Culture et médias

L’IA dans l’art : à Berlin, les algorithmes bousculent l’idée de création

À Berlin, deux galeries montrent comment les outils d’intelligence artificielle entrent dans l’art contemporain. Applications transformant des photos de smartphone et paysages urbains inexistants déplacent le regard : qui crée, qu’est-ce qui fait l’originalité d’une œuvre et comment en évaluer la valeur ?

Visiteurs dans une galerie observant des paysages urbains fictifs générés par intelligence artificielle.
Illustration : Actu.ai

Les œuvres présentées dans certaines galeries berlinoises ne se limitent plus à une toile, une photographie encadrée ou une sculpture. Elles peuvent prendre la forme d’une application, transformer une image prise avec un téléphone ou faire apparaître un quartier qui n’a jamais existé. En novembre 2023, l’intelligence artificielle ne remplace pas soudainement les artistes : elle élargit surtout la palette des procédés de création, tout en forçant le public à regarder autrement ce qu’il voit.

Cette évolution est particulièrement visible à Berlin, ville où les pratiques numériques ont depuis longtemps trouvé leur place dans l’art contemporain. Les expérimentations exposées à la galerie Office Impart et à la galerie Nagel Draxler mettent en scène deux usages complémentaires de l’IA : l’algorithme comme matériau artistique et l’algorithme comme producteur d’images capables de troubler notre rapport au réel.

À Berlin, l’application devient aussi une œuvre d’art

La galerie Office Impart, à Berlin, met notamment en avant le travail de Damjanski, un artiste basé à New York. Sa démarche explore l’idée qu’une application peut elle-même constituer une œuvre d’art. Le support compte autant que l’image finale : l’expérience proposée au visiteur ou à l’utilisateur fait partie du projet artistique.

Johanna Neuschäffer, représentante de la galerie, décrit ainsi des œuvres qui partent d’une photographie prise au smartphone par n’importe quelle personne, puis retravaillée par un algorithme d’intelligence artificielle. Ce déplacement est important. La photo n’est plus seulement un souvenir ou un document personnel, elle devient la matière première d’un processus de transformation automatisé.

L’artiste ne disparaît pas pour autant derrière l’outil. Dans une pratique de ce type, il peut définir le principe de l’application, les règles de traitement de l’image, l’expérience offerte au public et le contexte de présentation. L’IA intervient alors comme un instrument de création, au même titre qu’un appareil photo, un logiciel de retouche ou un procédé d’impression, avec une particularité : elle peut générer des résultats imprévisibles à partir d’instructions et de données.

Cette place donnée aux applications rappelle que l’art numérique ne se résume pas à l’image affichée à l’écran. Il peut aussi résider dans l’interaction, la répétition d’un geste, l’accès donné au public et les variations infinies qu’un même dispositif rend possibles.

Quand une image réaliste représente un lieu qui n’existe pas

La galerie allemande Nagel Draxler propose une autre expérience du pouvoir de l’IA. Les photographies qui y sont présentées montrent des lieux fictifs générés à partir d’images traitées par un logiciel d’intelligence artificielle. Au premier regard, le spectateur peut croire reconnaître des espaces familiers : des terrains de basketball au cœur d’une cour, ou des quartiers urbains évoquant New York et Paris.

Pourtant, ces lieux n’ont pas d’adresse. Ils sont inventés par des algorithmes qui travaillent à partir d’un ensemble d’images et de critères prédéterminés. Le résultat peut avoir l’apparence d’une photographie, avec une architecture crédible, des perspectives cohérentes et des détails urbains reconnaissables, sans pour autant documenter une scène réelle.

C’est précisément cette ambiguïté qui constitue l’un des intérêts artistiques de ces travaux. Depuis son invention, la photographie entretient un lien privilégié avec le réel : elle peut témoigner d’un lieu, d’un moment ou d’une présence. Une image générée par IA emprunte les codes visuels de la photographie, mais elle ne garantit pas qu’un événement ou un paysage ait existé.

Cette distinction est essentielle. Dire qu’un algorithme recombine des images aide à comprendre son principe général, mais ne décrit pas toujours exactement le fonctionnement technique d’un modèle. Selon le système utilisé, l’IA peut produire de nouveaux pixels en s’appuyant sur des relations statistiques apprises entre des formes, des textures, des objets et des compositions. Cela n’efface pas les questions sur les données d’entraînement, mais évite de réduire toute création générée à une simple juxtaposition mécanique.

Comment l’IA intervient-elle dans une création artistique ?

L’expression « art généré par IA » peut donner l’impression qu’une machine agit seule, comme un artiste autonome. La réalité est plus nuancée. Un système peut produire une image sans qu’une main humaine ne trace directement chaque ligne, mais il s’inscrit toujours dans une chaîne de décisions humaines : celles des équipes qui ont conçu le logiciel, celles liées aux données utilisées pour son apprentissage, puis celles de la personne qui formule une demande, sélectionne un résultat ou le modifie.

