir de données et d’objectifs définis par des humains. Cela ne le rend pas impartial par nature. Si les données historiques contiennent déjà des déséquilibres, le calcul peut les reproduire, voire les amplifier.

Dans le cas d’un outil de détection de fraude, un cercle peut se former. Une population davantage contrôlée dans le passé produira mécaniquement davantage de dossiers où des erreurs ou irrégularités sont détectées, simplement parce qu’elle a été davantage examinée. Le modèle peut ensuite apprendre que cette population présente un risque plus élevé et la cibler encore davantage.

Ce phénomène est parfois appelé une boucle de rétroaction. Il ne suppose pas qu’un programme identifie explicitement une catégorie sociale pour produire des effets inéquitables. Des variables apparemment ordinaires peuvent agir comme des indicateurs indirects de la pauvreté, de la situation familiale ou du territoire de résidence.

Les révélations intervenues en 2023 sur les corrélations entre le score de risque et des facteurs discriminants ont ainsi renforcé les interrogations. Pour les organisations qui contestent l’outil, il ne suffit pas de dire que l’algorithme cherche la fraude. Encore faut-il démontrer que ses critères, ses résultats et ses effets sont compatibles avec le principe d’égalité devant le service public.

Lutte contre la fraude : ce que le score permet et ce qu’il met en risque

Ce que vise l’outil

  • Prioriser les dossiers à contrôler parmi un grand nombre d’allocataires.
  • Croiser des données administratives pour détecter des situations jugées atypiques.
  • Allouer les moyens de contrôle de la CAF selon un niveau de risque estimé.
  • Repérer des erreurs ou irrégularités sans examiner tous les dossiers de la même manière.

Les garanties indispensables

  • Ne pas assimiler un score élevé à une preuve de fraude.
  • Mesurer les effets sur les foyers précaires, les chômeurs et les familles monoparentales.
  • Expliquer le ciblage et permettre un recours compréhensible aux personnes concernées.
  • Contrôler régulièrement les biais liés aux données et aux pratiques antérieures.
  • Maintenir une supervision humaine dans les situations ayant des conséquences importantes.

La transparence, condition d’un contrôle contestable

Pour une personne concernée, la première difficulté est souvent de comprendre pourquoi elle a été sélectionnée. Si les critères détaillés, leur poids ou les mécanismes de calcul restent opaques, il devient très difficile de repérer une erreur, d’identifier une discrimination indirecte et de faire valoir ses droits.

Cette opacité concerne aussi le débat démocratique. La lutte contre la fraude est une mission légitime des organismes sociaux : les sommes versées doivent correspondre aux droits réels, et les erreurs doivent pouvoir être corrigées. Mais l’efficacité d’un outil ne peut pas se mesurer uniquement au nombre de contrôles déclenchés ou de dossiers régularisés. Il faut aussi évaluer qui est contrôlé, à quelle fréquence, avec quels résultats et à quel coût humain.

Une évaluation sérieuse devrait notamment permettre de vérifier plusieurs points :

  • si les groupes aux profils comparables sont traités de façon équitable ;
  • si les contrôles ciblés par l’algorithme aboutissent réellement à davantage d’irrégularités établies ;
  • si les personnes disposent d’une explication compréhensible et d’un recours effectif ;
  • si le système n’encourage pas un contrôle disproportionné des foyers les plus vulnérables.

La transparence ne signifie pas nécessairement rendre public chaque détail technique au risque de faciliter les contournements. Elle suppose au minimum qu’une autorité indépendante, les juridictions et les personnes affectées puissent vérifier les principes du dispositif et contester ses effets lorsqu’ils paraissent injustifiés.

Que demande la saisine du Conseil d’État ?

La démarche engagée le 15 octobre 2024 par Amnesty International et les 14 organisations vise à faire cesser l’utilisation de l’algorithme de notation des risques de la CNAF. Cette saisine place le débat sur le terrain des droits fondamentaux, au-delà de la seule performance technique.

Les requérants mettent en cause un système qui, selon eux, expose certains allocataires à une surveillance accrue sur la base de caractéristiques sociales. Leur demande s’inscrit dans un mouvement plus large de vigilance face à l’automatisation des décisions et des priorités administratives. Le sujet ne concerne pas seulement la CAF : de plus en plus de services publics utilisent des outils de traitement de données pour classer des dossiers, prévoir des risques ou répartir leurs moyens de contrôle.

À la date du 2 novembre 2024, la contestation devant le Conseil d’État ne préjuge pas de l’issue de la procédure. Elle oblige en revanche à poser une question simple : quelles garanties doivent entourer un algorithme lorsque sa sélection peut modifier concrètement la relation entre un citoyen et un organisme chargé de lui verser une aide sociale ?

Le cadre européen change la façon de regarder ces outils

Le droit européen des données personnelles encadre déjà certains usages automatisés. Le règlement général sur la protection des données, ou RGPD, prévoit des garanties lorsque des décisions reposent exclusivement sur un traitement automatisé et produisent des effets juridiques ou des effets significatifs pour les personnes. Dans les faits, l’application de ces garanties dépend de la place exacte occupée par l’algorithme dans la décision administrative : simple outil d’aide, système de priorisation des contrôles ou mécanisme déterminant directement une décision.

L’Union européenne a aussi adopté le règlement sur l’intelligence artificielle, dit AI Act, entré en vigueur en août 2024. Les systèmes destinés à évaluer l’éligibilité à certaines aides et services publics essentiels font partie des usages considérés à haut risque par ce texte. Les obligations correspondantes ne s’appliquent pas toutes immédiatement, mais la direction est claire : documentation, gestion des risques, qualité des données, traçabilité et supervision humaine deviennent des exigences centrales.

Pour les administrations françaises, le défi ne consiste donc pas uniquement à disposer d’outils efficaces. Il est aussi de pouvoir rendre compte de leur fonctionnement. La numérisation ne doit pas créer une zone grise dans laquelle une personne serait suspectée sans pouvoir savoir pourquoi.

Ce qu’il faut surveiller

La procédure devant le Conseil d’État sera un test important pour l’encadrement des algorithmes dans les politiques sociales. Elle pourrait préciser le niveau de transparence attendu d’un organisme public et les conditions dans lesquelles un score de risque peut être utilisé pour organiser des contrôles.

Au-delà de ce contentieux, plusieurs questions resteront décisives. Les données utilisées sont-elles régulièrement réévaluées ? Les effets du système sur les familles monoparentales, les personnes sans emploi et les foyers précaires sont-ils mesurés ? Un agent humain examine-t-il réellement les situations avant qu’une mesure défavorable soit prise ? Et surtout, les allocataires ont-ils les moyens de comprendre et de contester ce qui les concerne ?

L’enjeu est de préserver une règle de base du service public : les personnes qui ont le plus besoin d’une aide ne devraient pas être exposées à une suspicion accrue du seul fait de leur situation sociale. L’algorithme peut aider à organiser un contrôle, mais il ne peut pas remplacer l’exigence d’équité, d’explication et de respect des droits.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le score de risque utilisé par la CAF ?

Le score de risque est une évaluation produite par un algorithme de la CNAF. Depuis 2010, il sert à orienter le niveau de contrôle des allocataires. Il est établi à partir de données administratives et socio-économiques, notamment les revenus, l’emploi et la composition familiale. Un score élevé ne constitue pas, à lui seul, une preuve de fraude.

Pourquoi l’algorithme de la CAF est-il accusé de discrimination ?

Les organisations qui le contestent estiment que ses critères peuvent désavantager les personnes déjà fragilisées économiquement. Des données comme la situation professionnelle, le niveau de revenus ou la composition du foyer reflètent souvent des inégalités sociales. Si elles entraînent davantage de contrôles pour certains groupes, l’outil peut produire une discrimination indirecte, même sans utiliser une catégorie explicitement discriminatoire.

Que demande Amnesty International au sujet de l’algorithme de la CNAF ?

Le 15 octobre 2024, Amnesty International et une coalition de 14 organisations ont saisi le Conseil d’État. Elles demandent l’arrêt immédiat de l’algorithme de notation des risques utilisé par la CNAF. Leur démarche dénonce notamment le manque de transparence du dispositif et le risque d’un ciblage disproportionné des allocataires les plus précaires.

Un contrôle de la CAF déclenché par un algorithme peut-il être contesté ?

Une personne peut demander des explications sur sa situation administrative et exercer les recours prévus contre une décision qui affecte ses droits. La difficulté, lorsqu’un algorithme intervient, est de savoir quels éléments ont conduit au ciblage. C’est pourquoi la transparence, l’intervention humaine et l’existence d’un recours effectif sont au cœur du débat sur ces systèmes.

L’AI Act européen encadre-t-il les algorithmes utilisés pour les aides sociales ?

Le règlement européen sur l’intelligence artificielle, entré en vigueur en août 2024, classe parmi les usages à haut risque certains systèmes utilisés pour évaluer l’accès à des aides et services publics essentiels. Ses obligations se déploieront progressivement. Elles renforcent l’importance de la qualité des données, de la traçabilité, de la gestion des risques et de la supervision humaine.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Amnesty International France, appel à l’arrêt de l’algorithme discriminatoire de la CAF, 15 octobre 2024www.amnesty.org/fr/latest/news/2024/10/france-discriminatory-algorithm-used-by-the-social-security-agency-must-be-stopped
  2. CNIL, dossier sur l’intelligence artificiellewww.cnil.fr/fr/intelligence-artificielle
  3. Union européenne, règlement sur l’intelligence artificielle, AI Acteur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1689/oj
  4. Union européenne, règlement général sur la protection des données, RGPDeur-lex.europa.eu/eli/reg/2016/679/oj