Dans un projet artistique, l’IA peut notamment servir à explorer rapidement plusieurs compositions, détourner une photographie, créer un décor imaginaire, faire varier une même idée ou générer des images que l’artiste n’aurait pas pu réaliser seul avec les outils traditionnels. La création ne se joue donc pas uniquement au moment où le fichier apparaît à l’écran.

Moment de la créationCe que l’IA peut accomplirDécisions humaines déterminantes
Conception du projetProduire des variations à partir d’instructionsChoisir le sujet, l’intention et les contraintes
Génération de l’imageCalculer une composition, des formes et des texturesFormuler les consignes et régler le processus
SélectionFournir de nombreux résultats possiblesRetenir, écarter, recadrer ou retravailler une image
ExpositionAdapter un contenu à un support numériqueDonner un titre, un contexte et un sens à l’œuvre

La part humaine peut être très visible ou, au contraire, discrète. Elle dépend du projet. Dans le cas d’une application conçue comme œuvre, l’intention peut se situer dans les règles mêmes du dispositif. Dans le cas d’une série d’images fictives, elle peut résider dans le choix de montrer des scènes suffisamment crédibles pour mettre à l’épreuve la confiance du spectateur.

Deux façons d’intégrer l’IA à la création artistique

L’IA comme outil de l’artiste

  • L’artiste fixe le concept, les règles et le cadre de présentation.
  • L’algorithme transforme une image ou propose des variations.
  • La sélection et l’édition des résultats font partie du geste créatif.
  • L’œuvre peut prendre la forme d’une application interactive.

L’IA comme auteur apparent

  • L’image finale peut être produite sans dessin manuel direct.
  • Le résultat semble parfois surgir d’un système autonome.
  • Le modèle n’a ni intention personnelle ni expérience du monde.
  • L’attribution, l’originalité et les droits restent à examiner au cas par cas.

L’IA est-elle un outil ou un artiste ?

La question semble simple, mais elle recouvre au moins deux débats différents. Le premier est esthétique : une œuvre doit-elle nécessairement exprimer une intention humaine pour être considérée comme de l’art ? Le second est social et juridique : qui peut être présenté comme auteur, et qui peut revendiquer la reconnaissance ou les droits liés à une création ?

Les défenseurs d’une vision traditionnelle de l’art insistent sur l’expérience vécue, l’intention et le geste de l’artiste. Pour eux, un algorithme ne ressent pas, ne formule pas de projet personnel et ne porte pas de regard conscient sur le monde. Il produit des résultats en fonction de calculs et de paramètres.

À l’inverse, les artistes qui emploient l’IA peuvent considérer qu’elle agit comme un partenaire de création ou comme un médium. L’intérêt ne vient pas nécessairement de l’idée qu’une machine aurait une sensibilité propre. Il peut naître du dialogue entre une intention humaine et un système capable de proposer des formes inattendues, parfois déroutantes, parfois fécondes.

Le mot « artiste » ne désigne donc pas seulement celui qui exécute matériellement une image. Dans l’histoire de l’art, des créateurs ont déjà confié une part de la réalisation à des ateliers, à des assistants, à des règles aléatoires ou à des machines. L’IA renouvelle cette discussion par son ampleur, sa rapidité et son aptitude à reproduire des codes visuels associés à la peinture, à la photographie ou au design.

Originalité et droit d’auteur : des questions sans réponse unique

L’arrivée des images générées impose de distinguer deux notions souvent confondues : l’originalité artistique et l’originalité au sens juridique. Une œuvre peut sembler inédite parce qu’elle montre un espace imaginaire ou une association visuelle surprenante. Mais sa protection par le droit d’auteur dépend de règles précises, qui varient selon les pays et accordent une place centrale à l’apport humain.

Aux États-Unis, le Copyright Office a précisé en mars 2023 que les éléments d’une œuvre déterminés par une IA sans paternité humaine ne peuvent pas, en eux-mêmes, faire l’objet d’un enregistrement au titre du droit d’auteur. En revanche, les choix créatifs d’une personne, par exemple la sélection, l’agencement ou des modifications substantielles, peuvent être pris en compte. Cette position illustre bien la difficulté : il faut examiner le processus, plutôt que coller une seule étiquette sur toutes les œuvres utilisant l’IA.

En France comme dans d’autres pays, la question de l’apport créatif identifiable de l’auteur est également décisive. Il est donc imprudent d’affirmer qu’un simple prompt, c’est-à-dire une instruction donnée à un logiciel, garantit automatiquement des droits exclusifs sur le résultat. Chaque situation dépend de la part de création humaine, des conditions d’utilisation du service et, potentiellement, des œuvres ou données ayant servi à entraîner le modèle.

Le débat porte aussi sur les données d’entraînement. Si un système apprend à produire des images en analysant de très nombreuses œuvres accessibles en ligne, artistes, photographes et ayants droit s’interrogent sur l’autorisation, la rémunération et la transparence de cet usage. Pour les galeries, ces enjeux ne sont pas abstraits : ils touchent à la provenance d’une œuvre, à sa présentation et à la confiance des collectionneurs.

Quel effet sur le marché de l’art ?

Le marché de l’art repose notamment sur la rareté, la signature, l’histoire d’une œuvre et la capacité à en établir la provenance. Les créations numériques et génératives compliquent ces repères, car un même système peut produire un grand nombre de variations en peu de temps. Mais elles ne font pas nécessairement disparaître la rareté : celle-ci peut être organisée par l’artiste à travers une série limitée, un protocole, un fichier précis ou une expérience d’exposition unique.

Pour les acheteurs et les institutions, l’enjeu est de comprendre ce qui est acquis. S’agit-il d’une image fixe, d’un tirage, d’un programme, d’une application qui évolue, ou d’un droit d’exposition ? La réponse change la manière de conserver, de documenter et d’évaluer l’œuvre.

La transparence devient alors une valeur importante. Indiquer le rôle du logiciel, le degré d’intervention humaine et les conditions de production ne réduit pas l’intérêt de l’œuvre. Au contraire, cela permet au public d’apprécier le projet pour ce qu’il est, sans confondre une photographie documentaire avec une scène inventée ni un geste d’artiste avec un résultat généré automatiquement.

Ce qu’il faut surveiller

Les expérimentations visibles à Berlin montrent que l’IA ne dessine pas une seule direction pour l’art contemporain. Elle peut devenir un outil de transformation d’images personnelles, le cœur d’une application, un générateur de paysages inexistants ou le point de départ d’une réflexion sur la vérité des images.

Dans les prochains mois, plusieurs questions resteront déterminantes : la clarté sur l’origine des images, les règles de droit d’auteur applicables aux contenus générés, la rémunération éventuelle des créateurs dont les œuvres ont nourri les modèles, et la place accordée aux choix humains dans la définition d’une œuvre.

Le principal changement est peut-être là : face à une image saisissante, il ne suffit plus de demander si elle est belle ou si elle semble réelle. Il faut aussi s’intéresser à la manière dont elle a été produite, à l’intention qui la porte et à ce que son existence raconte de notre rapport grandissant aux algorithmes.

Questions fréquentes

Une IA peut-elle vraiment être considérée comme un artiste ?

En novembre 2023, il n’existe pas de réponse universelle. Une IA peut produire des images, mais elle n’a ni intention consciente ni expérience personnelle. Dans l’art, elle est souvent envisagée comme un outil ou un médium. Le statut d’artiste dépend alors du rôle de la personne qui imagine le projet, paramètre le système et sélectionne les résultats.

Les images de lieux fictifs créées par IA sont-elles des photographies ?

Elles peuvent reprendre l’apparence d’une photographie, avec des bâtiments, des rues ou des terrains crédibles, mais elles ne documentent pas forcément un lieu réel. Dans le cas présenté chez Nagel Draxler, les espaces urbains sont fictifs. Cette ressemblance avec le réel est justement au cœur de l’expérience proposée au spectateur.

À qui appartiennent les droits d’auteur d’une image générée par IA ?

Cela dépend du pays, des conditions d’utilisation du logiciel et surtout de la contribution humaine. Aux États-Unis, le Copyright Office estime que les éléments produits par une IA sans paternité humaine ne sont pas protégeables en eux-mêmes. Des choix créatifs humains, comme la sélection ou l’agencement, peuvent toutefois être pris en compte.

Pourquoi les galeries s’intéressent-elles aux œuvres créées avec l’IA ?

Les galeries y voient de nouveaux supports et de nouvelles questions artistiques. Une application, une image générée ou une série de paysages fictifs peuvent interroger la création, l’authenticité et la confiance accordée aux images. Elles permettent aussi de présenter l’IA non seulement comme une technologie, mais comme un sujet de réflexion culturelle.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. Office Impart, galerie berlinoise présentant des œuvres d’art contemporainwww.officeimpart.com
  2. Nagel Draxler, galerie d’art contemporain à Berlinnagel-draxler.de
  3. U.S. Copyright Office, ressources sur l’intelligence artificielle et le droit d’auteurwww.copyright.gov/ai
  4. Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, intelligence artificielle et propriété intellectuellewww.wipo.int/about-ip/en/frontier_technologies/ai_and_ip.html